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Leçon du 5 déc

122 LEÇONS d'uISTOIRE ROMAINE.

formant en pourpre impériale son manteau de roi trempé dans notre sang.

L'histoire, maniée par la critique moderne, réduit à la portion congrue la collaboration des grands hommes aux grandes œuvres politiques et sociales. Elle ne croit plus qu'une ambition individuelle, même servie par des facultés éminentes etl'absence de tout scrupule, suffise à transformer des institutions libres en gouvernement despotique, à imposer à tout un peuple, et pour longtemps, — à Rome, ce fut pour toujours, — un joug qu'il ne voudrait pas porter. Il y faut la collaboration de ce peuple lui-même, une poussée de l'opinion, une entente secrète ou avouée des intérêts particuliers avec les visées de l'homme qui, devenu providentiel ou nécessaire, comme on voudra l'appeler, réalise à un moment donné le vœu d'une foule de volontés inconscientes incorporées à la sienne.

Les astrologues d'autrefois prétendaient que le tempérament de tout être vivant et sa naissance même résultent d'une certaine disposition et combinaison des astres au moment marqué par l'horoscope, de telle sorte que l'individu né à ce moment ne pouvait pas ne pas naître ou naître avec une forme et des aptitudes différentes. Ils appliquaient la même théorie à la naissance des cités ou Etats, et aussi à l'avènement des régimes divers qui marquent les étapes de leur existence. Ces rêveurs transportaient au ciel des causes qu'il est prudent de chercher sur la terre; mais nous pouvons leur emprunter leur raisonnement, à tilre de comparaison, et dire que, dans la vie des peuples, quand se réalise une certaine combinaison

de sentiments généralisés et de volontés entraînées dans le même sens, l'effet s'en produit immanquablement. Pour qui observe à distance et voit les choses en bloc, cet effet se résume dans l'action personnelle de l'homme qui a su écarter les derniers obstacles et amener an but la pensée collective. L'établissement du régime impérial à Rome fut un effet de ce genre, et l'homme qui, pour avoir parachevé l'œuvre, en est donné comme l'auteur responsable, c'est le fils adoptif de Jules César, déclaré saint et inviolable sous le nom d'Auguste.

Les causes qui rendirent inévitable l'établissement d'une autorité souveraine remise aux mains d'un seul homme sont de celles qu'il n'est pas malaisé de trouver et d'examiner séparément : il est moins facile de les rattacher les unes aux autres et de les ramener à une cause initiale qui les contienne toutes. Isolément, elles ont été toutes signalées par les historiens, anciens ou modernes, et surtout par les théoriciens qui cherchent à dégager des faits connus des principes généraux, ce qu'on appelle, d'un nom un peu ambitieux, la philosophie de l'histoire. Tacite, regardant du côté du passé, s'arrêteà la borne la plus prochaine, aux guerres civiles et au savoir-faire de l'héritier de Jules César. « Lorsque », dit-il, » 1rs événements n'eurenl laissé au parti julien d'autre chef que I îésar (Octavien), celui-ci, abdiquant le titre de triumvir, prit le rôle d'un consul et dil n'avoir

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besoin que de la compétence tribunitienne pour protéger la plèbe. Quand il eut amadoué le soldat par ses largesses, le peuple par l'approvisionnement assuré, tous par les douceurs du repos, on le vit s'élever peu à peu, attirer à lui l'autorité du Sénat, des magistrats, des lois. Nul ne lui résistait, les plus intraitables ayant péri par la guerre ou les proscriptions, ce qui restait de nobles se haussant d'autant plus en opulence et en honneurs qu'ils étaient plus empressés à servir, et, vu qu'ils gagnaient au nouveau régime, préférant le présent et sa sécurité au passé avec ses périls. Les provinces non plus ne faisaient pas d'opposition à cet état de choses; car elles n'avaient plus confiance dans le gouvernement du Sénat et du peuple, à cause des querelles des grands et de l'avarice des magistrats, ni dans le secours impuissant des lois, que désorganisaient la force, la brigue, et enfin l'argent. »

Il y a déjà, dans ce texte magistral, le canevas de bien des dissertations : mais, dans cette brève préface d'un récit qui commence au principat de Tibère, Tacite n'a pas prétendu pousser à fond une enquête sur la genèse du pouvoir impérial. Bossuet, qui se hâte aussi et procède par larges touches, indique, par delà les guerres civiles, l'origine de ces discordes, c'est-à-dire l'antagonisme de deux partis ou, comme il dit, les « brouilleries > cuire une noblesse orgueilleuse et un peuple1, jaloux. Il signale aussi la raisoo pour laquelle ce- brouilleries, confinées d'abord dans les luttes électorales ou les émeutes du Forum, devinrent des guerres sanglantes, menées d'un bout à l'autre de l'univers. G'esi que les ambitieux — il

s'en trouve toujours pour exploiter les haines des partis — disposèrent à un certain moment de forces armées qui ne reconnaissaient plus d'autre autorité que la leur. Au temps de Marius et de Sylla, « les généraux commencèrent à s'attacher leurs soldats, qui ne regardaient en eux jusqu'alors que le caractère de l'autorité publique ». Montesquieu a analysé de main de maître les causes de la Grandeur el de la Décadence des Romains, cl quiconque aborde une partie quelconque de ce vaste sujet devient son tributaire. Puisque Bossuet lui-même est presque républicain quand il décrit la « suite des changements de Rome », il est inutile de faire remarquer que, pour Montesquieu, rétablissement du régime impérial est à la fois un produit el une cause de décadence. Montesquieu n'est pas indulgent, tant s'en faut, pour les empereurs, el Jules César, donl il se refuse à admirer la clémence, est un usurpateur auquel il garde rancune. Il est tenté d'oublier, tant est sincère son regret de la liberté perdue, que sa théorie même l'oblige ;'i diminuer la responsabilité des individus, ou même à la transporter tout entière à la niasse qui les porte encore plus qu'ils ne la dirigent. Kl pourtant, il vient de dire, à la phrase précédente : « Si César et Pompée avaient pensé comme Caton, d'autres auraient pensé comme tirent César et Pompée; el la république, desl niée à périr, aurait été entraînée au précipice par une autre main ». Il remarquera plus loin, à la décharge de Caligula, que « l'épouvantable tyrannie de- empereurs venait de l'esprit général des Romains

C'est doue dans les entrailles du peuple, rorrompu par le luxe, par la richesse chez les riches et par la

soif envieuse des richesses chez les pauvres, resté néanmoins en possession de « ses vertus guerrières » après avoir « perdu toutes les autres », que Montesquieu cherche l'explication de l'effondrement du régime républicain. Il écarte d'abord — un peu dédaigneusement peut-être — les brouilleries sur lesquelles insiste tant Bossuet. « On n'entend parler dans les ailleurs », dit-il, « que des divisions qui perdirent Rome : mais on ne voit pas que ces divisions y étaient nécessaires, qu'elles y avaient toujours été, et qu'elles y devaient toujours être... Pour règle générale, toutes les fois qu'on verra tout le monde tranquille dans un Etat qui se donne le nom de république, on peut être assuré que la liberté n'y est pas <•. Je ne connais pas, pour ma part, dans l'héritage intellectuel de l'humanité, de vue plus profonde et, à l'époque où écrivait Montesquieu, plus nouvelle. C'est la condamnation de l'idéal néfaste qui, sous des déguisements divers, — rêve de l'âge d'or passé ou futur, tableaux de la vie idyllique sous la houlette des pasteurs des peuples ou des pasteurs des âmes, appels doucereux à la concorde dans l'unité de foi, à l'harmonie dans la distribution savante des tâches pesées aux balances socialistes, — a hanté et hante encore les cerveaux des despotes, des théoriciens ivres de logique, et, en général, de quiconque étant pénétré de sa propre infaillibilité voudrait imposer son opinion aux autres. Le produit immanquable de ces aspirations chimériques, c'est l'intolérance; c*est la persécution : ce sont les bûchers du moyen âge, les dragonnades de LouisXlV, les coupes sombres de la guillotine révolutionnaire préparant le règne de la

vertu. Non seulement ces aspirations sont irréalisables, mais elles reposent sur une fausse conception de la vie, qu'il s'agisse de la vie physique, intellectuelle ou morale. La vie est action, et toute action est une lutte. Le jour où tout le monde penserait de même, personne ne penserait plus : l'intelligence serait cristallisée, c'est-à-dire inerte.

Mais si la lutte des partis entretient la vie politique, c'est à la condition de ne pas dégénérer en guerres civiles. Montesquieu oublie un peu trop l'histoire des cités grecques ou celle des petites républiques italiennes, quand il croit pouvoir affirmer qu'il n'y aurait pas eu de guerres civiles à Rome sans l'extension démesurée de Rome et de son empire. « Ce fut uniquement », dit-il, « la grandeur de la république qui fit le mal, et qui changea en guerres civiles les tumultes populaires ». Il entend par là, d'une pari, les conquêtes lointaines, qui habituèrent les généraux et les soldats à ne plus obéir au pouvoir civil; d'autre part, l'entrée des Italiens dans la cité romaine, devenue un agrégat incohérent et anarchique, où le suffrage universel, exercé dans les comices par « une troupe de quelques séditieux », n'était plus qu'une fiction légale. Sa conclusion, qui se rapproche singulièrement des axiomes politiques de Platon et d'Aristote, est qu'un État républicain ne peul pas grandir et rester libre. « C'est une chose qu'on a toujours vue », écrit-il, « que «le bonnes lois, qui ont fait qu'une petite république devient grande, lui deviennent à charge lorsqu'elle s'est agrandie, parce qu'elles étaient telles que leur effet naturel était de faire un grand peuple et non pas de le gouverner ». Quelques

années plus tard, dans son Esprit des Lois, il donnait un tour plus précis à sa pensée en disant : « Il est de la nature d'une république qu'elle n'ait qu'un petit territoire : sans cela elle ne peut guère subsister ».

Il y aurait sur tout cela bien des réserves à faire. Contentons-nous pour le moment d'éviter une fausse interprétation de la pensée de Montesquieu, et de ne pas laisser croire qu'il ferait chorus aujourd'hui avec les panégyristes de la monarchie. Montesquieu entend par république une démocratie égalitaire où le peuple se gouverne lui-même, directement, à la manière antique, nommant ses magistrats et légiférant sur la place publique, sans l'intermédiaire d'un système représentatif. Plein d'admiration, comme tous ses contemporains, pour les « lois de Minos, de Lycurgue et de Platon », et aussi pour les Jésuites du Paraguay, il estime qu'une république, pour arriver à sa perfection, à la pratique de la vertu qui est son principe, doit abolir la propriété et proscrire l'argent. On s'étonne, soit dit en passant, de voir un esprit si pénétrant confondre et louer en même temps la liberté individuelle et le pire despotisme qui fut jamais. Ceci me gâte, je l'avoue, le passage que je citais tout à l'heure sur les lu II es vivifiantes produites par la liberté, et je suis tenté d'en reporter tout le mérite à Machiavel, à qui Montesquieu en a emprunté le fond. Quoi qu'il en soit, on comprend que la République selon la formule de Montesquieu doive être nécessairement < un petit État, où l'on peut donner une éducation générale el élever tout un peuple comme une famille ». Dès lors, ce qu'il dit de la république revient à affirmer que la constitution l'aile

pour une petite cité ne suffisait pas au gouvernement d'un grand empire et qu'elle devait être modifiée, — ce qui est parfaitement vrai; — mais il n'a pas démontré par là, d'abord, qu'elle ne pût être modifiée par une évolution pacifique, et ensuite qu'elle dût nécessairement prendre la forme monarchique.

