‹ Leçons d'histoire romaine république et empireChapitre 10 sur 29 · Leçon du 7 décembre · texte numérisé non relu

Leçon du 7 décembre

le for intérieur, ils n'ont d'historique que leurs effets. Ainsi vus du dehors, les vices et les vertus s'atténuent; les limites qui les séparent s'effacent à demi ou se déplacent. Dans une société malade, il arrive parfois que les violents font l'office de chirurgiens, et que les âmes les plus droites travaillent inconsciemment à perdre la cause considérée par elles comme la plus juste. Le mouvement qui entraine les uns et les autres apparaît à distance comme une force irrésistible, supérieure aux volontés individuelles dont elle résume l'énergie.

C'est avec cette impartialité sereine qu'il faut étudier la terrible mêlée de passions et d'appétits qui ébranla pour toujours les institutions de la Rome républicaine et n'en laissa subsister que la façade.

A cette époque, Sylla, l'homme qui le premier a fait entrer dans Rome des légions armées et pris de vive force la dictature (82 av. J.-C), est occupé à élaborer une constitution nouvelle, ou, pour parler plus exactement, à restaurer l'ancienne, qu'ont défigurée, à son sens, les progrès de l'esprit démocratique. Nous sommes en présence d'une réaction aristocratique, violente, implacable, qui a débuté par des proscriptions en masse cl qui poursuit son œuvre à coups de décrets aussitôt transformés en lois constitutionnelles par les suffrages d'un peuple terrifié. Et ce qu'il y a d'extraordinaire dans celle réaction, c'esl qu'elle est menée par un seul homme,

dont la redoutable énergie impose silence aussi bien à ses amis qu'à ses ennemis. Sylla entend forger à son aise les chaînes qu'il vont imposer à la démagogie, et il se réserve le plaisir exquis de se promener un jour, simple citoyen, devant le monstre populaire qu'il aura réduit à l'impuissance.

Quel concours de circonstances a fait de cet homme de plaisir, qui a passé obscurément sa jeunesse au milieu des acteurs et des chanteuses, le maître du monde et le législateur de Rome? Quelles sont les injures qu'il a voulu venger, les torts qu'il prétend redresser, les excès qu'il se propose de réprimer et de prévenir? Quel est le passé immédiat contre lequel ce sceptique réagit avec la vigueur calme d'un réformateur convaincu? Quel avenir rève-t-il pour cette cité à laquelle, par une résolution inattendue, il va rendre la libre disposition d'elle-même? Pour répondre ;i ces questions, il faut reprendre d'un peu plus haut l'histoire des discordes civiles el voir poindre les premiers symptômes de la maladie dont est morte la République romaine. Il suffît pour cela de remonter ;i l'époque <\r> Gracques. Ces! ;'i ce moment non pas que commence, mais qu'apparaît le travail de désorganisation qui mine les vieilles institutions.

\ la différence des cités grecques, qui avaient toutes pin- on moins nue tendance au socialisme d'Etat, Rome avait fortement constitué la propriété individuelle el s'étail abstenue autant que possible de modifier artificiellemenl le jeu naturel des lois économiques. Les lamentations incessantes — exagérées peut-être par la rhétorique d<- historiens anciens que fonl entendre les débiteurs obérés

durant la longue lutte entre le patriciat et la plèbe n'avaient pas fait fléchir sur ce point la froide raison des hommes d'État, qui étaient avant tout des jurisconsultes. Une loi Licinia Sexlia (367), qui — à titre de mesure temporaire — paraît avoir fait entrer les intérêts en déduction du capital; quelques lois ou plébiscites, comme le Plebiscitum Duilium (357 . dirigées contre l'usure; une loi Pœtelia Papiria (326) abolissant la contrainte par corps; voilà tout ce que le peuple romain crut devoir faire alors pour protéger les pauvres ou les prodigues. Il fallut les angoisses de la deuxième guerre punique, et aussi la contagion des idées grecques, pour décider l'Etat à opérer à son protit et au profit de tous les débiteurs une « sisachthie » qui rappelle celle de Solon. La loi Flaminia minus soivendi (217), abaissant le poids de l'as de cuivre en lui conservant sa valeur nominale et lui donnant cours forcé, imposa un sacrifice patriotique aux créanciers de l'Etat et, par contre-coup, à ceux des particuliers : mai» ce fut là un expédient suggéré par l'épuisemenl des finances, et non pas le début d'une campagne contre les riches.

