‹ Leçons d'histoire romaine république et empireChapitre 12 sur 29 · LEÇONS DI1IST0IRE ROMAINE · texte numérisé non relu

LEÇONS DI1IST0IRE ROMAINE

à un certain moment une autorité exceptionnelle, des pouvoirs longtemps continués, des moyens d'action autres que la persuasion.

Cette espèce d'incompatibilité qui éclate maintenant à tout propos entre les règles un peu étroites de la constitution et les visées des citoyens qui se succèdent dans les charges publiques ne tient pas seulement à ce que les ambitions sont devenues plus exigeantes et le désintéressement plus rare : c'est aussi que les institutions municipales de Rome ne suffisaient plus à assurer le gouvernement régulier d'un vaste empire. Toutes les questions sociales et autres s'étaient élargies; il fallait plus de temps pour les étudier et les résoudre. De même que, pour des guerres lointaines, il fallait le plus souvent proroger les pouvoirs des généraux, de même les affaires intérieures, qui touchaient maintenant à des intérêts si complexes, réclamaient une direction plus suivie et souffraient du va-et-vient incessant produit par le renouvellement annuel des magistrats. Jadis, ce n'était là, pour ainsi dire, qu'un mouvement de surface; le Sénat, gardien de toutes les traditions, constituait au gouvernement une assiette stable, mais son autorité était toute morale; illimitée aux époques de concorde, elle était hors d'état, en cas de conflit, de triompher de la moindre résistance. Le premier tribun venu pouvait, en usant de son droit d'intercession, frapper de nullité n'importe quel

sénatusconsulte. A plus forte raison le Sénat étaitil impuissant contre une résistance soutenue par les masses populaires. Dès que l'harmonie était troublée au dedans, le Sénat ne pouvait que donner des conseils, heureux quand les dissensions ne pénétraient pas dans son sein et que la curie ne devenait pas le champ de bataille des partis. Enfin, le plus défectueux de tous les organes constitutionnels était encore le pouvoir législatif, exercé en fait, non pas par tous les citoyens, ni par une élite de citoyens, mais par les citoyens présents sur le lieu des comices au moment de la convocation. Tous ceux que leurs fonctions ou leurs affaires retenaient ce jour-là hors de Rome devaient renoncer à l'exercice de leur droit de suffrage; les lois risquaient d'être faites et l'étaient en effet par une minorité de prolétaires inoccupé^. hôtes assidus du Forum, qui était pour eux le marché aux suffrages. Des lois volées dans ces conditions avaient quelque chose de fictif et de caduc; au lieu d'être l'expression avérée d'une volonté nationale, elles ressemblaient à des jeux du hasard ou à des coups de force, et elles finirent par n'inspirer guère plus de respect.

Ainsi, l'antique organisme de la cité se délabrait de loules parts : déjà trop mesquin pour régler les mouvements des foires démesurément accrues qui s'agitaient dans son sein, il allait passer à l'étal d'anachronisme lorsque la cité, brusquement élargie, aurait absorbé l'Italie entière.

Les Italiens, en effet, ne voulaient plus être, sou- le nom d'alliés (soc/7), les sujets de Rome. Le meurtre de Livius Drusus avait l'ail éclater la guerre des allies

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ou guerre Sociale. L'insurrection gagnait de proche en proche : les révoltés ne parlaient déjà plus de contraindre Rome à les adopter pour ses enfants, mais de la détruire. Les Romains, surpris au milieu de leurs discordes intestines par cet orage imprévu et battus dans les premières rencontres, se hâtèrent d'arrêter les progrès de l'insurrection en concédant le droit de cité aux alliée qui n'avaient pas encore pris les armes. Cependant, il fallut deux ans de guerre acharnée (90- 88) pour comprimer ce formidable soulèvement qui renouvela à un certain moment les terreurs de la seconde guerre punique. Instruite par cette sanglante expérience, Rome n'osa point tenir rigueur aux vaincus. Tous, les uns immédiatement, les autres après un certain délai, entrèrent dans la cité.

Dans cette guerre Sociale, nous retrouvons Marius tel qu'il avait coutume d'être quand il n'avait point en face de lui des Rarbares, c'est-à-dire travaillé par une ambition inquiète et dissimulée, hanté de préoccupations inavouables, incapable d'un élan patriotique. Le vainqueur des Teutons et des Cimbres, à qui on avait confié une armée, ne sut pas ou ne voulut pas s'en servir, « soit que », dit Plutarque, « la vieillesse eût éteint en lui l'activité et la chaleur, car il avait alors plus de soixante-cinq ans; soit que, comme il le disait, il souffrît d'une maladie de nerfs et de douleurs dans tous les membres. Si Marius, qui aimait à s'entendre appeler le Sauveur de Rome, attendait que ses concitoyens sentissent le besoin d'être encore une fois sauvés par lui, il se trompait. Il eut le chagrin de voir se distinguer des généraux plus jeunes, et, au premier rang, son ancien questeur de Numi-

die, l'homme qui lui avait ravi l'honneur de prendre lui-môme Jugurtha,le patricien L. Cornélius Sylla. Il est des noms que la haine a indissolublement rivés l'un à l'autre aussi bien que l'amour. Ceux de Marius et de Sylla forment une antithèse qui attire de loin le regard et qui domine l'histoire de toute celte génération.

A cinquante ans, Sylla n'était pas précisément un inconnu à Rome, mais il n'avait pas laissé deviner en lui — du moins pour l'œil distrait du vulgaire — l'homme qui allait inaugurer une nouvelle manière de panser les plaies sociales et y appliquer résolument le fer et le feu. Il avait cependant montré en plus d'une occasion le trait dominant de son caractère, le mépris des hommes et en particulier de ses concitoyens. Issu de la noble gens Cornélia, mais d'une famille appauvrie, il partagea d'abord son temps entre l'étude des lettres grecques et des plaisirs vulgaires dont on ne dirait rien s'il n'avait pas accepté un legs fait en sa faveur par la courtisane Nicopolis. Il lui est plus honorable d'avoir été fait héritier par sa belle-mère, qui, au dire de Plutarque, l'aimait comme son propre fils. A trente ans, en 108, il songea à briguer la questure, et il eut le talent de se faire envoyer en Afrique avec Marius, qui ne voulait point, dit Valère Maxime, d'un efféminé de cette espèce. Sylla sut radoucir son général, plaire aux soldai-. gagner l'amitié de Boechu-. le beau-père de Jugurtha, qui lui livra son gendre. Entre temps, il ne négligeait pas les occasions de s'enrichir. Il revint d'Afrique les mains pleines, fêlé, vanté moins encore par ses amis que par les ennemis de Marius, qui se plaisaient a

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