‹ Leçons d'histoire romaine république et empireChapitre 11 sur 29 · LEÇONS DI1ISTOIRE ROMAINE · texte numérisé non relu

LEÇONS DI1ISTOIRE ROMAINE

sa part trop petite pour son appétit. Déjà au siège de Xumance (133), Jugurtha, qui vivait en camarade avec l'entourage de Scipion Émilien, apprenait que tout à Rome pouvait s'acheter, même la conscience des généraux et des ambassadeurs. La leçon ne fut pas perdue. A peine rentré chez lui, il assassina l'un de ses cousins, expulsa l'autre, se mit en possession du royaume de Numidie et se hâta d'expédier de l'argent à Rome. Cet argent lit merveille. Le Sénat, après bien des hésitations, décida que Jugurtha partagerait la Numidie avec l'héritier légitime de Micipsa et envoya, à deux reprises, des commissaires qui, grassement payés, dit-on, pour ne rien voir, laissèrent Jugurtha battre et assassiner son rival. Parmi ces commissaires se trouvaient ce L. Opimius qui avait mis à prix la tête de Caius Gracchus, et le prince ou doyen du Sénat, M. /Emilius Scaurus. Il fallut enfin déclarer la guerre au Numide. Le consul qui fut chargé de la faire, L. Calpurnius Bestia, négocia au lieu de combattre, et l'on apprit tout à coup à Rome que le général et son légat Scaurus avaient fait la paix avec Jugurtha. Pour le coup, l'opinion publique protesta. Le tribun C. Memmius fit décréter une enquête et citer Jugurtha comme témoin. Jugurtha se présenta; mais, comme il se disait prêt à déposer, un autre tribun, C. Badjius, acheté par lui, lui défendit de parler. Jugurtha profita de son séjour à Rome pour y faire assassiner un parent qui pouvait devenir un prétendant, tandis qu'en Numidie les officiers romains traitaient avec ses agents et lui rendaient ses éléphants et ses mercenaires. On conçoit qu'il ail pu prononcer en connaissance de cause les

paroles que lui prèle Sallustc : « 0 ville vénale, et qui serait bientôt perdue, si elle trouvait un acheteur! »

Le peuple irrité institua par une loi spéciale un tribunal extraordinaire, qui condamna pêle-mêle les imprudents et les coupables : les plus grands noms de Rome sortirent flétris de celle scandaleuse affaire. L'opinion ne se montra guère moins sévère pour les généraux qui se laissaient battre par les timbres (105). Il semblait qu'il n'y eût plus, dans les rangs de l'aristocratie, que des incapables ou des vendus, et le peuple était tout disposé ù acclamer quelque homme nouveau qui ne lût pas simplement le fds de ses ancêtres. On sait comment C. Marius, qui avait gravi péniblement les degrés de la hiérarchie, fut porté au consulat par ce mouvement d'opinion; comment ce soldat de fortune justifia la confiance du peuple en battant Jugurtha et exterminant les Timbres; comment il devint à son tour l'homme indispensable, l'homme insatiable aussi, qui, comblé de consulats et de triomphe-, ue parut jamais se proposer d'autre but que de se perpétuer au pouvoir.

J'admirerais plusà L'aise la superbe tirade de Mirabeau, qui fait ua tire Marin- de la poussière Lancée comme une protestation vers Le ciel par le dernier des

GracqueS expirant, si quelque efiuse (le l'âme des

Gracques avait passé dans la grossière et cauteleuse nature de celui qu'on nous donne comme leur vengeur. Marin- étail plus âgé que <".. Gracchus, et j'ai peine à croire qu'il se soit assimilé quelqu'une des idées qui fermentaient dans le cerveau puissant de

son illustre contemporain. Il n'avait d» vigueur et d'initiative que sur les champs de bataille : dès qu'il reprenait la toge, amis et ennemis ne trouvaient plus en lui qu'un ambitieux vulgaire, hésitant, dissimulé, incapable de se rallier sans arrière-pensée à un parti et d'obéir à un autre mobile que son intérêt personnel. Il laissa le rôle de continuateur des Gracques à qui voulut le prendre, à L. Marcius Philippus, qui proposa en 104 une nouvelle loi agraire, à L. Appuleius Saturninus, qui, tribun de la plèbe en l'an 100, promulgua à la fois, comme C. Gracchus, une loi agraire, une loi frumentaire et songeait, lui aussi, à fonder de tous côtés des colonies où l'on installerait d'abord les vétérans de l'armée de Marius, puis des citoyens romains et des Italiens. Marius encourageait sous main Saturninus, mais uniquement afin d'obtenir plus facilement un sixième consulat pour lui et des terres pour ses soldats. Le jour où Saturninus, saisi d'une sorte de folie démagogique, alla jusqu'à appeler aux armes les esclaves, Marius se défendit d'avoir été son ami et se chargea lui-même, sur invitation du Sénat, d'écraser cette bande de factieux.