On en peut dire autant de mesures également temporaires, prises sous le coup de nécessités urgentes, cl qui rentrent tout à l'ait dans le programme du socialisme d'État. En 35-2, pour prévenir une sécession particulièrement dangereuse au moment ou les Volsques se préparaient à l'insurrection, une banque officielle l'ut instituée pour liquider les dettes, en substituant l'État aux créanciers ou en forçant ceux-ci à accepter une transaction. De même, il est probable que la banque d'Étal instituée en 2 1 1 '• .

Tannée de la bataille de Cannes, mit dans une certaine mesure le crédit de l'État au service des citoyens expropriés et ruinés par la guerre. Ce sont là, répétons-le, des mesures d'exception, qui n'ont aucunement modifié les principes du droit; si les Romains n'avaient pas eu, comme tant d'autres, la naïveté de faire des lois somptuaires, on pourrait dire que nulle part la propriété, considérée, suivant la définition même des jurisconsultes romains, comme le droit d'user et d'abuser, n'a été plus respectée qu'à Rome par la puissance publique.

Aussi est-ce sur la propriété que. depuis Servius Tullius, repose tout l'organisme politique. La propriété était la mesure des droits et des devoirs; le système des classes subdivisées en centuries était calculé de façon à remettre et le gouvernement de la cité et le soin de la défendre à ceux qui étaient rivés, non seulement par leurs affections, mais par leurs intérêts, au sol de la pairie. Celui qui ne comptait que pour sa tète (cdpite census) ou pour le capital vivant que lui constituaienl se- rejetons (proletarius), celui-là élail traité en homme libre, mais on ne lui confiait ni une arme, ni un bulletin de vole: à plus forte raison n'était-il éligible à aucune fonction publique. Il fallait, pour tenir dignement -a place dans la société, quelques arpents de terre au soleil. Les Romains avaienl compris que, s"il faul faire mie différence entre celui qui laboure son champ cl celui qui cultive le champ d'aulrui, il vaul mieux la faire à

l'avantage du premier. Ainsi, la fortune, ou, pour parler plus exactement, la propriété foncière, considérée comme garantie d'indépendance el de vertu

civique, voilà le fondement de l'ordre social à Rome durant les premiers siècles. Ce fondement avait chance d'être solide, et l'on s'abstenait de l'ébranler par des théories indiscrètes.

Mais, si l'État se gardait de déranger par des lois intempestives l'action des forces naturelles qui président à la répartition des richesses, il faisait d'autre part tout ce qu'il fallait pour en fausser le résultat. Ni1 parlons pas de l'esclavage, qui fut une plaie commune à toutes les cités antiques, mais de cet état de guerre perpétuelle qui a fait la grandeur et le malheur de Rome. Le citoyen ne pouvait pas à la fois faire campagne et cultiver son champ : la part de butin qui lui revenait à la suite dune guerre heureuse ne compensait pas les pertes et dommages qu'elle lui avait causés. La grande propriété se maintint et s'accrut même, grâce au travail servile que n'interrompaient point les levées et les expéditions; mais la petite propriété, celle qui fait la force des nations, disparut peu à peu. Tous ceux qui avaient dû vendre leur avoir pour payer leurs dettes allaient grossir la population de Rome, où ils s'habituaient, conseillés par la misère, à vendre leur témoignage aux plaideurs et leur vote aux ambitieux.