Cette démonstration est-elle achevée par l'autre partie de sa thèse, à savoir, que la conquête et la garde des pays conquis fit des soldats de métier, qui « perdirent peu à peu l'esprit de citoyens », et des généraux, qui, habitués à commander, ne voulurent plus obéir? Ici, Montesquieu touche au vif de la question : c'est bien là le point auquel on peut rattacher tous les arguments secondaires. Montesquieu y revient à plusieurs reprises dans son Esprit des Lois, où celte remarque généralisée devient un axiome politique. « Si une démocratie », dit-il, « conquiert un peuple pour le gouverner comme sujet, elle exposera sa propre liberté', parce qu'elle confiera une trop grande puissance aux magistrats qu'elle enverra dans l'État conquis ». Il ne veut même pas qu'une république ait une armée permanente et des militaires de profession. « Dans les républiques . déclare-t-il, « il sérail bien dangereux de faire de la profession des armes un étal particulier, distingué de celui qui a les fonctions civiles.... On ne prend les armes, dans h république, qu'en qualité de défenseur de- [ois <i de la patrie : c1esl parce que l'on est citoyen qu'on se fait, pour un lemps, soldat. S'il y avail deux états distingués, on ferai) sentir à celui qui. sous les armes, se croil citoyen, qu'il a'esl que soldai ... Gela n'esl possible, suivant lui, que dans les monarchies,

où les « gens de guerre », ne tenant pas leur autorité de la confiance du peuple, peuvent être « contenus par les magistrats civils ».

Montesquieu, qui ne croyait pas à la longévité des grandes républiques parce que l'histoire ne lui ofTrait pas encore d'exemples de républiques appliquant le système représentatif, ne prévoyait pas davantage le système moderne — nouveau, même pour nous — des nations armées dune façon permanente. Aussi, ses raisonnements nous paraissent aujourd'hui un peu flottants, et nous sommes en droit d'en récuser, pour le présent et pour l'avenir, les conclusions pessimistes. Appliqués à la République romaine, ils gardent une partie de leur force, mais une partie seulement : ils ont besoin d'être rectifiés par une vue plus précise de l'ensemble et du détail. La Rome républicaine imposait à tous les citoyens l'obligation du service militaire en temps de guerre; mais elle n'eut jamais d'armée permanente, avec des cadres tout prêts et des grades distribués d'avance. Elle eut de grands capitaines, improvisés tels par leur propre génie; mais, le commandement militaire étant attaché à l'exercice d'une magistrature civile, aucun d'eux n'était un militaire de profession. Jules César, destiné dans sa jeunesse au flaminat de Jupiter, puis pontife avant d'être même questeur, avait quarante ans quand il mena pour la première fois des soldats an combat dans les montagnes de la Galice. L'homme de guerre de l'époque, ('('"lait Pompée, et celui-là même n'eut que des commandements intermittents. En tout cas, ce n'est pas lui qui renversa la République; il fut même appelé à la défendre contre les eésariens. Sous PEm-

pire, Rome eut une armée permanente, d'ailleurs aussi réduite que possible et préposée à la garde des frontières; mais les empereurs se gardèrent encore plus que la République d'en confier le commandement à des généraux de profession. Au-dessus du grade de centurion, il n'y avait plus que des officiers de passage, des jeunes gens se destinant aux magistratures et d'anciens magistrats.

C'est donc une vue non pas fausse de tout point, mais trop étroite, que de se représenter la ruine des institutions républicaines comme le résultat d'un coup de force, provoqué lui-même ou rendu possible par la substitution de l'esprit militaire au civisme d'autrefois. On peut même dire que les contemporains de César avaient de moins en moins l'esprit militaire, et que, le peu qu'ils en conservaient, l'Empire s'attacha à le leur faire perdre. Une des innovations dont les Romains surent le plus de gré au régime impérial, ce fut la dispense effective du service militaire, les légions se recrutant à peu près exclusivement par voie d'engagement volontaire. Si les Romains avaient, comme le dit Montesquieu, conservé leurs vertus guerrières après avoir perdu toutes les autres, il est fort probable que leur République aurait duré plus longtemps, car ils l'auraient mieux défendue contre les entreprises des ambitieux.

A des questions si longtemps agitées et par des esprits éminents, il n'y a pas de solution qu'on puisse donner comme nouvelle, encore moins comme unique et suffisant à tout. Il y a une part de vérité dans tous les motifs communément allégués : seulement, il faut les classer en principaux et secondaires, ce qui

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amène à faire passer au premier plan celui que l'on met d'ordinaire au dernier. Tacite, dans le passage cité plus haut, après avoir achevé sa revue des causes, ajoute que le nouvel ordre de choses ne déplaisait pas non plus aux provinces. C'est là qu'est, à mon sens, le mot de l'énigme.

Une province (depro-vincere) était une conquête: la possession de nombreuses et vastes provinces suppose donc un effort continu du peuple conquérant et l'espèce d'épuisement qui en a été la conséquence, l'abandon de l'agriculture, la disparition de la classe moyenne d.es petits propriétaires, remplacée par une plèbe d'origine douteuse, celle-ci recrutée en forte proportion parmi les affranchis et leurs descendants. Ce peuple-là, celui que déjà Scipion Émilien apostrophait en termes si méprisants, n'avait ni les vertus guerrières, ni le patriotisme de celui qu'il avait remplacé. La République avait longtemps tenu les prolétaires à l'écart des légions : lorsque Marins leur en ouvrit l'accès, ils s'y précipitèrent en foule, parce que le moment était venu des conquêtes faciles et des expéditions lucratives. Les armées du dernier siècle de la République, théoriquement armées de citoyens, en réalité armées de mercenaires, mal disciplinées, obéissant de mauvaise grâce aux généraux sévère^ ou parcimonieux, — Lucullus en sut quelque chose, — ces armées, dis-je, ne Purent pas moins redoutables aux provinciaux qu'aux ennemis. Les provinces avaient connu jusque-là les exactions de gouverneurs qui, ruinés par des dépenses électorales, n'avaient qu'un an le pins souvent pour refaire leur fortune aux dépens de leurs administrés. Lorsque

les guerres civiles eurent fait du bassin de la Méditerranée une arène où les armées et les flottes rivales se donnaient la chasse, les souffrances des provinciaux furent au comble. Les belligérants, surtout le parti qui était déclaré factieux à Rome, levaient, partout où ils étaient les maîtres, des contributions de guerre et des recrues. C'est en Espagne que Sextus Pompée, même après Pharsale, Thapsus et Munda, se refit une armée avec laquelle il obligea les héritiers de César à composer avec lui; c'est en Syrie et en Asie Mineure que, au cours de Tannée 43, Cassius et Dolabella, à force de violences et d'exactions, mirent sur pied une bonne partie des troupes qui allèrent se faire battre à Philippes. C'était toutes les forces de la partie orientale de l'empire, plus de 120 000 hommes et 500 navires de guerre, qu'Antoine traînait derrière lui quand il vint jouer sa dernière partie à Aclium. Il y avail lant d'étrangers, provinciaux ou fédérés, engagés dans ces grandes tueries, que les vainqueurs, le jour où ils menaient au Capitule la pompe triomphale, prétendaient toujours n'avoir fait la guerre qu'à des peuples ou des rois ennemis. En août 46, Jules César célébra, huit jours durant, quatre triomphes : le premier, comme vainqueur de la Gaule el île Vercingétorix; le second, connue vainqueur de l'Egypte et de Ptolémée; le troisième, comme vainqueur du l'ont et dePharnace; le quatrième, comme vainqueur de l'Afrique el >\r Juba. Sous les noms de Ptolémée el de Juba se dissimulaient les défaites infligées aux Pompéiens, à l'aristocratie romaine, aux derniers défenseurs «le l'ancien ordre de choses. De même, an moi- d'aoûl de l'an 29, lorsque l'héritier

définitif de Jules César, le futur empereur Auguste, monta trois fois au Capitule, aux acclamations d'un peuple préparé à la joie par de copieuses largesses, il triompha de l'Europe, de l'Asie et de l'Afrique; l'Europe étant représentée par un principicule gaulois, Adiatorix, l'Asie par un roitelet syrien, Alexandre d'Émèse, et l'Afrique par les enfants de Cléopâtre. Ce fut là la vérité officielle, et Auguste écrivit plus tard sur ces affiches de bronze et de marbre dont des copies nous sont parvenues : « Dans mes triomphes ont été menés devant mon char neuf rois ou fils de rois ».

Eh bien! le monde civilisé, foulé, pressuré, ensanglanté par des querelles parties du Forum romain, était las de ces tragédies qui se jouaient à ses dépens, et les Romains eux-mêmes, saignés par les proscriptions autant que par les batailles, avaient assez de la comédie des triomphes officiels. Il fallait que cela prît fin, et, puisque le foyer de cette agitation incessante était à Rome, c'est là qu'il fallait installer un maître qui fût surtout le maître des Romains, qui, intéressé désormais au maintien de l'ordre et de la paix, put imposer silence aux fauteurs de troubles. Cela, l'armée le voulait aussi, l'armée qui, par un effet imprévu de vingt ans de guerres civiles, était devenue comme une représentation des provinces, l'armée, elle aussi, lasse et, par surcroît, repue. Sur les 170 000 vétérans que César Octavien, au cours de l'année 41, établit en Italie sur des terres achetées ou expropriées, ou les 120 000 environ que, dix ans plus tard, après Actium, il dota aussi d'une retraite, on ne saurait dire combien il y avait de provinciaux, d'affranchis,

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d'anciens gladiateurs ou esclaves, enfin, de gens qui n'étaient pas nés citoyens. C'étaient les débris mêlés des armées victorieuses et aussi des armées battues, car il était arrivé plus d'une fois, et notamment après Actium, que le vainqueur incorporait à ses troupes celles du vaincu. Un bon nombre, à coup sur, étaient d'origine provinciale ou servile, et, du reste, leur origine importe peu. Italiens ou non, ces anciens mercenaires ne connaissaient plus que le maître : disséminés en Italie ou dans les provinces circonvoisines, ils étaient les appuis, les garants et comme les apôtres du nouveau régime.

L'armée impériale, réorganisée par Auguste, élimina peu à peu de son sein les Italiens, qui, du reste, ne tenaient pas beaucoup à s'engager pour vingt-cinq ans et à aller tenir garnison à la frontière, sur le Rhin ou le Danube. Au temps de Trajan, un auteur qui a écrit sur l'art militaire, Ilygin, appelait les légions « une milice provinciale très fidèle ». Et c'était souvent, depuis la mort de Néron, ces provinciaux en armes qui désignaient le maître de l'empire et le prenaient dans leurs rangs. « Le secret de l'empire », comme dit Tacite, « était éventé ». Non seulement on pouvait faire des empereurs ailleurs qu'à Rome, mais les Césars furent presque tous des provinciaux, plus ou moins fraîchement romanisés. Trajan était Espagnol, et son grand-père, que nous ne connaissons pas, n'était probablement pas même. citoyen romain. Le père d'Hadrien, cousin de Trajan, était Espagnol aus<i; la famille d'Antonin était originaire de Nîmes; celle «le Marc-Aurèle, de Succubo près < îordoue, <'ii Espagne. Au m" siècle, dous voyons

des empereurs africains, syriens, illyriens : il n'y a d'exclus que les Romains de race. Ceux-là, ce qui en reste, se réfugient au Sénat, où ils enregistrent et contresignent mélancoliquement les choix faits par les légions. La victoire des provinciaux sur le peupleroi est complète, et les rôles sont renversés. Puis vient le jour où Rome elle-même est désertée par les empereurs qui s'installent en province el ne vont plus faire à l'ancienne capitale que des visites de convenance.