.Marius garda une attitude aussi indifférente et aussi équivoque en face de l'honnête homme qui entreprit enfin de résoudre les problèmes sociaux agités par les Gracques. Le Sénat avait fini par comprendre qu'une transaction valait mieux qu'une révolution. Il ne vit pas de mauvais œil les premiers efforts du tribun M. Livius Dru sus (!H). Le nouveau réformateur appartenait à la noblesse : riche, éloquent, estimé pour ses vertus autant que pour ses talents, déjà membre du collège des Pontifes, Livius Drusus crut

qu'il n'était pas impossible de rétablir la concorde entre les sénateurs et les chevaliers, de réconcilier le peuple avec les classes dirigeantes et de profiter de cet apaisement général pour faire droit aux justes réclamations des Italiens. Que d'illusions à la fois! L'historien a besoin de se défendre contre le pessimisme qui l'envahit lorsqu'il est réduit à constater que les âmes les plus loyales, si elles commettent la faute de juger des autres par elles-mêmes, manquent de tact et de savoir-faire politique. En politique, la volonté qui ne sait pas, comme le rayon de lumière, dévier suivant les milieux qu'elle traverse, rebondir sur les obstacles, s'épanouir au besoin en ondulations multicolores où chaque œil trouve une nuance qui lui agrée, cette volonté-là, si énergique qu'on la suppose, sera brisée tôt ou tard. Elle doit l'être au premier choc, si elle n'a point à son service l'argument qui dispense momentanément de tous les autres, la force.

Livius Drusus commenea par afficher, avec L'approbation avérée du Sénat, un projet de loi ordonnant la fondation de colonies en Italie et en Sicile, et un projet de loi judiciaire, qui partageait également entre les sénateurs et les chevaliers le droit de siéger dans les jurys. Il n'avait pas réfléchi que même les indigents à Rome ne se souciaient aucunement daller mener au loin l'existence de petits propriétaires ruraux : aucun avantage n'était pour eux comparable aux distraetions malsaines de la grande ville, an plaisir de collaborer de leur personne au gouvernement du monde <■! <1«' tain' trembler, à L'occasion, les riches à qui ils portaient envie. Quiconque leurpro*

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posait de quitter Rome passait bien vite à leurs yeux pour un traître. La loi judiciaire non plu-- ne satisfaisait ni les sénateurs, qui voulaient recouvrer tout entier leur ancien privilège, ni les chevaliers, qui n'entendaient pas laisser amoindrir leur conquête. En outre, Livius Drusus, par scrupule de conscience, avait eu la malencontreuse idée de déclarer les jurés responsables de leurs jugements, ce qui faisait du droit de rendre la justice un privilège dangereux et suspect. Les partis exhalèrent leurs récriminations en longs discours ; l'année se passa presque tout entière à discuter sans voter, le vote étant empêché pour les moyens légaux dont la constitution était amplement pourvue. Livius allait être obligé de sortir de charge sans avoir pu rien faire, et presque tous les magistrat- désignés pour l'année suivante étaient hostile- à ses projets. Alors, lui aus>i. le vertige le prit : il rompit avec la partie modérée du Sénat qui l'appuyait encore et se transforma du jour au lendemain en démagogue. Il annonça coup sur coup une loi agraire qui ne laissait plus à l'État la moindre parcelle du domaine public, une loi frumentaire qui élargissait encore le système en vigueur et autorisait l'Etat à altérer les monnaies pour suffire à la dépense. Le peuple commença à apprécier sa bonne volonté. Il en profita pour faire voter ses lois au mépris de toute opposition légale. Le vote fui < :assé pour vice de forme. Il ne tint aucun compte du sénatusconsulte el se prépara ;i frapper h- grand coup, c'est-à-dire à conférer le droit de cité aux Italiens. Son projet de loi eut dans toute l'Italie un tel retentissement qu'à Borne tous les partis en furent

LA FIN DE LA RÉPUBLIQUE ROMAINE. Hl

intimidés. Les Italiens accouraient en foule pour aider et protéger leur sauveur : l'œuvre de justice allait enfin être consommée. Un coup de poignard, porté par une main inconnue, atteignit Livius derrière ce rempart de clients. L'infortuné s'écria, dit-on, avant d'expirer : « Quand la République retrouvera-t-elle un citoyen tel que moi ! »

Il mourut la conscience tranquille, sans se rendre compte qu'il avait, lui aussi, contribué pour sa part au renversement de l'ordre social, et je ne me sens pas le courage de récuser le jugement qu'il portail ainsi sur lui-même. S'il est aisé de rencontrer après lui des politiques plus habiles, on n'en voit guère qui aient cru encore à la puissance intrinsèque de l'idée de justice. La tradition des imprudences généreuses, qui commence aux (îracques, se termine avec l'insuccès éclatant de Livius Drusus. Ce qu'il faut remarquer, c'est que tous les réformateurs échouent devant le même écueil, la courte durée et l'intermittence des magistratures. La longue patience qui seule pourrait mener à bonne fin leurs entreprises, ils ne peuvent pas l'avoir; ils sont obligés de faire vite, de tout commencer et de tout achever à la fois. L'échéance qu'ils sentent approcher trouble leur vue et exalte leur nervosité : le souci de la légalité linil par •('•(1er chez eux ;i celle obsession, cl ils commettent tous cette inconséquence de vouloir faire des lois stables après avoir violé celles qui existent. Tous, qu'ils le veuillent ou non. sont les ennemis du régime républicain, dont l'essence est de Limiter l'action directe de l'individu et de l'obliger à régler sa volonté sur la volonté générale* Tous ont ambitionné

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