Il ne serait pas exact de dire que cette lamentable désorganisation intérieure se poursuivit sans que la sagesse proverbiale du Sénat en ait constaté les svmptùmeset discerné les causes. Oncrut longtemps que la complète devait et pouvait réparer les brèches faites par la guerre dans la fort une de la classe moyenne; que les nécessités stratégiques s'accordaient ici avec l'intérêt des particuliers; qu'une série

de colonies fondées au fur et à mesure dans les pays récemment soumis offriraient aux citoyens à court de moyens d'existence l'occasion de rendre à l'État des services payés par des assignations de terres. Plus de soixante colonies, tant latines que romaines, c'està-dire composées en partie ou en totalité de citoyens romains, furent ainsi fondées en Italie avant l'époque des Gracques. Seulement. — ce point est à retenir, — le gouvernement n'entendait point faire de ces concessions de terrains dans les colonies un don gratuit dont les bénéficiaires pouvaient user à leur gré. Les colonies étaient, à vrai dire, des garnisons sédentaires; le colon était tenu d'y résider, c'est-àdire de perdre le plein droit de cité ou tout au moins les principaux avantages du droit de cité. Lorsque la fondation d'une colonie était reconnue utile pour la défense du territoire, on enrôlait les colons connue un recrute un corps d'armée, et, si les engagements volontaires ne suffisaient pas. la commission chargée de l'opération inscrivait d'office sur ses listes autant de noms qu'il en fallait pour parfaire le chiffre li\é. 11 n'y a rien là qui, soil pour la théorie, soit pour la pratique, sente le socialisme, le prêt ou le don gratuit fait par la collectivité à l'individu. L'État rémunère, par l'octroi d'un capital dont il se réservait parfois la nue propriété, des services à lui rendus, et, -il soulage du même coup bien des misères, il le l'ail sans reconnaître aux particuliers un droit quelconque à son assistance. Fermement maintenue en toute occasion par le Sénat, cette doctrine mil longtemps l'Étal à l'abri des expériences dangereuses que souhaitaient les agitateurs popu-

laires. C'est ce rempart qui croula tout d'un coup sous l'effort passionné de ces philanthropes révolutionnaires qu'on appelle les Gracques.

Les révolutions soudaines ne sont que la brusque détente de forces lentement accumulées. Celle-ci se préparait depuis longtemps. Les peuples portent légèrement le joug des principes les plus rigoureux quand ils sont persuadés que tout le monde s'y soumet et que personne ne les tourne à son profit. Or, la classe dirigeante, celle qui s'appelait jadis le patriciat et, depuis les lois Liciniennes (367), s'appelle la noblesse (Habilitas), n'avait pas su s'abstenir de porter la main sur le domaine public et de le convertir tout doucement en propriété particulière. Une bonne part des terres enlevées aux vaincus avaient élé affermées pour une durée indéfinie, « occupées ». comme on disait, par de riches tenanciers, qui, encouragés par la négligence ou la complicité des magistrats, s'étaient peu à peu affranchis de toute redevance et avaient fini par se considérer comme les propriétaires du sol ainsi abandonné à leur discrétion. C'est contre cet abus que n'avaient cessé de réclamer les auteurs de « lois agi-aires ».

La liste serait longue «le tous les projets de réforme agités sous ce nom. Le Sénat, tantôt en effrayant leurs auteurs, tantôt en taisant des concessions opportunes, tantôl en détournant l'attention du peuple, sut prévenir des éclats fâcheux. Mais ce qui, plus

que toute son habileté, assura la tranquillité publique, c'est qu'il n'y avait point encore de parti démagogique intéressé à la ruine de l'ordre de choses existant et que les tribuns les plus hardis ne rêvaient point de remanier de fond en comble le droit public. Dès Tan 307. la loi Licinia Sextia de modo agrorum avait admis la prescription pour la majeure partie des terres occupées, rendu le reste au domaine public et enjoint aux magistrats de veiller à ce qu'il ne se fit plus d'usurpations à l'avenir. La loi paraît avoir élé appliquée en conscience : on dit même qu'un de ses auteurs fut condamné pour l'avoir violée. Depuis lors, toutes les lois agraires votées ou proposées avaient eu pour but de provoquer des assignations de terres en pays conquis, c'est-à-dire de développer le système de colonisation utilisé pour la défense du territoire.