Je ne veux pas dénaturer les faits, ni sophistiquer un argument qui n'en a nul besoin, en prétendant que les contemporains d'Auguste avaient une conscience nette du changement qui s'accomplissait et se rendaient compte que la révolution à laquelle ils assistaient était toute au bénéfice des provinces. Ceux qui font l'histoire s'inspirent rarement des leçons du passé : à plus forte raison leur vue est-elle bornée du côté de l'avenir. Je dis seulement que, sans l'appui moral et matériel des provinciaux, sans leur attachement obstiné et leur reconnaissance pour un régime qui les débarrassait de la tyrannie longtemps exercée sur eux par une démocratie turbulente et des proconsuls à peu près sûrs de l'impunité, enfin, sans l'opposition complète d'intérêts entre les citoyens romains et leurs sujets, le régime impérial ne se fût pas fondé, ou, improvisé par un coup de fortune, n'aurait pas eu de lendemain. L'avènement du césarisme, régime désormais stable en dépit de son apparence équivoque, malgré l'absence de constitution réglant l'étendue et la transmission du pouvoir, se perpétuant sous des empereurs détestés ou avilis, ne

peut être l'effet de forces destructives, comme les intrigues et conflits (.les partis menés par des ambitieux. Ceux-ci ont donné le choc qui a ruiné le vieil édifice; mais le nouveau a été construit et consolidé par la réaction des peuples conquis sur le peuple conquérant, devenu une minorité dans son vaste empire.

On peut tirer de celte vue d'ensemble des réponses à des sophismes courants, qui ne sont pas pour nous de l'histoire ancienne. Nous avons eu, nous aussi, nos Césars, et il ne manque pas de gens qui, allumant leur lanterne au choc des partis, leur cherchent un successeur. Ceux-là vont répétant que le césarisme est l'aboutissement nécessaire des grandes démocraties, soit que le peuple souverain aime à faire porter son sceptre par un favori de son choix, soit que, par le balancement de la thèse et de l'antithèse hégéliennes, l'excès de la liberté engendre une réaction qui la contienne et la refoule. Ils invoquent à ce propos les leçons de l'histoire, el surtout l'exemple de l'empire romain, exemple mémorable, en effet, mais qu'ils interprètent à rebours. Ils devraient bien remarquer, tout d'abord, que, si nous avons vu deux fois le régime impérial surgir de la mêlée confuse des parti-, deux fois aussi non- l'avons vu tomber dans des crises douloureuses, comme une bâtisse fragile qui, assise sur un terrain mouvant et miné au dedans, s'écroule à la première secousse venue du dehors. A Rome, les conditions furent tout autres el le phénomène inverse. Le peuple romain n'en était pas aux premiers essais de gouvernement libre : il avait été son propre maître pendant des siècles, et il

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est infiniment probable qu'il le fût resté, s'il n'était devenu aussi le maître de vingt autres peuples. L'établissement de l'Empire l'ut véritablement un tournant de son histoire, une époque nouvelle, imprimant à sa vie et à ses destinées une direction nouvelle, et non pas un accident contre lequel aurait trébuché une fois ou deux son inexpérience. Une fois installé, l'Empire resta comme la forme nécessaire d'une autorité étendue au monde entier, le lien et le symbole visible de l'unité politique où se fondait peu à peu la diversité des races. Le souvenir de l'ancienne République n'en éveillait plus le regret. On se rendait compte que la liberté d'autrefois n'était, en fait, que l'asservissement de la majorité des habitants de l'empire, et que ces temps non seulement ne devaient pas, mais ne pouvaient pas revenir. La République était usée, et l'esprit républicain disparu avec elle. On peut citer, sous l'Empire, des écrivains qui ont rendu un hommage littéraire aux grands ancêtres et même à Brutus le tyrannicide; mais ce serait se méprendre singulièrement sur leur pensée que de s'imaginer qu'ils croyaient possible ou môme désirable un retour à l'ancien ordre de choses. C'est une méprise que commettent souvent les lecteurs de Tacite, surtout ceux qui cherchent dans son livre des textes ;'i jeter à la tête des despotes. Tacite, Italien de race et sénateur, regrette évidemment que les Romains ou Italiens n'aient pu rester maîtres d'euxmêmes en devenant les maîtres du monde. C'est là une vue théorique, une hypothèse qui, vu la corruption des mœurs, « la colère des dieux et la rage des hommes », ne s'est pas réalisée. Tacite reconnaît que

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le pouvoir d'un seul est nécessaire à la paix du monde, et, ne souhaitant plus que de bons princes, il s'applaudit de vieillir sous Trajan, « en un temps de rare félicité, où Ton peut penser ce qu'on veut et dire ce qu'on pense ». Il n'affecte pas d'ailleurs pour luimême et ne conseille à personne des airs de révolte ; il n'a aucun goût pour les protestations au bout desquelles il peut y avoir un danger : la « sagesse humaine » consiste, suivant lui, à « suivre, entre l'opiniâtreté rigide et une servilité honteuse, une route exempte à la fois de bassesse et de périls ». Los écrivains — des provinciaux, pour la plupart — ont fait comme le Sénat romain : ils ont flétri après coup les mauvais empereurs, mais ils restaient fidèles au régime. On ne trouverait pas, dans toute la littérature de l'époque impériale, la moindre trace de ces haines vigoureuses, irréconciliables, qui ont poursuivi chez nous le césarismo et qui, s'il venait à se redresser, l'abattraient encore. Bien mieux. Vopiscus assure que, après la mort d'Aurélien, il y eut un interrègne de six mois, l'armée et le Sénat se renvoyant mutuellement le soin de choisir un empereur. Personne ne proposa, pour sortir d'embarras, de restaurer la République.

Nous pouvons donc et nous devons écarter les demi-vérités et les raisonnements tronqués que l'on transporte de l'histoire romaine dans la nôtre, à l'appui de tln'-sc^ préconçues. Les hommes sont ainsi faits qu'ils commencent par vouloir que la vérité -"il telle qu'ils la souhaitent et cherchent ensuite des arguments pour le démontrer. Il y a méprfee -< • i«*n t i— fiquo el inconvenance morale à comparer une société

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démocratique composée exclusivement de citoyens, unifiée politiquement par l'égalité de tous devant la loi, moralement par la conscience de la solidarité et l'émulation du patriotisme, avec le monde romain, où, de l'esclave à l'homme libre, de l'homme libre au citoyen, régnait la plus grande inégalité sociale, où l'inégalité politique n'était pas moins grande et allait jusqu'à l'antagonisme permanent entre une minorité de citoyens et une majorité de non citoyens, celle-ci opprimée par celle-là et trouvant l'oppression d'autant plus intolérable qu'on savait de quoi était fait le peuple-roi, lequel n'était plus que la populace de la grande ville. Enfin, nous avons à nos portes L'étranger, dont la menace toujours présente doit stériliser à court délai tous les ferments de discorde : c'est un souci que ne connaissaient pas les contemporains d'Auguste, En revanche, nos colonies lointaines ne sont pas des provinces à la fois riches, peuplées et mécontentes, où des factieux puissent aller chercher les moyens d'imposer leur domination par la force à la mère-patrie; ce qui était précisément le cas des Romains au moment où l'établissement du régime impérial vint clore l'ère des guerres civiles. Il est donc imprudent de conclure ici du passé au présent, «l'un peuple et d'un organisme politique à un autre peuple et un autre organisme politique placé dans des conditions toutes différentes.

.Maintenant, il s'agit de comprendre et d'apprécier les moyens pratiques employés par Auguste pour sonder les institutions nouvelles aux anciennes. A la dislance où nous sommes de son œuvre, il nous est facile de la juger en toute impartialité. Une fois dégagés de toute préoccupation actuelle, nous pourrons tantôt louer l'opportunité et la convenance de tel acte du fondateur de l'Empire, tantôt signaler la dose de mensonge et d'hypocrisie qui entre dan- sa conduite, sans être soupçonnés de viser derrière lui quelque imitateur plus récent. Fénelon, qui n'en était pas à sa première chimère, voulait que L'historien ae fût « d'aucun temps <-t d'aucun pays ■•. Disons que pour appliquer aux hommes et aux choses la mesure qui convient, l'historien doit s'assimiler, autant que possible, les idées du temps et du pays qu'il entreprend d'étudier.

Nous sommes et nous resterons à Rome, en supposant que non- j sommes entrés avee le cortège triomphal du vainqueur d'Antoine, au mois d'août -j!) avant notre ère. Ce n'est pas au milieu de ces pompes, dont le souvenir est gravé dans les vers de Virgile et de Properce, que nous non- ferons une idée nette de ce que l'un -ni a Rome l'Empire et l'empereur. Non- ayons à nous défaire d'une vagi bses-

sion de solennité, de magnificence, de représentation enfin, que notre imagination attache, avec les couronnes fermées, les sceptres, les globes et les gl >

au titre d'empereur ou de César. Il faut laisser tout cet appareil aux basileis byzantins et aux empereurs allemands. L'empereur romain ne devait ni être un roi, ni en prendre les allures. Les Romains avaient juré haine éternelle à la royauté, et ils croyaient bien, même sous l'Empire, avoir tenu leur serment. Les mots, et le cérémonial qui souligne les mots, ont plus d'importance qu'on ne croit. César s'y méprit, et il lui en coûta la vie. Dictateur perpétuel, il voulut être roi, et le même peuple qui l'acclamait tout-puissant murmura quand Antoine lui offrit le diadème royal. Il aggrava même son cas en faisant mettre au Journal officiel de l'époque (acla diurna) « que le peuple, par la main du consul, lui avait offert le diadème, mais qu'il l'avait refusé ». Sa popularité subit une éclipse, durant laquelle il reçut vingt coups de poignard.

Auguste, parvenu au même sommet, se garda bien de se laisser aller à un pareil vertige. Il déploya la plus grande magnificence — et surtout munificence — lors de son triomphe, parce que c'était une cérémonie républicaine, dont le programme avait longtemps servi à d'autres qu'à lui. Puis il déposa la toge de pourpre brochée d'or, que son oncle étalait à tout propos : il abdiqua ses pouvoirs inconstitutionnels de triumvir, abrogeant même les actes illégaux ordonnés en vertu de ces pouvoirs par Antoine ou par lui, et il ne voulut plus être que le princeps, le premier citoyen ou bourgeois de Rome. Il paraissait en public, vêtu comme tout le monde, et on le voyait, les jours de comices, porter son bulletin de vote dans l'urne de sa tribu. Il allait déposer en justice comme

simple témoin et supportait sans la moindre humeur, dit Suétone, d'être interrogé et réfuté par les plaideurs. Sa maison, qui s'appela le « palais » parce qu'elle était sur le Palatin [in Palatio), n'était ni grande, ni somptueusement décorée ou meublée. Il coucha plus de quarante ans, été comme hiver, dans la même petite chambre, si peu confortable que, quand il était malade, il allait se mettre au lit chez Mécène. Point d'apparat : ni audiences solennelles, ni banquets. Auguste vivait bourgeoisement et ne donnait ou n'acceptait de dîners qu'entre amis. Entre eux et lui, il supprimait les distances : on eût dit même qu'il voulait les- contraindre à la familiarité. C'est lui qui appelait Horace son « délicieux petit bonhomme » [(homuneionem lepidissimum) et lui parlait dans une lettre de son « petit bedon » (ventriculi lui). Encore sont-ce là les moins lestes de ses agaceries.

