DÉSUNION DES HELLÈNES
pillage. Le résultat fut une« guerre Sociale ». Tout se débanda, juste au moment où le Macédonien, où Philippe commençait ses envahissements. Une « guerre Sacrée », hypocrite et déloyale s'il en fut, éclatant sur ces entrefaites, acheva de mettre la Grèce en désarroi. Quand le Macédonien, introduit dans la place par les Grecs eux-mêmes, jeta le masque et parla en maître, il ne se trouva pour lui résister, et sans succès, que les Athéniens et les Thébains.
Nous voici revenus à Chéronée et à la date de 338, qui sera cette année notre point de départ. Après avoir constaté dans la période antérieure Teffet désastreux de l'incapacité des Grecs, à s'unir, à s'associer loyalement en vue d'un but commun, jetons un coup d'œil rapide sur ce que leur réserve l'âge suivant. Vous avez entendu les historiens philosophes, représentés excellemment par Droysen, parler de régénération par la conquête, d'expansion du génie grec, de l'accomphssement de la mission historique de la Grèce, qui, enfin unie sous la main d'Alexandre, a pu vider à son avantage une vieille querelle commencée au temps de la guerre de Troie et signalée par Hérodote comme étant la raison d'être des guerres médiques. Ils ne font guère que développer, en le surchargeant de théories antipathiques au sens moral, le thème sur lequel s'exerçait, de bonne foi et avec des illusions tenaces, l'éloquence du vieil Isocrate. Isocrate se croyait fort bon patriote en conseillant à Philippe, d'une part, aux Hellènes, d'autre part, de s'unir et de tourner leur effort commun contre le Grand-Roi. Il rêvait une fédération dans laquelle l'unité serait réalisée sans dommage pour la Uberté. On dit qu'il perdit toutes ses illusions d'un
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seul coup au moment de là bataille de Ghéronée, et la légende ajoute qu'il en mourut.
^ Les historiens modernes, mieux placés pour juger des réalités, ne devraient ni ignorer, ni oublier que la conquête macédonienne n'amena aucunement les Grecs à vivre d'une vie commune et à concourir aux] mêmes desseins. S'imaginer qu'elle s'établit solidement tout d'un coup et sur tous, apaisant les rivalités et" agrégeant les molécules jusque-là rebelles à l'union, c'est par trop simplifier les choses. En Grèce, les serments, même librement prêtés, n'engageaient guère les consciences ; à plus forte raison, arrachés par la force. Tout était mensonge dans le pacte dicté par Philippe à la Diète panhellénique de Corinthe et juré par les délégués de toutes les villes grecques — de toutes, excepté Sparte, qui aima mieux se laisser' dépouiller de son territoire que de saluer le maître. 11 y était dit que les Hellènes étaient désormais « libres et autonomes », unis dans une « paix commune », ^ entre eux et avec la Macédoine, et prêts à combattre le Barbare sous les ordres du roi Philippe, leur généralissime ((TTpaTTjyoç auToxpàxcop). La vérité vraie, c'est que, avec des garnisons macédoniennes aux points stratégiques, à Thèbes, à Chalcis, à Corinthe, à Ambracie, et un parti macédonien dans chaque cité, les Grecs n'avaient qu'à obéir. Aussitôt qu'on apprit la mort de Philippe, Thébains et Athéniens déclarèrent le pacte rompu. Après la destruction de Thèbes, il fallut renouveler les serments aux mains d'Alexandre, qui eut soin d'y ajouter, pour le temps de son absence, la surveillance d'Antipater.
La mort d'Alexandre est le signal d'un soulèvement
LA LIGUE AGHÉENNE. 259
plus sérieux de la part des Grecs et d'un écrasement plus complet. Mais ce n'est encore ni Tunion, ni Tunité, même dans la servitude. L'empire d'Alexandre se disloque ; ses généraux s'y taillent des royaumes et se font entre eux d'interminables guerres qui ont leur contrecoup en Grèce. Chaque prétendant lance des circulaires aux villes grecques, déclarant qu'il les reconnaît pour « libres et autonomes », selon la formule consacrée, et les invitant à s'émanciper du joug de son adversaire. Chacun soudoie des partisans qui déclament, intriguent, recrutent des mercenaires pour le compte de leurs patrons et ne laissent même pas à leurs compatriotes le repos dans la résignation. Athènes, encouragée par les émissaires de Ptolémée Philadelphe, se fait battre une dernière fois par le roi de Macédoine, Antigone Gonatas, qui laisse pendant huit ans une garnison dans le Musée et ne la retire que quand il voit les Athéniens désormais bien convaincus de leur impuissance.
C'est à ce moment même, vers le milieu du m^ siècle, qu'apparaît enfin ^c'est-à-dire trop tard — le premier essai non plus d'alliance seulement, mais de gouvernement fédératif, la constitution de la Ligue achéenne, « Pour la première fois », Droysenle constate lui-même^ « on vit des républiques helléniques, par une décision librement prise, renonçant à leur autonomie jalouse et à leur isolement, se grouper dans les cadres d'une communauté politique au sein de laquelle chaque État ne conservait plus que l'autonomie municipale et qui
était gouvernée non plus par le démos, soit celui des villes, soit celui de la confédération, mais par un pouvoir élu dans l'assemblée générale de la Ligue * ». Cette assemblée de délégués était un pouvoir représentatif, qui déléguait à son tour l'autorité executive à deux stratèges annuels, assistés d'une section permanente de conseillers ou damiorges, chacun de ces damiorges représentant une ville de la Ligue. Enfin, les confédérés adoptaient tous le même calendrier, les mêmes monnaies, poids et mesures.
Il y avait là l'ébauche d'une nation. Ce que n'avaient ni su ni voulu faire les fières et égoïstes cités de premier rang, cinq petites villes d'Achaïe l'avaient essayé avec succès. Elles avaient secoué le joug macédonien en choisissant le moment où les compétiteurs au trône de Macédoine se battaient entre eux, et elles s'étaient soudées les unes aux autres en prévision d'un retour de l'ennemi commun. La Ligue achéenne grandit rapidement, et il semblait que les Grecs, instruits par l'expérience, allaient enfin se grouper en nation ; mais le progrès s'arrêta bientôt. Ni Athènes, ni Sparte ne voulurent entrer dans la Ligue et laisser passer sur elles le niveau de l'égalité. D'autre part, la création delà Ligue étolienne fit reculer plus loin encore la perspective de l'unification finale. Le plus souvent en hostilité ouverte, les deux Ligues eurent encore, chacune de son côté, la prétention de recruter des adhésions par la force. C'est ainsi que la Ligue achéenne en vint à appeler le Macédonien à son secours pour vaincre la résistance de Sparte et à trahir ainsi la cause nationale dont la