Mais, pendant ce temps, les trois guerres puniques, la conquête de la Sicile, de la Sardaigne, de l'Espagne, de l'Afrique, de la Macédoine, de l'Asie, avaient enlevé les laboureurs à leurs champs ; la concurrence des blés étrangers avait achevé de ruiner l'agriculture; les campagnes se dépeuplaient, et la grande ville recueillait les épaves de ce naufrage de la prospérité publique. Par un singulier contraste, l'État était riche. Les trésors des rois et des peuples vaincus, les contributions levées désormais d'une façon régulière sur les provinces avaient si bien rempli les caisses de Vserarium que. depuis l'an 107, les citoyens purent être dispensés du tribut. Les fonctionnaires aus-i. en dépit de la gratuité de leurs (onctions, étaient riches ou trouvaient facilemenl

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l'occasion de s'enrichir. Depuis que Rome avait des million.- de sujets, quiconque détenait une parcelle

du pouvoir se voyait aussitôt entouré de solliciteurs et de complaisants qui. même sans l'entraîner à des actes réputés malhonnêtes, prenaient soin d< - intérêts. Une magistrature, surtout si elle donnait droit au commandement des armées et au gouvernement des provinces, était un capital qui avait paris :oûté cher à son détenteur momentané. Celui-ci trouvait légitime d'en tirer bon parti, d'autant plus que ses bénéfices n'étaient point nécessairement réalisés au détriment de l'État et que les provinciaux eux-mêmes étaient tout disposés a se protéger moyennant finance contre les abus de pouvoir. L'exercice des magistratures était comme le revenu tacitement réservé à Tordre sénatorial, à qui la coutume d'abord, et, depuis le temps de la deuxième guerre punique, un plébiscite interdisait le grand e et le maniement des affaires financières. Le négoce et la finance étaient aux main- des capitalistes dont les Gracques vont faire l'ordre équestre. L s chevaliers, c'est-à-dire les citoyens qui poss

lu moins 400 000 HS1, étaient seuls en mesure d'offrir à l'État les garanties qu'il exigeait de ceux auxquels il affermait la perception des impots. 11- organisaient des sociétés par actions qui. tous le- cinq ans. lorsque les censeurs mettaient en adjudication 1er- fermes d'impôts et les travaux publics, achetaient en bloc la perception des taxes dan- des provinces entière-. Une fois munies de leur contrat,

1. HS puur US (duo semis) signifie • sesterce • [semi-as-tertius), monnaie de compte valant 2 1/2 s.

ces compagnies raisonnaient comme les fonctionnaires et rançonnaient de leur mieux les provinciaux, que Rome, après tout, de par le droit de conquête, eût pu dépouiller tout à fait.

Ainsi, par la force des choses, dans une société où depuis longtemps tous les privilèges étaient abolis, il s'était ouvert une sorte d'abîme entre les classes peu nombreuses qui prospéraient par leur participation aux affaires publiques et la masse démesurée de ceux qui, ne pouvant travailler au même prix que les esclaves, inhabiles au commerce, exclus même des légions par des règlements souvent violés mais non abrogés, n'ont littéralement d'autre ressource que de se faire les clients des hommes politiques et de trafiquer de leur droit de suffrage. Pour comprendre à quel point cet état de choses est dangereux, il ne faut pas oublier que tous ces affamés sont des citoyens, des électeurs, des législateurs. En dépit des précautions imaginées pour conserver au vote des classes aisées une valeur plus considérable, le mécanisme délicat des comices ne pouvait que plier sous une telle avalanche, et il est vrai de dire, dune façon générale, qu'à l'époque, la volonté de la plèbe romaine ne connaissait plus d'obstacles invincibles. Ainsi, le peuple était à la fois le maître du monde et l'esclave de sa misère. Ces magistrats qui partaient précédés de leurs faisceaux pour aller gouverner des nations entières, c'esl lui qui leur avait donné l'investiture : ces fermiers généraux et traitants qui pressuraient les provinces, c'est lui qui mettait à leur disposition la force publique, lui qui protégeai! leurs personnes et leurs créances. Il lui semblait vague-