Lui aussi était, ou peu s'en faut, un petit homme, au teint bistré, d'extérieur assez chétif, pourvu d'un mauvais estomar et de poumons médiocres. A pari le regard, qu'il avait, paraît-il, très vif, rien en lui n'était imposant : ce n'est pas lui qu'à sa démarche on eût reconnu dieu. Disons même qu'il boitait quelque peu, quand il n'avait pas assez frictionné sa jambe gauche, qu'il avait plus faible que l'autre. Il parlail bien, mais n'était pas éloquent : il n'avait pas davantage la réputation d'être ou d'avoir été un foudre de guerre. Jadis, son rival Antoine, beaucoup mieux taillé que lui pour devenir un héros populaire, le traitait de poltron, racontant que, à la bataille navale de Nauloque, il était resté couché sur le dos jusqu'à

ce que Agrippa vînt lui annoncer que l'ennemi était en fuite. C'est pourtant cet homme, que la nature semblait avoir fait pour être médiocre, c'est lui qui sut dompter le cheval fougueux, aux ruades capricieuses, qu'était alors le peuple romain, l'accoutumer à la bride et au mors, lui enseigner en peu de temps et pour toujours ce qu'on ne lui avait jamais appris encore, à obéir. Comment procéda-t-il pour ne point l'effaroucher, nous le savons par les documents officiels et les témoignages contemporains. C'est une étude psychologique dont je ne puis que tracer ici le canevas, suffisant pour indiquer la logique et la continuité des efforts de ce grand virtuose, qui ne se laissa jamais détourner de son but.

Et d'abord, en signalant chez lui cette longue patience qu'on pourrait appeler son génie, gardonsnous de le surfaire. Ce qu'il a fait, il a pu le faire parce qu'il était l'héritier de son oncle et père adoptif Jules César. 11 à achevé et mené à terme ce qu'il eût été vraisemblablement — on peut dire, certainement — incapable de commencer. César lui avait légué, avec le prestige de son nom, son exemple, qui lui indiquait, d'une façon très précise, ce qu'il ne fallait pas faire. Voyons-le donc à l'œuvre, prudent, cauteleux même au delà du nécessaire, car, en somme, il n'eut pas de roi-lance sérieuse à abattre. Rome était lasse; elle s'abandonnait, s'offrait même : il n'y avait nul besoin désormais de violence; il suffisait de se prémunir contre le retour de caprices possibles, sans que les précautions eussent un air de méfiance. Ainsi, après avoir licencié et doté ses 120000 vétérans, César < )ci,i\ ien abdique ses pouvoirs de triumvir et, comme

il le dit, restitue le gouvernement de la République au Sénat et au peuple romain. Mais il conserve, en guise de prénom perpétuel, le titre d'Imperator, qui l'autorise à ne pas congédier ses prétoriens, et il reçoit pour dix ans le pouvoir proconsulaire, qui lui donne le commandement des troupes dans douze ou treize provinces dites impériales. Quelques jours après, le 16 janvier de l'an 27. le Sénat lui décerne, comme un hommage national, une décoration nouvelle, créée exprès pour lui, le nom ou surnom d'Auguste, c'est-à-dire vénérable et inviolable comme les choses et les personnes inaugurées.

Chef de l'armée, il aura soin défaire renouveler ses pouvoirs, el toujours légalement, à chaque échéance. Il n'en use pas pour garder sous sa main les légions, comme une menace permanente contre la liberté qu'il se vante d'avoir restaurée. N'était-on pas toujours en République, et n'était-ce pas un axiome républicain que les légions en armes ne devaient pas fouler le sol de l'Italie? Auguste conserve un certain nombre de légions, une trentaine; mais il les installe à demeure sur les frontières les plus éloignées et les plus menacées par les Barbares. Il ne retient auprès de lui que des cohortes prétoriennes, cantonnées hors de la cité, et, dans Rome, trois cohortes urbaines, espèce de garde municipale dont le chef. le Préfet de la Ville, doit être un sénateur el n'est pas considéré comme un militaire. Il es! certain que, avec une douzaine de mille hommes au plus, qui navaieni pas sur les foule- l'avantage d'un armement perfectionné, Auguste eùi été hors d'étal d'étouffer une rébellion de la grande ville. Du reste, l'empereur voyage beau-

coup, et l'imprudence eût été grande s'il avait laissé derrière lui des mécontents. Dès l'an '21, il entreprend une tournée d'inspection en Gaule, en Espagne, où il faillit mourir à Tarragone. Il ne revient à Rome qu'au bout de trois ans, malade encore et se croyant luimême près de sa fin. Le peuple s'empresse de lui conférer à vie la puissance tribunitienne (23), qu'il n'accepte que pour la faire renouveler presque tous les ans, et, l'année suivante, Auguste refuse le consulat à vie, la censure à vie, la dictature, enfin l'omnipotence qu'on lui offre sous toutes les formes. Après quoi, il repart pour l'Orient, afin de régler sur place une foule de questions pendantes, administratives et diplomatiques (21-19). Quand il rentre au bout de trois ans, on dédie un autel à la Fortuna Bedux et on inscrit le jour de son arrivée sur le calendrier des fêtes publiques. Il refuse encore, et à deux reprises, la surveillance des lois H des mœurs, c'est-à-dire le droit de s'immiscer dans toutes les affaires publiques et privées. De l'an 16 à l'an 13, quatre années durant, nouvelle absence d'Auguste, qui inspecte de nouveau les Gaules et l'Espagne. Pendant ce temps, le peuple romain se sent comme délaissé. Horace s'écriait : « Gardien excellent de la race de Romulus, il y a trop longtemps que tu es absent; puisque tu as promis un prompt retour à la sainte assemblée des Pères, reviens! » Comme une mère qui sait son fils exposé à tous les dangers, « la patrie redemande César ». Et le retour de César fui célébré par l'érection au Champ de Mars d'un autel de la Paix Auguste {ara Pacis Augustœ).

Poète de cour, dira-t-on, mensonges officiels et

flatteries intéressées ou dictées par la peur, comme on en voit sous tous les despotes. L'explication est ici insuffisante. Il y a bien eu un peu de convention et une sorte de marivaudage politique dans cet échange de compliments et de protestations d'amour désintéressé. Rien n'obligea prendre au sérieux les simagrées d'Auguste suppliant qu'on ne le charge pas de tout faire et parlant «le temps à autre de déposer un fardeau trop lourd pour ses épaule-. < >n devine bien aussi que ee que le peuple regrettait le plus en l'absence du maître et attendait de son retour, c'était les réjouissances publique-, les distributions d'argent et gratifications de toute sorte. Et pourtant, il est aisé de constater que ce régime ne ressemble pas à une domination imposée parla force et maintenue parla menace d'un nouveau recours à la force. On parle bien des centaine- de mille vétérans installés en Italie et aux alentours -.mais il- ne se seraient pas levés d'eux-mêmes, surtout en l'absence d'Auguste, et les légions étaient loin. En cas de surprise, ni les anciens soldats ni les nouveaux n'eussent été prêts à temps pour réprimer un soulèvement populaire. Sous peine de nous méprendre sur le sens de l'histoire de cette époque, il faut bien admettre chez les contemporains d'Auguste la réalité d'un sentiment que non- n'avons plus : sentiment complexe, où entrent à doses variables le culte de l'autorité providentielle, quasi divine, protection des faibles, recours des opprimés; l'idée que le chef n'a pas d'intérêt distinct de l'intérêt commun, qu'il voit de haut et de loin et veille à la sécurité de tous; en tin. pour les esprit- cultivés, mais à courte vue, pour ceux qui De mettent rien au-*

dessus de l'ordre et de la paix, d'abord, la satisfaction égoïste de se laisser vivre sans souci ni responsabilité, ensuite, le plaisir plus intellectuel de voir l'autorité résoudre sans difficulté des questions qui, livrées à la discussion et au basard des scrutins, deviennent insolubles.

Tout cela constitue un sentiment, religieux au fond, qui, au temps d'Auguste, naissait chez les citoyens romains battus par les orages des guerres civiles et éclatait dans toute sa force chez les provinciaux. Ceux-ci élevaient des temples à leur « Sauveur », à leur dieu vivant, et Auguste, qui craignait le ridicule, modérait de son mieux, toujours avec sa demi-sincérité, l'excès de leur enthousiasme. A Rome, il ne voulut pas de temples : il lui suffisait d'être le fils de César divinisé et le « Père de la patrie ». Néanmoins, il n'interdit pas au peuple de vénérer son Génie à côté des Lares dans les chapelles des carrefours. Bref, il laissa se constituer, sans paraître y pousser, une religion impériale qui devint avec le temps le plus ferme appui du régime institué par lui.

Il dut attacher un prix tout particulier à ces manifestations du loyalisme populaire, car, ce qui le préoccupait le plus, c'était l'avenir. Sa prudence, qui l'avait si bien servi, lui avait cependant créé une difficulté théoriquement insurmontable. En théorie, la constitution républicaine était toujours en vigueur, et cette constitution, qui tolérait le cumul des dignités, même à vie, ne pouvait tolérer que ces dignités fussent déclarées héréditaires. Du coup, elles auraient cessé d'être la « chose publique »; l'étiquette

républicaine leur eût été ôtée ; tout le monde aurait compris que la royauté était restaurée, et même à la mode étrangère, car à Rome elle n'avait jamais été qu'élective. Auguste tourna pendant trente ans autour de cet obstacle, s'acharnant à trouver les moyens d'assurer sa succession. Il n'avait pas de fils, mais seulement une fille, la trop célèbre Julie. Cette fille, il l'avait mariée à son neveu M. Claudius Marcellus, fils de sa sœur cadette Octavie (25). Auguste avait abrégé pour Marcellus le chemin des honneurs, mais la mort alla plus vite encore. Marcellus mourut à vingt ans (23), et il ne reste de lui qu'un souvenir attendri porté à la postérité par les vers de Virgile. L'histoire se demande encore aujourd'hui si elle doit partager un soupçon qui eut quelque crédit dans l'antiquité, si ce pâle jeune homme n'aurait pas été sacrifié à l'ambition do Livie. qui préparait la fortune de son fils à elle, le futur Tibère. Auguste se hâta de marier Julie à son fidèle serviteur Agrippa, qui dut divorcer pour devenir le gendre du maître (21) : puis il s'empressa d'adopter -«-s deux petits-fils issus de cette union, Caius et Lucius César. Quelques années après, Agrippa mourut (12), et Auguste, tout à ses combinaisons, donna sa fille Julie à son beau-fils Tibère, — également divorcé par ordre, — qui servirait ainsi '1'- père aux jeunes Césars 11). L'ainé de ceux-ci, C.iius, était déjà consul à vingt ans, lorsque Auguste l'envoya en Orient, d'où il pouvait revenir glorieux s'il réussissait à arracher de gré ou de force ;ni roi «les Parthes !<•- enseignes romaines jadis enlevées à Crassus. Celui qui guérirait cette blessure faite à l'orgueil romain était sûr de devenir populaire.

ibO LEÇONS h HISTOIRE ROMAINE.

Mais, comme Marcellus, le jeune César se trouvait sur le chemin de Tibère, qui était alors en pleine disgrâce et retiré à Rhodes. Le soupçon émis à propos de Marcellus se reproduit ici. enregistré, sans confirmation ni réfutation, dans une ligne de Tacite. Ce qui est certain, c'est que les deux petits-fils d'Auguste moururent l'un après l'autre, à deux ans d'intervalle; Lucius en l'an 2, Caius en l'an 4 de notre ère. Une sorte de fatalité traversait tous les desseins du vieil empereur, qui se décida alors à adopter Tibère, lui fit conférer pour dix ans la puissance tribunilienne et l'envoya commander les légions de Germanie. Il s'agissait toujours, pour Auguste, de mettre légalement son héritier en possession effective d'un pouvoir subordonné au sien, mais de même nature et si peu différent que, lui venant à disparaître, cet héritier se trouvât tout naturellement son successeur, sans compétition possible.

Il y réussit : à sa mort, survenue à Noie, en Campanie, le 19 aoûl de l'an t î de l'ère chrétienne, la transmission du pouvoir impérial s'effectua sans secousse. Tibère paraissant hésiter à en prendre possession, ce fui à qui le supplierait de ne pas laisser l'Etal ainsi désemparé. Tous à Rome, dit Tacite. « consuls, sénateurs, chevaliers, se ruaient dans la servitude ». Les consuls firent les premiers serment de fidélité au nouveau maître, et le Sénat, les soldai-, le peuple, s'empressèrenl de suivre leur exemple. Il n'y eul pas de cérémonial d'investiture autre que cet élan spontané, tenant lieu d'élection régulière — le régime n'en comportait pas — et transformant en droit ce qui était déjà un fait. Mais ce ne l'ut qu'un

succès pratique, un expédient qui fut encore employé par la suite, mais toujours chanceux, alternant au hasard des circonstances avec des efforts, toujours précaires aussi, faits, d'une part, pour implanter l'hérédité monarchique, de l'autre, pour maintenir le principe de l'élection républicaine. Là était la lacune laissée par le maître ouvrier dans son œuvre. Ce point de soudure avec les institutions républicaines resta toujours visible, et ce fut une barrière par où le droit monarchique ne put passer. L'autorité impériale ne fit que s'accroître, absorbant peu à peu la somme de liberté et d'initiative qu'Auguste avait laissée à ses concitoyens; mais cette autorité resta une chose en soi, une propriété nationale qui n'appartint jamais à une famille et dont celui qui en avait l'usufruit ne pouvait disposer. Cet équilibre instable était pour la paix intérieure un danger permanent; mais il eut au moins l'avantage de préserver le monde romain des illusions puériles du droit divin. Le droit public des Romains ne laissa jamais entrer dans les esprits l'idée qu'il y ail des familles prédestinées, investies par Dieu du droil inaliénable de fournir des pasteurs de peuples, des rois responsables seulement devant lui. Même en plein moyen Age. en plein régime féodal où Ions les offices publies étaient devenus des propriétés héréditaires, le Saint-Empire romain germanique avail encore conservé le principe électif transmis par la tradition romaine, el ce n'esl pas un médiocre exemple <le la puissance des souvenirs attachés au nom prestigieux des Césars romains.

Les empires modernes ne sont plus que des contrefaçons du modèle antique. Le régime soi-disanl

impérial qui a tenté de s'implanter chez nous et qui a toujours des héritiers en expectative, celui que nous avons vu restaurer par nos voisins et proclamer — hélas! — dans le palais de Louis XIV, ont inscrit en tête de leurs constitutions le principe de l'hérédité, négation de la souveraineté nationale. Ce sont des royautés affublées d'un titre qui ne leur appartient pas, fardées d'un éclat emprunté à un reflet lointain de la grandeur romaine. Il faut étudier la constitution impériale, la vraie, la seule que le monde ait connue, dans le pays et le temps qui l'a produite. Si l'on mesure à la grandeur et à la solidité de l'œuvre le mérite de son auteur, on trouvera sans doute que César Auguste, qui a commis en sa vie tant d'usurpations légalisées, n'a pas usurpé la place qu'il tient dans l'histoire universelle.

Dès qu'on parle d'Empire et de Césars, l'imagination évoque aussitôt des scènes odieuses et terribles. Elle voit un peuple libre asservi, les institutions les plus vénérables abolies ou faussées, la toge cédant aux armes et la grandeur de Rome servant de piédestal à des despotes dont quelques-uns portent au front une flétrissure éternelle. Il n'est pas de sujet sur lequel la déclamation se soil plus exercée, et les souvenirs tout récents de notre propre histoire se joignent aux réminiscences classiques pour affermir dans notre esprit cette idée que rétablissement du régime impérial fut un crime et sa longue durée la preuve de l'irrémédiable abaissement des caractères. L'histoire se trouve ainsi merveilleusement simplifiée, et l'Empire peul se définir d'un mot : c'est l'agonie d'un peuple vieilli el découragé qui ne demande plus à ses maîtres, suivant l'énergique expression de Juvénal, que « du pain cl les jeux du Cirque ».

i. Leçon du 4 déc. 1885.

En histoire, il est rare qu'une idée simple ne soit pas une idée fausse. Les peuples sont des organismes vivants : les vicissitudes de leur existence sont toujours l'effet de causes multiples qui agissent toutes ensemble et ne se laissent pas ramener à une impulsion unique. L'analyse doit démêler, mais non pas séparer ces forces associées. Il faut que l'historien renonce à la chimérique ambition d'enfermer dans une courte formule et de caractériser d'un mot le mouvement d'une époque. A plus forte raison cette prudence est-elle de rigueur quand il s'agit non pas seulement d'un peuple, mais d'un agrégat de nationalités diverses comme celui qui composait l'empire romain. On doit commencer par enregistrer des faits, aussi exacts et aussi nombreux que possible : puis, au lieu de les isoler, sous prétexte de les mieux voir, il faut s'attacher à en montrer l'enchaînement, la cohérence, l'action réciproque, sans se préoccuper de satisfaire les esprits impatients qui se hâtent pour leur compte et pressent les autres de conclure.

Un fait qui s'impose tout d'abord à l'attention, c'est que, le tumulte des guerres civiles une fois apaisé, le régime nouveau, le « nouvel ordre de choses -, comme dit Virgile, fut accepté d'un bout de l'empire à l'autre, non seulement sans protestations^ mais avec une véritable reconnaissance [tour l'homme qui rendait la paix a l'univers. l<i les preuves surabondent. Les |>lus faibles sont, sans aucun doute, les

LE PREMIER SIÈCLE DE L'EMPIRE. 1o5

documents officiels. Le marbre et le bronze célèbrent volontiers les vertus des puissants, et la vérité vraie est le moindre souci de ceux qui prétendent imposer à la postérité des éloges rédigés sous l'œil du maître Le plus suspect de tous les témoignages pourrait bien être celui d'Auguste lui-mémo. Arrivé à l'âge de soixante-seize ans et sentant sa fin prochaine. Auguste, avant de partir pour la Gampanie où il mourut, écrivit lui-même un abrégé de sa vie, une sorte d'autobiographie qui devait être et fut en effet gravée sur des piliers de bronze à la porte de son mausolée. Des copies et des traductions en furent faites en divers lieux par les soin- des gouverneurs ou des municipalités, et c'est une de ces copies bilingues que nos érudits ont déchiffrée sur les murs d'un temple élevé à Ancyre en l'honneur du divin Auguste et de Rome. Ce « monument d'Ancyre est donc une histoire expurgée du règne, un tableau sans ombres où nous n'aurons pas la naïveté de chercher un portrait ressemblant du vieil empereur. Mais non- n'en sommes pas réduits à non- contenter des documents officiels, et celui-ci même contient des faits significatifs, confirmés par les auteur-, des faits qui montrent à quelle profondeur le régime naissant avait déjà plongé ses racines.

Il n'es! pas nécessaire de cataloguer au complel la longue série des honneurs décernés par le Sénat ou le peuple au prince, qui les refuse de temps à autre pour taire parade de modestie. Parmi ces honneur-, Octave devenu Auguste — c'est-à-dire quelque chose de plus qu'un homme — acceptail de préférence ceux qui lui apportaient un surcroît d'autorité ou de près-

tige. C'est ainsi que, en politique avisé, il accumula entre ses mains, pour s'en servir à toute heure, la puissance proconsulaire, qui lui donnait le commandement des armées dans toute l'étendue de l'empire, la puissance tribunitienne, qui lui conterait, avec l'inviolabilité personnelle, le droit d'initiative parlementaire devant le Sénat et les comices. De plus, il exerçait, aussi souvent qu'il le jugeait à propos, les fonctions des censeurs, avec l'autorité indéfinie et l'irresponsabilité que l'usage y avait attachées. Enfin, à la mort de Lépide, il avait revêtu la dignité de souverain Pontife, qui faisait de lui le chef de la religion nationale (12 av. J.-C). On comprend qu'il ait pu se donner le facile mérite de refuser la dictature et le pouvoir absolu qui lui fut offert en bloc à plusieurs reprises.

Le maître une fois élevé de la sorte au-dessus de toute résistance possible et mis hors de pair, il était nature] que l'adulation devint inventive et adoptât d'une manière continue les allures de l'enthousiasme. Cependant, il ne faut pas s'y tromper : tout n'est pas factice dans cet élan d'un peuple qui court au-devant de la servitude et oblige tous les corps constitués, le Sénat et les collèges sacerdotaux, à lui en montrer le chemin.

Et d'abord, il y a lieu de se poser la question préalable, qu'un discoureur naïf développera plus tard dans le Discours sur la servitude^ volontaire ou le Contr'un. « Celui qui vous maîtrise tant », s'écrie La Boétie en face d'un tyran idéal, « n'a que deux yeux, n'a que deux mains, n'a qu'un corps.... D'où a-t-il pris tant d'yeux dont il vous épie, si vous ne les

lui donnez? Comment a-t-il tant de mains pour vous frapper s'il ne les prend de vous? Les pieds dont il foule vos cités, d'où les a-t-il s'ils ne sont des vôtres? Comment a-t-il aucun pouvoir sur vous que par vous autres mêmes?... Soyez résolus de ne servir plus et vous voilà libres. Je ne veux pas que vous le poussiez ou l'ébranliez; mais seulement ne le soutenez plus, et vous le verrez, comme un grand colosse à qui on a dérobé sa base, de son ppids même fondre en bas et se rompre! » Hé! sans doute : cela est de toute vérité, et l'histoire peut prendre à son compte cette belle harangue, avec l'indignation en moins. Tout en ce monde, y compris les volontés humaines, obéit à des lois; quand nous ne pouvons dégager ces lois de l'analyse des faits, nous les résumons en disant qu'il n'y a pas d'effet sans cause. Une tyrannie créée et indéfiniment supportée par des hommes qui la maudiraient au fond du cœur est un non-sens, une pure impossibilité. La durée même du régime inauguré par Auguste est une preuve qu'il répondait aux exigences de la société d'alors, à des intérêts, à des besoins que le régime précédent n'avait, pas satisfaits ou ne pouvait plus satisfaire.