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ment qu'il se jouait sous ses yeux une comédie dont il était victime : il s'irritait de se savoir tout-puissant et de rencontrer, arrêtant de toutes parts l'élan de ses convoitises, des usages, des règles de droit, avant tout ce principe jusque-là inviolé que ce qui appartient à l'État n'appartient pas individuellement à ses membres. 11 ne trouvait point de formule à opposer à celle-là : il était incapable de tirer de l'histoire la preuve que l'État avait de tout temps absorbé les forces vives de sa population pour en reverser le bénéfice sur les hautes classes. Mais, à court d'arguments, il n'en était que plus tenté de recourir à la force. Au fond, et sans le savoir peut-être, il était devenu l'ennemi des institutions existantes et prêt à suivre quiconque l'inviterait à les renverser. Enfin, pour compléter le tableau, il faut se représenter rôdant pour ainsi dire autour de la cité les Italiens qui avaient lutté et souffert avec elle, dont elle avait pris sans compter l'or et le sang, et qu'elle tenait fièrement à distance, les jugeant assez payés de leurs sacrifices par le titre d' « alliés du peuple romain », qui les distinguait des provinciaux.

En résumé, une cité surpeuplée qui domine, administre, exploite tout le bassin de la Méditerranée, mais au profit de quelques-uns; dans cette cité, des riches que rapprochent leurs intérêts communs, mais qui se divisent en deux classes jalouses l'une de l'autre, l'aristocratie des fonctionnaires ou noblesse et le monde de la finance; au-dessous, une populace dégradée par l'oisiveté et la misère, qui s'appauvrit de sang romain et se grossit de tous les détritus ethnologiques qu'y verse la pratique

des affranchissements d'esclaves; autour de Rome, l'afflux d'une autre plèbe, réduite à envier le sort de celle qui porte le nom majestueux de peuple romain : voilà la scène sur laquelle paraissent à leur heure ceux que l'histoire désigne comme les premiers auteurs de la ruine des institutions républicaines, les Gracques.

Ceux-là apportèrent la formule, la théorie qui manquait pour grouper en faisceau toutes les aspirations populaires. Au nom de la justice, dont la philosophie stoïcienne avait gravé dans leurs cœurs le noble idéal, ils déclarèrent que l'État avait le devoir de donner des terres à ceux qui n'en avaient pas. « Les bêtes sauvages », s'écriait Tibérius, « les bêtes sauvages ont en Italie des lanières et des gîtes pour se réfugier, et ceux qui combattent et meurent pour l'Italie n'ont à eux que l'air et la lumière, rien autre chose. Sans maison, sans domicile fixe, ils errent avec femmes et enfants. Les généraux mentent quand, dans les batailles, ils les exhortent à combattre pour leurs tombeaux et leurs temple-; car, entre tant de Romains, en est-il un seul qui ait un autel domestique, un tombeau de ses ancêtres? Ils combattent et meurent pour soutenir le luxe et l'opulence d'autrui. On les appelle les maîtres de l'univers, et ils n'ont pas en propre une seule motte de terre! » De quelle bouche part cette brûlante invective? Le jeune tribun qui parle ainsi au peuple assemblé esl le petit-fils <le Scipioo l'Africain, le beau-frère de Scipion Émilien, le gendre d'Appius Claudius, l'ami des Crassus et <l<-s Scévola; son père avait été deux fois consul, puis censeur; sa mère

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avait refusé durant son veuvage la main du roi d'Egypte. Il ose. le généreux mais imprudent néophyte, fouetter du vent de sa parole ces flots populaires qui. une fois déchaînés, l'engloutiront, lui et ses illusions, ses proches, ses amis, tout ce qu'il a aimé, voulu, rêvé, et. comme ceux de la tempête décrite par Virgile, ne s'apaiseront que quand un dieu sorti de leurs profondeurs lèvera au-dessus de la tourmente sa face irritée.

Ceux qui se bornent à étudier les individualités marquantes doivent trouver ici l'effet plus grand que la cause. Si éloquent, si fanatique même à sa façon qu'ait pu être Tibérius Gracchus, ce n'esl pas son action personnelle, ce n'est même pas le texte assez mesuré de sa loi agraire qui a remué jusqu'au fond des entrailles la société romaine. Cette société était en état d'équilibre instable, et il a suffi pour le rompre de déclarer que la justice devait devenir le droit. En théorie, la cause défendue par les Gracques était juste; en pratique, le peuple pouvait, par l'exercice normal de son pouvoir législatif, faire entrer de plainpied la théorie dans le domaine du droit. Que répondre à cette dialectique? A défaut d'arguments, les conservateurs opposèrent au tribun l'intercession toute-puissante d'un de ses collègues. Au lieu de s'arrêter devant cette barrière constitutionnelle, Tibérius la brisa en faisant déposer son collègue par le peuple. « Il n'est pa- juste », disait-il. qu'un tribun qui nuit au peuple conserve l'inviolabilité à lui conférée dans l'intérêt du peuple: il annule par là le pouvoir qui fait sa force ». Pour Tibérius, ce mot de justice répond à tout : les clauses les plus sa<