La conclusion est ici d'autant plus forcée que l'on chercherait vainement des raisons accessoires, des motifs accidentels, des jeux du hasard ou l'impulsion inconsciente de l'habitude. L'habitude, la « coutume des ancêtres » (mos majorum), — ce mot qui fut pendant des siècles toute la constitution de Rome, — Auguste l'avait contre lui : il le savait si bien qu'il passa sa vie à chercher avec «-II»' des accommodements. Le serment de haine a la royauté qui avait

158 LEÇONS D'ilISTOIRE ROMAINE.

poursuivi dans sa fuite le dernier des Tarquins tenait toujours, et César avait été assassiné pour n'en avoir pas assez tenu compte. Octave n'était pas même d'illustre naissance. Antoine s'égayait aux dépens des aïeux de son rival — le bisaïeul, un affranchi, un cordier de Thurium, le grand-père, un changeur, — et tout le monde savait que G. Octavius, le père de l'empereur, avait été le premier à tirer la famille de son obscurité. L'héritier de César avait-il au moins sur ceux qu'il dominait L'ascendant du génie, celle primauté de nature qui se place d'autant plus facilement à son rang que les sociétés sont plus nivelées, plus désabusées et plus lasses des classifications artificielles? Auguste était un homme médiocre, incapable de grandes pensées, dépourvu de ces dons heureux qui commandent l'admiration ou la sympathie. Il n'était ni brave, ni éloquent, ni généreux : il se tenait volontiers loin des champs de bataille, et il fit faire ses coups d'État par des subalternes qu'il aurait pu désavouer au besoin. Lorsque, à vingt ans, il voulut prendre de force le consulat, c'est un simple centurion qui se présenta pour lui à la barre du Sénat et qui montra, comme argument décisif, la poignée de son sabre. Il n'avait même pas droit à cette estime qui récompense — au moins quelquefois — la loyauté du caractère et L'observance ininterrompue du devoir. Jeune, il s'était mon lié perfideet sans pitié : plus tard, il réussi! mieux ;'i se donner l'apparence que le renom de la vertu. Il fut clément par calcul, sobre par souci de sa santé, qui résistait mal aux excès, cl il est telle forme de La tempérance qu'il ne sul jamais observer, même alors que L'âge et le titre si ambitionné par lui

de « restaurateur des mœurs » auraient dû la lui imposer. J'imagine que l'opinion ne l'excusait pas en songeant que Livie — au dire des mauvaises langues — s'était faite elle-même l'intendante de ses plaisirs séniles. et il est probable que plus d'un dut sourire en l'entendant se plaindre si haut des déportements de sa fille et de sa petite-fille, les deux Julies. Il restai! Terme et cauteleux jusque dans son intérieur. « Il rédigeait d'avance », dit Suétone. « jusqu'à ses conversations particulières, même celles qu'il voulait avoir avec Livie, quand elles devaient rouler sur un sujet grave, et il parlait alors en lisant, de peur que l'improvisation ne lui fit dire trop ou trop peu ». Il ne s'oublia qu'un moment, sur son lit de mort, lorsque peigné, fardé et se regardant au miroir, il eut un accès de sincérité et demanda à ses amis « s'il avait assez bien joué la farce de la vie ».

Ajoutons, pour montrer tout ce qui lui manquait, que ce protecteur îles arts et des lettres avait peu de goût pour l'art et la littérature. Il bâtit beaucoup et força, pour ainsi dire, ses amis à l'imiter : mais c'était afin de pouvoir se vanter ■• d'avoir laissé une ville de marbre à la place d'un amas de briques ». Dan- ses résidences, il se souciait peu de tableaux et de statues, • lit son biographe; il préférai! y aligner des terrasses, y planter <\<-< bosquets, el il les ornait à sa façon de curiosités paléontologiques. Il aimait cependant les meubles précieux et les vases de Corinthe; maison peul croire -an- irrévérence qu'il les estimait surtout parce que ces objet- coulaient fort cher el qu'il en avait acquis bon nombre -an- bourse délier. Il jugeait des œuvres littéraires par leur utilité. « Ce qu'il

recherchait le plus curieusement », dit encore Suétone, « dans les auteurs grecs et latins, c'était les préceptes et les exemples utiles pour la vie publique ou privée. 11 en transcrivait mot pour mot des extraits et les envoyait le plus souvent à ses agents, ou aux généraux et gouverneurs de provinces, ou aux magistrats de la Ville, quand ils avaient besoin d'un avertissement. 11 y a même des écrits qu'il lut en entier au Sénat et que souvent il fil connaître au peuple par édit, comme le discours de 0. Métellus sur l'urgence d'accroître le nombre des enfants et celui de Rutilius sur la limitation des bâtiments ». Si Plutarque était venu un siècle plus tôt, il aurait tenu lieu à Auguste de toute une bibliothèque. Le prince s'intéressa néanmoins, et très vivement, à la composition de YEnéide : nous le voyons pousser le poète au travail et protéger l'œuvre inachevée contre les scrupules de l'auteur mourant. C'est qu'il s'agissait d'une épopée dynastique, où l'Empire apparaît comme un retour aux traditions nationales, la résurrection de droits consacrés parles plus glorieux souvenirs. Du reste, il savait, le cas échéant, s'imposer l'ennui de condescendre à la mode et d'écouter la lecture d'ouvrages présentés par leurs auteurs : il y gagnait d'être informé avant le public et de pouvoir arrêter au passage les idées dangereuses ou les mots indiscrets.

Voilà l'homme qui réussit non seulement à transformer à son profit les institutions républicaines, mais à prendre dans l'histoire laplaceque les peuples reconnaissants n'accordent qu'à leurs bienfaiteurs. On ne s'étonnerait pas d'apprendre qu'il fut craint,

respecté, adoré même comme un dieu; on est quelque peu surpris de constater qu'il a été aimé, ou, si l'expression paraît aventurée, que des millions d'hommes ont identifié avec sa personne leurs espérances, leur besoin de justice, de paix et de sécurité. Pour surprendre l'espèce d'attraction exercée par le prince sur tout ce qui gravite autour de lui, il faut observer l'homme du peuple, le prolétaire qui n'aspire pas aux fonctions publiques et n'espère pas se foin- payer comptant ses hommages. Le Tityre do Virgile, qui sacrifie douze fois l'an à son dieu vivant, n'est qu'un berger de salon, et il manie trop bien la louange pour n'être pas suspect; mais il nous donne de sa dévotion reconnaissante une raison qui est empruntée à la réalité : il vénère celui qui a dit aux pâtres et aux laboureurs : <■ Paissez comme auparavant vos bœufs, enfants : attelez les taureaux ». Horace nous montre également le paysan offrant des prières et des libations au Génie du prince, qu'il associe à se- Lares domestiques. On ne s'arrêterait pas à ces effusions poétiques, si elles n'avaient plutôt suivi que devancé le sentiment populaire. Nous savons qu'Auguste n'eut pas besoin de se chercher des adorateurs, el que le-; plus humbles furent les plus sincères.

Il ne parle pas, dan- l.i longue épilaphe qu'il s'est composée lui-même, des temples <|ui lui furent élevés dans les provinces et de ceux qu'il empêcha d'édifier à Rome même : il ne dit mot non plus des confréries d'Augustales qui commençaient à s'organiser de toutes parts, recrutant leurs adhérents dan- les classes pauvres et particulièrement dans la catégorie des affranchis. En homme pratique, il a jugé à propos

de ne pas étaler ses bonnes fortunes de dieu, sachant bien que les nouvelles religions ont besoin pour éclore d'un peu d'ombre et de silence. Mais il tient à démontrer, sous une autre forme, que le menu peuple lui avait voué une affection toute spontanée, dont les manifestations prolongent et dépassent les honneurs officiels. Il fut plus d'une fois malade, et — autant qu'on peut être sûr de quelque chose avec ce grand acteur — de maladies non simulées. Alors s'élevait de toutes parts un cri d'inquiétude et un concert de prières. « Le Sénat », dit Auguste, « décréta que les consuls et les prêtres feraient des vœux tous les cinq ans pour ma santé. En exécution de ces vœux, des jeux ont été célébrés de mon vivant tantôt par les quatre amplissimes collèges, tantôt par les consuls. Et même, tous les citoyens, soit individuellement, soit au nom de leurs municipes, ont constamment offert des sacrifices dans tous les temples pour ma santé. » Suétone nous donne sur ce sujet quelques détails complémentaires. « On éleva par souscription à Antonius Musa, le médecin qui l'avait guéri d'une dangereuse maladie, une statue que l'on plaça à côté de celle d'Esculape. Quelques pères de famille enjoignirent à leurs héritiers, par testament, d'offrir au Capitole un sacrifice solennel dont le motif, annoncé publiquement, serait de remercier les dieux de ce qu'ils avaient Laissé Auguste vivant. »

On n'en était pas encore, sou- Auguste, aux testaments dictés par la peur. Quand nous lisons, dan- les chroniques du siècle passé, que, en ITi'i. il fut dit à Notre-Dame «le Paris, aux frais des particuliers, <*• UUO messes pour la guérison de Louis \Y, nous ne

doutons pas que le roi de France ait été alors véritablement lf a Bien-Aimé ». Nous pouvons d'autant plus faire fond sur cette mesure de la popularité, qu'en 1757, après l'attentat de Damiens, le nombre des messes dites à pareille intention ne dépassa pas 600. Je me crois en droit d'interpréter de la même façon les nombreux sacrifices — plus coûteux en général que des messes — offerts par les citoyens romains aux dieux de l'époque pour les supplier de ne pas rappeler si tôt à eux leur impérial collègue. Que Ton mette en regard de cet élan populaire les sept ou huit conspirations qui turent tramées contre le prince et déjouées à temps par sa police. Aucune n'est l'œuvre d'un parti; aucune surtout — autant que nous pouvons en juger — n'a eu pour but le renversement d'un régime abhorré. Celui-ci poursuit une vengeance particulière; celui-là veut proclamer empereur le jeune Agrippa, fils de Julie; cet autre est un esclave atteint d'aliénation mentale qui se croit destiné à l'empire et, pour y arriver, forme le projet d'égorger le prince et le Sénat. Le moins insignifiant de tous, Cinna. doit sa pâle renommée à Sénèque et à Corneille, et il fait piètre figure à côté de celui qui l'accable de sa clémence. Graciés ou livrés au bourreau, ces mécontents notèrent isolés; le peuple romain ne songea pas un instant à les prendre pour des libérateurs trahis par le succès.

C'en e-i assez, je pense, pour établir les deux propositions qui constituent le problème à élucider :

à savoir, qu'Auguste n'était pas de la race des grands hommes, et que cependant il a pris dans le cœur de ses contemporains, dans l'histoire de Rome, dans celle de l'humanité, une place d'honneur d'où il serait puéril de chercher à le précipiter. Enoncé en ces termes, le problème ne comporte qu'une solution : c'est que. si l'homme était mesquin, son œuvre a été grande parce que les circonstances y ont collaboré, qu'il est venu en son temps, à son heure, et qu'il a fait précisément ce qu'il fallait faire. Il a produit ainsi, comme on dirait en mécanique, son maximum d'effet utile, sans ces déperdition- de force qu'occasionnent parfois les inspirations soudaines et contradictoires des hommes de génie. Enfin, pour expliquer que ce personnage grandi au-dessus de sa taille réelle ait été, par surcroît, aimé et béni, il faut encore admettre que son œuvre, assidûment continuée pendant quarante-quatre ans, a été bonne, non pas au sens absolu — c'est-à-dire chimérique — du mot, mais au sens pratique : en d'autres termes, que l'intervention de ce pouvoir, illégal à l'origine, a éliminé plus d'abus, redressé plus d'injustices, apaisé plus de souiïrances qu'il n'en a causé ou préparé lui-même.

Sachons voir les choses île près, sans nous laisser détourner de notre tâche par des aphorismes tout faits ou des considérations tirées d'un idéal de moralité trop haut pour le terre-à-terre des choses humaines. 11 est inutile de refaire après tant d'autres le lamentable tableau des désordres qui, en moins d'un siècle, avaient transformé la sage République romaine en une société anarchique où tous les partis

faisaient égalemenl (i de L'intérêt général. A la fin, il n'y avait même plus de partis: chacun songeait à soi : la désagrégation du corps social était complète. Quelles qu'aient été les causes «le cette rapide décadence des institutions; qu"il faille l'attribuer à l'aveugle résistance des optimales ou à l'incapacité d'une démocratie dont les Graéques avaient exalté l'orgueil et attisé lc< rancunes; le l'ait est que depuis longtemps la République n'était plus qu'un vain mot. A partir du jour où Sylla avait fait entrer ses légions dans Rome, l'avenir n'avait plus de secrets pour les gens clairvoyants : on sentait que le despotisme militaire serait le châtiment et le remède des discordes civiles. 11 plut à Sylla de déposer le pouvoir, à Pompée de le dissimuler, ;-! César de le prendre et de le garder. L'Empire ('-lait fait bien avant la date à laquelle l'histoire enregistre sa naissance.

Il y a un axiome que les brouillons oublient et dont les ambitieux se souviennent : c'esl qu'un gouvernement est fait pour gouverner, c'est-à-dire pour assurer l'ordre, l'expédition réfléchie des affaires publiques, le resperi des droits de chacun. Tout régime qui méconnaît cette vérité élémentaire, fût-il en théorie le plus parfait de ton-, est condamné à disparaître. Or. dans le- dernières années de la République, il n'y a plus. ;'i vrai dire, de gouvernement, plu- de règles Bxes, rien qui assure même l'avenir le pinprochain. L'autorité du Sénat, qui n'avait d'autre appui constitutionnel qu'une Longue tradition de respect et d'obéissance, est annihilée par la souveraineté populaire ;el le peuple, selon le vent qui souille, l'orateur qui parle ou le candidat qui paie, veut le-

choses les plus contradictoires. Personne, du reste, ne prend au sérieux cette souveraineté du peuple, dont on fait si grand bruit. Le peuple n'est plus guère que la populace urbaine, autrement dit, la minorité des citoyens, car la cité comprend maintenant toute l'Italie et on ne peut voter qu'à Rome. Aussi, les élections sont vénales et les dignités adjugées au plus offrant : les lois s'improvisent par les moyens les plus expéditifs. au mépris des formalités d'usage, et la République agonisante en arrive à la pire forme de l'anarchie, le régime des lois illégales. Le jour où César passa le Rubicon, il était impossible aux honnêtes gens de savoir de quel côté était le droit, et nos érudits agitent encore aujourd'hui cette question, qui ne pouvait être tranchée que par la force.

Mais je ne veux indiquer qu'en passant cet ordre d'idées, et je renonce à faire valoir les arguments qu'en ont tirés les apologistes du résari sme. Je me contente de dire que le souvenir de cette triste époque profita grandement au restaurateur de la paix publique. Il suffit, en l'an 19 avant notre ère, qu'Egnatius Rufus excitât des troubles sur le Forum pendant une absence d'Auguste pour que le Sénat et le peuple cherchassent le moyen d'ajouter encore aux pouvoirs illimités du prince. Nous pouvons considérer sur ce point la démonstration comme faite. Il est avéré que les Romains ont accepté l'Empire avec toutes ses conséquences, les uns comme un pisaller, les autres comme un progrès, tous comme une garantie d'ordre et de sécurité.

Cependant, je ne sais si, établi sur la base étroite

de la cil*'* romaine, l'Empire eût duré longtemps. A une génération qui a souffert de l'anarchie succède une génération qui sent vivement les inconvénients du despotisme et qui courrait volontiers, au nom de la liberté, de nouvelles aventures. Il y avait, dans la constitution impériale si patiemment édifiée par Auguste, une lacune par où l'imprévu pouvait rentrer. Le prince, qui prétendait n'être que le premier citoyen de la République, n'avait pas osé déclarer héréditaire le pouvoir dont il était investi. Lui-même était censé ne le détenir qu'à titre provisoire. De temps à autre, il faisait mine de le rendre « au Sénat et au peuple », déclarant avoir assez fait pour la République et ne plus aspirer qu'au repos : il se faisait donner ainsi comme une investiture nouvelle et reprenait la direction des affaires pour un temps limité, généralement pour dix ans. Il assure même, du ton le plus sérieux, dans ce Monument dAncyre déjà cité, que, depuis le jour où il a déposé ses pouvoirs de triumvir constituant, il a été sans doute « le premier en dignité, mais sans avoir plus d'autorité que ceux qui ont été ses collègues de magistrature ». Un peu plus, il certifierait que rien n'est changé aux coutumes d'autrefois et que l'Empire n'existe pas.

Auguste a-t-il dépassé en cela la mesure de la prudence ? Aurait-il pu, dans un paya où, depuis les origines de la cité, aucun pouvoir publie n'avait «'■té héréditaire, accoutumer les esprits à l'idée de voirie fils occuper, par droit de naissance, la place du père? Il ne le crut pas, <-t dous pouvons nous fier là-dessus ;i son jugement. Il se contenta d'associer à l'empire ](. successeur de -mi choix H de tain- <pic la trans-

168 LEÇONS 1/llISTOIRE ROMAINE.

mission du pouvoir fût, à sa mort, un fait accompli. Cet artifice réussit encore plus d'une fois après lui; mais il n'en est pas moins vrai que l'absence — c'està-dire la négation — du principe d'hérédité enlevait à l'Empire un élément de stabilité. La mort de l'empereur pouvait être la fin du régime. On le vit bien à la mort de Caligula, alors que le Sénat, mais le Sénat seul, eut un instant l'illusion de croire qu'il pourrait rétablir la République. 11 fut vite détrompé: les prétoriens tirèrent de la cachette où il s'était réfugié tout tremblant le dernier rejeton de la famille impériale, le vieux Claude, et, plutôt que de retomber sous le joug d'une aristocratie déconsidérée, le peuple acclama un prince dont la niaiserie était proverbiale. Néanmoins, si l'Empire n'avait eu pour point d'appui que les sympathies changeantes du peuple romain, il est douteux qu'il eût pu résister indéfiniment aux retours d'opinions auxquels les idoles populaires sont particulièrement exposées.

Mais ce n'est pas sur le sol privilégié de l'Italie que l'Empire a posé ses plus fortes assises. L'établissement du principat a été la revanche des peuples conquis sur la race conquérante, la prise de possession du pouvoir non pas, comme on le répète si souvent, par le mandataire de la démocratie, mais par le protecteur des provinciaux jusque-là taillables et corvéables à merci. Cette vérité devient de plus en plus évidente à mesure qu'on analyse les divers rouages de l'administration impériale. On constate, à n'en pouvoir douter, que ce qui a fait la force et la durée de l'Empire, c'est (pie ce régime, parfois pesant aux lil- de Romulus, a constamment travaillé à effacer

la distance qui séparait jadis les citoyens des sujets de Rome, et cela, en retranchant aux privilèges des uns, en ajoutant aux droits des autres, en substituant partout à l'arbitraire des règles fixes. Les provinciaux savent désormais que leur maître est aussi celui des Romains, qu'ils peuvent en appeler à lui des abus de pouvoir commis par les fonctionnaires, et que, en retour de leur fidélité, sa bienveillance leur es! acquise. Déjà les précurseurs d'Auguste avaient compris la nécessité de rompre avec l'habitude de gouverner au profit exclusif du peuple romain. L<< Gracques s'engageaient à conférer le droit de cité aux Italiens et à fonder des colonies romaine- en dehors de l'Italie; Pompée s'était montré prodigue du titre de citoyen; César avait fait entrer dans la cité la Gaule Cisalpine tout entière, et il préparait l'assimilation des provinces qu'il jugeait suffisamment pénétrées de civilisation romaine. Auguste imagina un moyen plus lent, mais plus sûr, de transformer peu à peu les provinciaux en citoyens qui lui fussent entièrement dévoués. Il eut soin de recruter ses légions en dehors de l'Italie et d'établir de tous côtés ses vétérans munis du droit de cité. L'armée devint ainsi une fabrique de citoyens marqués de l'estampille impériale.

On put juger bientôt de l'efficacité du système. Les légions provinciales commencèrent par l'aire des empereurs hors de Rome. « Ce jour-là », dit Tacite, « fut divulgué le secrel de l'empire. » Ce n'était déjà plus un secrel pour qui savait prévoir. A partir «le Trajan, les empereurs eux-mêmes sonl presque tous des provinciaux. Le peuple romain a pour maîtres des

170 LEÇONS Ii'lIISTOIRE ROMAINE.

Espagnols, des Africains, dos Illyriens, et, à la fin, de véritables Barbares, qui éprouvent à l'égard de Rome une antipathie mal dissimulée et transportent ailleurs le siège de l'empire. Il s'est produit là un mouvement de réaction contre la suprématie de Rome, mouvement provoqué, dirigé, utilisé par les empereurs. Comme les plébéiens au temps de Servius Tullius, les provinciaux étaient les clients dévoués du chef de l'État.

C'est qu'ils avaient grandement souffert sous la République. Je ne voudrais rien exagérer. Certes, on a vanté avec raison l'habileté déployée par le Sénat romain pour habituer les vaincus au joug du vainqueur. Il respectait du mieux qu'il pouvait leurs coutumes et évitait de leur imposer des taxes hors de proportion avec leurs ressources. Il lui est même arrivé de ménager l'amour-propre de petits peuples impuissants, mais irritables, comme les Hellènes, qui se déshabituèrent ainsi d'appeler les Romains des Barbares. Mais, on l'a dit plus haut, l'autorité du Sénat fut réduite à néant par les meneurs populaires, et le Sénat lui-même, envahi par la corruption des mœurs nouvelles, ne songea plus à entraver les opérations lucratives de ses membres, qui allaient refaire dans les provinces leur fortune entamée par les dépenses de- élections. 11 lutta même, pour leur assurer l'impunité, contre les gens de finance qui voulaient, eux aus>i. pouvoir pressurer le- provinces sans avoir de comptes à rendre à d'antres qu'à leurs

pareils. L'acharnement que mirent les sénateurs et les chevaliers à se disputer le droit exclusif de siéger dans les jurys criminels n'a pas d'autre cause. De 133 à 44 avant notre ère, on ne compte pas moins de douze lois ou projets de lois « judiciaires », qui faisaient passer le tableau des jurés (album judicum), comme un trophée, tantôt dans un camp et tantôt dans l'autre, et six ou sept lois sur les concussions (repetundarum) . On cherchait des juges complaisants ; on en trouva dans tous les partis. Les concussionnaires eurent soin désormais de prélever sur leurs victimes, en plus de ce qu'ils voulaient garder, la part des tribunaux. Au bout de quelques années de ce système, les provinciaux n'osèrent plusse plaindre, à moins que quelque débutant, en quête de causes retentissantes, ne leur offrît de prendre l'initiative des poursuites. On sait que Cieéron, pour faire aboutir le procès de Verres, dut déployer une singulière énergie. Le parti des « honnêtes gens » fournit au coupable des défenseurs, de- témoins ;'i décharge, et garda rancune à l'accusaieur. Sans doute, tous les gouverneurs de provinces n'étaient pas des Verres; mais il est bien probable qu'il n'y avait plus parmi eux de Fabricius. Le procès de Verres n'a fait tant de bruit dans le monde que parce que Cieéron s'est chargé de, ne pas le laisser oublier. Il y en eut d'aussi graves et de plus scandaleux. Il était, du reste, admis en principe que gouverneurs cl généraux devaient tirer de leurs fonctions gratuites quelque bénéfice pécuniaire. C'était la conquête cl l'exploitation de la conquête qui alimentaient les grandes fortunes de l'aristocratie romaine.