du pacte constitutionnel, dès qu'elles entravent son oeuvre, ne méritent plus d'être respectées; ou plutôt, par un sophisme familier aux sectaires et aux ambitieux, il prétend n'en violer la lettre que pour en mieux conserver l'esprit. A partir de ce moment, il devient un révolutionnaire, et. si pures qu'aient été ses intentions, il s'aliène les sympathies de quiconque voit dans le respect delà légalité l'unique sauvegarde • le- sociétés en général et particulièrement des sociétés démocratiques.

L'expiation ne se fit pas attendre. Le candide réformai eu r poursuivait son œuvre : il voyait déjà ious les prolétaires se dispersant, le cœur joyeux, dans les campagnes repeuplées et faisant souche de laboureurs. Le roi Al laie III de Pergame étant mort sur ces entrefaites en léguant son royaume et ses trésors an peuple romain (133), Tibérius pensa que ce legs venait à point pour constituer un capital d'exploitation à ceux qui allaient recevoir des lots de terre, et il s'empressa de rédiger un projet de loi de pecunia Attali populo dividenda. Il n'était encore qu'au début de ses expériences philanthropiques lorsqu'il s'aperçut que l'année s'avançait cl qu'il allait redevenir simple citoyen. Il lui faudrail alors se dessaisir du pouvoir qui garantissait -a sécurité personnelle cl l'avenir «le ses réformes. < 1 <-l ait un nouvel obstacle que lui (i|i|i<)>aii la Constitution; car, depuis un siècle au moins, il était interdit aux magistrats de -.• faire élire deux années de suite aux mêmes l'onctions. Tibérius jugea une \\>\< <|<> plus qu'une l"i constitutionnelle ne devail pas entraver une œuvre humanitaire et ne pouvait pas lier la volonté du

peuple souverain. Il brigua de nouveau le tribunat; ses adversaires politiques, à bout de patience, profitèrent du désordre causé par cette candidature illégale pour l'assommer comme un malfaiteur avec trois cents de ses partisans, et le Tibre roula tous ces cadavres à la mer.

Ce fut le premier sang répandu dans la lutte des partis : ce ne devait pas être le dernier. Aussi imprudents et plus coupables que Tibérius, les conservateurs, en faisant appel à la violence, venaient de donner au peuple un funeste exemple. C'est l'ère des guerres civiles qui commence.

Dix ans après, Caius Gracchus entrait en lice à son tour, pour venger son frère et continuer son œuvre (123). Celui-ci était préparé à la lutte : il avait compris que, pour vaincre, il fallait à la fois combler ses . amis et terrifier ses ennemis. Une première loi, à laquelle il donna un effet rétroactif, menaça de la justice du peuple ceux qui avaient poursuivi et exécuté sans jugement les adhérents de Tibérius. Ceci fait, Caius fit voter coup sur coup quatre plébiscites qui constituaient une véritable mainmise du peuple sur les finances de l'État : une nouvelle loi agraire investissant de pouvoirs à peu près absolus les commissaires chargés des assignations à faire en vertu de la loi non abrogée de l'an 133; une loi militaire abrégeant la durée normale du service dans les légions et mot tant l'habillement du soldat à la charge du Trésor: une loi frumentaire obligeant l'État à fournir à vil prix le blé nécessaire à la consommation des citoyens, et une loi soumettant au contrôle populaire la perception des impôts dans la province d'Asie»