Voici commenl les choses se passaient d'ordinaire. Le gouverneur, proconsul ou propréteur, allant prendre possession de sa province, emmenait avec lui sa « cohorte prétorienne », c'est-à-dire des amis dont les uns étaient ses légats et les autres seraient ses préfets; des employés de toute sorte, scribes, hérauts, médecins, haruspices; enfin, ses domestiques. Il lui était seulement interdit, pour simplifier son train de maison, d'emmener sa femme. Le Sénat lui avait assigné au départ une certaine somme pour les frais de voyage et l'entretien de tout son personnel [ornatio provincise-vasarium). Verres, par exemple, avail à ce titre reçu du Trésor la somme de 2235 417 H S [sestertia), près de 500 000 francs. Il était rare que cet argent fût employé à l'usage auquel il était destiné. Les magistrats préféraient de beaucoup se faire héberger et transporter gratis, aux frais des villes échelonnées sur leur itinéraire. Une fois dans leur province, ils se mettaient à l'œuvre. La lecture des Verrines et du Discours contre L. Pison nous renseigne sur les ingénieuses spéculations auxquelles se livraient les mandataires du peuple romain. On devine ce que se permettaient en ce genre des despotes armés de tous les pouvoirs — y compris la juridiction civile et criminelle — et pressés de faire fortune. Les plus habiles étaient ceux qui, au lieu de prendre, savaient se faire donner. Ils menaçaient la bourse de leurs administrés, en ordonnant, par exemple, des travaux dispendieux auxquels ils renonçaient quand un nombre suffisant tic cadeaux leur avait persuadé qu'on pouvait les ajourner sans inconvénient; ou en assignant pour quartiers d'hiver à

leurs troupes des villes riches qui s'empressaient d'éloigner à prix d'argent ces hôtes redoutés. Ils se faisaient offrir par les communes le « blé d'honneur », le « vin d'honneur », jusqu'à des statues et des temples, tout cela converti en espèces sonnantes. Ces habitudes étaient si bien prises que les magistrats les plus honnêtes en profitaient, comme malgré eux. Cicéron fut dans sa province de Cilicie un gouverneur modèle; il s'en vante à tout propos, et il y aurait injustice à ne pas le croire sur parole. Sa province n'était pas des plus riches; il y fut discret; et cependant, sans enfreindre aucun règlement (salvis legibus), comme il le dit lui-même, il se retira avec un bénéfice net de 2 200 000 HS, presque un demi-million de francs. Notons que son désintéressement fut fort admiré, et que, étant donné les mœurs de l'époque, il méritait de l'être.

Le gouverneur repu, il fallait contenter ses amis. Pendant ce temps, les fermiers généraux ou publicains et les hommes d'affaires travaillaient de leur mieux à épuiser 1<- pays. Le proconsul aurait <lù protéger les contribuables contre leurs exactions; mais, le plus souvent, il s'était enlevé le droit d'être sévère el sentait le besoin d'être prudent. Fût-il même intègre et bien intentionné, il lui était difficile de sévir. A moins d'être épris de justice idéale, il ne se croyait pas autrement obligé de prendre parti contre ses compatriotes <'ii faveur d'étrangers qui, au point de vue du droit strict, appartenaient corps el biens au peuple romain. Parfois même, derrière 1rs publicains, le proconsul rencontrait des amis qui faisaient fructifier lem- capitaux par l'intermédiaire de prête-

noms. C'est ainsi que Gicéron eut le déplaisir d'être* mêlé, plus qu'il n'eût voulu, aux affaires de son jeune cl austère ami M. Brutus. Brutus, comme plus tard Sénèque, menait de Iront la philosophie et la banque. Il avait, sous le nom d'un certain Scaptius, prêté de l'argent, au taux rémunérateur de 4 p. 100 par mois, à la ville de Salamine en Cypre, qui dépendait de la province de Cilicie. Au bout d'un an, en 52, l'année qui précéda le proconsulat de Cicéron, Scaptius réclama le remboursement du capital et des intérêts, c'est-à-dire à peu près le double de la somme prêtée. Le Conseil municipal de Salamine, pris au dépourvu, ne put se libérer. Alors Scaptius alla trouver le proconsul de Cilicie, Appius Claudius, qui le nomma préfet et lui donna quelques escadrons de cavalerie. Les cavaliers devaient jouer le même rôle que les dragons de Louvois dans les Cévennes. Bien qu'ils fissent leur métier en conscience, la municipalité de Salamine délibérait toujours. Scaptius impatienté mit un cordon de troupes autour de la curie et y bloqua si étroitement les conseillers que cinq d'entre eux moururent d'inanition. Sur ces entrefaites, Appius Claudius fut remplacé par Cicéron, qui retira à Scaptius son titre de préfet et ses garnisaires. Les Salaminicns offrant de rembourser le capital et les intérêts au taux légal de 12 p. 100 par an, le proconsul leur donna raison: mais — le Irait est caractéristique — il n'osa pas braver jusqu'au bout la mauvaise humeur de Brutus et les conseils indélicats d'Atticus; il laissa le soin de régler l'affaire à sou succèsseur.

Par ce que toléraient les honnêtes gens, on peut

LE PREMIER SIECLE DE L EMPIRE. 17b

juger de ce que faisaient les autres. L'oppression engendrait la haine. « Il est difficile d'exprimer », disait Cicéron dans une harangue adressée au peuple romain à propos de la loi Manilia (66 av. J.-C), « à quel point nous sommes délestés des nations étrangères, à cause des fantaisies et des violences de ceux que nous avons envoyés pour les gouverner dans ces dernières années ». « On se demande », avait-il dit quelques instants auparavant, « si, dans ces derniers temps, vos soldats ont détruit plus de villes ennemies par les armes qu'ils n'ont ruiné de villes alliées en y prenant leurs quartiers d'hiver ».

Évidemment, l'amour des provinciaux était acquis d'avance à qui saurait les protéger. Or, on en était arrivé à ce point qu'il était impossible de remédier à un pareil état de choses sans détruire la constitution républicaine. L'expérience avait été faite; on avait essayé de réagir contre le mal cl voté successivement nombre de lois, de plus en plus sévères, pour assurer l,i répression des abus. Mais, comme les magistrats chargés de gouverner les provinces n'avaient point à Rome de supérieur hiérarchique en mesure de leur appliquer des peines disciplinaires et de les révoquer à temps, ces lois n'avaient pu établir d'autre mode de répression que les poursuites judiciaires intentées après L'expiration de leur mandat. Les coupables n'avaient affaire qu'aux jurys, et là, ils étaient assurés de rencontrer des amis, parfois des complices, en tout cas, des Romains peu disposés à prendre fail cl cause pour des étrangers. Cicéron, défendant M. Fonteius. ex-préteur de la Gaule Narbonaise, accusé de concussion (69), n'imagine pas de meilleur moyen de

sauver son client que de dauber sur les Gaulois, cette race insolente qui fut jadis la terreur de Rome et du monde civilisé.

Les choses ne changèrent que le jour où les Romains eurent un maître, un maître intéressé à ne pas s'aliéner l'affection de peuples dévoués à sa cause. Auguste comprit parfaitement que la force de l'Empire étail là, et il s'attacha avec une prédilection marquée à réorganiser l'administration des provinces. Dès que les gouverneurs sentirent sur eux l'œil du maître, tout alla d'autre sorte. Le monde romain n'a pas connu de temps plus serein que les deux siècles qui vont du principal d'Auguste à la fin de l'âge des Antonins, âge heureux où se trouvaient réunies les deux conditions de la félicité, la prospérité matérielle et la médiocrité de l'intelligence. Au delà, c'est le déclin de l'Empire : le système a produit tout son effet utile, et ses vices vont se manifester. L'action du pouvoir central s'exagère; la machine administrative se complique ets'alourdit; le règne de la bureaucratie commence.

En somme, malgré ses origines troubles et son caractère équivoque, en dépit des folies d'un Caligula et d'un Néron, l'Empire fondé par Auguste a longtemps cherché et réalisé dans une certaine mesure le bonheur du plus grand nombre, ce qui est le devoir et la fonction propre du gouvernement. N'oublions pas que les peuples sont moins prodigues de leur sympathie (pie de leur admiration, et que l'Empire a vécu de leur reconnaissance.

L'EMPIRE ROMAIN AU IIe SIÈCLE'

Malgré tant de travaux accumulés, depuis Tillemont jusqu'à Duruy et II. Schiller, l'histoire de l'empire romain ressemble encore à une lande mal défrichée. Non seulement on y trouve des lacunes produites par l'absence de documents, mais nous connaissons mal ce que nous connaissons le mieux. Vu par les yeux de Tacite, le premier siècle n'est qu'une série de sombres drames el d'orgies sanglantes. C'est que Tacite ne voit dans l'univers que Home, dan- Rome, qu'une sorte de duel entre l'aristocratie et le prince. Dans l'étroil espace où il se meut, les vices et les vertus, examinés de trop près, prennent des proportions démesurées. Quand on veut comprendre cependant comment un si monstrueux régime a pu devenir la Forme nécessaire de l'Etal romain, on a peine à réagir contre cette obsession, à se représenter de quelle façon vivaient, pensaient, étaient administrés les sujet- rie Tibère et de Néron répandus dans le

l. Uçoa 'lu I aie. 1880i

178 LEÇONS d'uISTOIRE ROMAINE.

vaste monde, loin du Palatin, du Capitule et des Gémonies. 11 faut interroger les inscriptions, médailles, monuments de toute sorte, tous les débris laissés parla vie réelle, et, à l'aide de ces témoignages, faire rentrer peu à peu dans l'histoire tout ce qu'un art trop dédaigneux en avait élagué.

Nons n'avons guère que des documents de cette sorte pour reconstituer l'histoire du 11e siècle. Tacite n'a pas écrit, comme il se l'était promis, l'histoire de Ncrva et de Trajan, de peur sans doute de recommencer le Panégyrique et de tenir compagnie à son ami Pline le Jeune dans le genre ennuyeux. A part quelques abrégés de Dion Gassius, il ne nous reste, en t'ait de textes d'auteurs, que les maigres biographies de Y Histoire Auguste, qui commencent à Hadrien. Ges lacunes de la tradition ne contristent pas autrement les amateurs de formules toutes faites et de mots à effet. Il est entendu que le siècle des Antonins a été un « âge d'or », et que « les peuples heureux n'ont pas d'histoire ». En fait, le siècle des Antonins a une histoire, assez monotone en surface, vivante et agitée du côté des religions, et, à ce point de vue, riche de faits intéressant la culture générale de l'humanité. Quant à la qualification d' « âge d'or », acceptons-la provisoirement, pour en faire honneur aux qualités personnelles des empereurs d'abord, à la sagesse de leurs administrés ensuite. Le monde romain, rudement éprouvé par les guerres civiles qui avaient suivi la mort de Néron el qu'on avait craint de voir recommencer à la mort du dernier Flavien, souhaitait ardemment la stabilité du pouvoir, assurée par une transmission régulière de la dignité impériale.

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