Caius Gracchus se fil nommer à la fois membre de la commission agraire et curateur chargé de veiller aux distributions de blé. Gomme tel, il eut à sa dévotion une armée d'employés et une nuée de solliciteurs; il faisait bâtir des greniers, construire des routes, dresser des plans de colonisation. Le peuple était prêt à violer pour son favori toutes les lois constitutionnelles. Lorsque Gaius demanda sa réélection au tribunal, on voulut lui donner le consulat par-dessus le marché, et il dut modérer lui-môme l'ardeur de ses partisans. Le Sénat effrayé n'osait plus protester; il jugeait prudent de laisser passer la tourmente : sur un signe de Caius, le peuple souverain l'eût supprimé. Gracchus, de son côté, voulait être autre chose qu'une idole de la populace, un « roi des Malles » : il ralliait les chevaliers à son parti en leur conférant le droit exclusif, jusque-là dévolu aux Bénateurs, de siéger dans les jurys civils et criminels. D'autre part, il avait soin que lès Italiens eussent part aux largesses de l'État et annonçait l'intention de leur conférer le «Iroitde cité.

Le hardi novateur allait de l'avant, soulevant et tranchant toutes les questions à la fois. Il était pour ainsi dire le gouvernement tout entier; rien ne se faisait plus que par son initiative; il était partout, il Buffisai! à tout. Aussi, dit Plutarque, « ceux même qui le haïssaient et le craignaient étaient stupéfaits d'une activité capable d'aboutir en toutes choses. Le peuple ''lait émerveillé du spectacle, en l<- voyanl entouré d'une fouir d'entrepreneurs, d'artisans, d'ambassadeurs, de magistrats, de soldats, de u«,ir il.- lettres, les accueillant tous avec aménité el con-

servant un air de gravité clans sa bienveillance ». Ce que nous voyons, nous, c'est avec quelle facilité se détraque le mécanisme constitutionnel calculé pour répartir l'autorité entre plusieurs détenteurs et pour contenir l'initiative de chacun d'eux dans les limites de ses attributions; comme ce peuple est pressé de se donner un chef qui peut devenir un maître, et comme il se plaît à le faire tout-puissant. Après cette expérience, les ambitieux n'avaient plus rien à apprendre sur la fragilité des institutions traditionnelles. Le secret de la République était trahi : on savait que cette démocratie de fraîche date et déjà décrépite était prèle à suivre quiconque saurait la mener.

Mais le suivrait-elle longtemps? Le difficile n'était pas de prendre le pouvoir, c'était de le garder. L'homme le plus populaire ne peut gouverner effectivement sans une fonction officielle. Périclès luimême l'avait senti, et c'est comme stratège constamment réélu qu'il avait pu rester trente ans le chef de l'Etat. Caius (iracchus n'eut ni le temps, ni peut-être l'envie de se soustraire, par des expédients comme on en imagina plus tard, aux dangers que lui faisait courir le système des magistratures annuelles. Il comptait sans doute se (aire réélire tribun de la plèbe aussi longtemps qu'il le jugerait nécessaire. Il se trompait. Il avait réussi à brouiller les chevaliers avec le Sénat, mais il n'avait pas compris qu'une aristocratie financière ne saurait s'accommoder longtemps d'un régime démagogique. Il s'était mépris plus lourdement encore sur la nature et la puissance des appétits qu'il prétendait satisfaire. Sa loi frumentaire retenait à Home celle populace que sa loi

agraire devait ramener aux champs : une fois assurés de toucher à Rome leur ration de blé, les prolétaires trouvèrent odieux un plan de colonisation qui devait les disperser en Italie el même hors de l'Italie. Ils aimaient mieux vivre à Rome aux dépens du Trésor et garder leur bulletin de vote que d'être propriétaires des lots immenses découpés par Gracchus lui-même sur le sol de Garthage. Il leur parut même que Gracchus les trahissait en faisant aux Italiens une part dans les libéralités publiques et en demandant pour eux le droit de cité.

Le Sénat sut tirer parti de la situation. Il suscita au réformateur un rival qui gagna aisément le peuple par un procédé infaillible, en faisant de la surenchère. Gracchus, tout à coup délaissé, vit expulser de Rome, eu vertu d'un sénatusconsulte, les seuls amis qui lui restassent, les Italiens attirés par lui dans la capitale. Lorsque vinrent les élections, non seulement Gracchus ne fut pas réélu, mais un de ses ennemis personnels, L. Opimius, parvint au consulat. L;i réaction commença aussitôt. Les Pontifes déclarèrent réprouvé par le ciel son dessein de fonder une colonie sur le sol à jamais maudit de Garthage; les nouveaux tribuns persuadèrent au peuple qu'il fallait abroger ses l<>i<. In incident survenu au cours de ces tumultueuses assemblées servit de prétexte au Sénat pour proclamer l'étal de BÏège. Caius Gracchus fut massacré avec trois mille de ses partisans, et le consul Opimius, après ce facile exploit, bfttit un temple ;i la I loncorde.

La Concorde! Personne n'était dupe de ce vain mot. I le- fois morts, les Gracques devinrent, pour ce

peuple qui les avait si mal défendus, les martyrs de la bonne cause. On voyait partout leurs images, et les plus exaltés allaient offrir des sacrifices aux lieux où ils avaient succombé.

Cependant les conservateurs procédèrent avec habileté et méthode à la destruction de l'œuvre révolutionnaire des Gracques. Ceux-ci avaient voulu que les lots de terres assignées fussent inaliénables, afin doter aux bénéficiaires la tentation de les vendre. Une loi supprima cette clause : ceux qui avaient déjà reçu des terres s'empressèrent de les convertir en argent, et les grands propriétaires les rachetèrent à vil prix. En 118, la loi Thoria supprima définitivement les assignations et décida que les anciens possesseurs de terres appartenant au domaine public les garderaient, mais en payant une redevance dont le produit serait distribué aux pauvres. Sept ans plus tard, une autre loi abolit les redevances, pour les anciens comme pour les nouveaux possesseurs, et simplifia toutes ces questions en abandonnant en toute propriété aux particuliers tout ce qui avait été donné ou n'avait pas été repris par les commissions agraires. Le peuple vota tout ce qu'on voulut : la seule chose à laquelle il tenait, c'est qu'on ne touchât pas à la loi frumentaire. Les chevaliers ne firent rien non plus pour déranger les combinaisons des conservateurs, satisfaits qu'on leur laissât le droit exclusif de siéger dan- 1rs tribunaux et l'Asie à exploiter.

En somme, de l'entreprise avortée des Gracques il ne restait que les idées subversives jetées par eux dans la circulation et les lois, incontestablement mauvaises, auxquelles ils axaient cru devoir recourir

LA FIN DE LA RÉPUBLIQUE ROMAINE. 1 Oo

pour intéresser le peuple et les chevaliers à la grande réforme sociale, qui devait transformer le prolétariat urbain en population agricole. Les conservateurs avaient assez montré qu'ils ne se souciaient pas beaucoup plus de la légalité que leurs adversaires. En recourant deux fois à la force pour arrêter un mouvement d'opinion, ils avaient perdu ce droit au respect qui, en tout pays, est la plus sûre garantie de la paix sociale. On était persuadé que leur résistance n'avait été si opiniâtre que parce qu'ils voulaient être seuls à se partager le domaine public et le bénéfice des droits régaliens de l'État. A la philanthropie mal inspirée, mais généreuse, des deux grands tribuns, ils n'avaient opposé aucune idée élevée, aucun principe de gouvernement; ils avaient intrigué, rusé, menli, et, comme dernier argument, ils avaient employé l'assassinat, à peine déguisé sous un semblant de formes légales.

Si les Gracques, en tant que révolutionnaires, disposés à justifier les moyens par le but, ne méritent pas que l'histoire leur accorde sans réserve sa sympathie, que dire de cette aristocratie dégénérée et cupide, habituée à violer impunément les lois parce qu'elle était chargée jusque-là de rendre la justice el n'était responsable que devant elle-même? Maintenant que les financiers, longtemps obligés de se faire humbles devant les fonctionnaires, sont en possession des jurys et vont pouvoir à leur tour joindre aux douceurs de l'impunité le plaisir de traquer leurs rivaux, les scandales ne peuvent manquer d'éclater. Les hautes classes voni étaler leurs vices «levant ce peuple qui a son pain inscrit au budgel et qui trouve

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