‹ Leçons d'histoire romaine république et empireChapitre 15 sur 29 · L EMPIRE ROMAIN AD II' SIECLE · texte numérisé non relu

L EMPIRE ROMAIN AD II' SIECLE

Le vœu bien connu de l'opinion publique décourageait d'avance les ambitieux qui auraient voulu prendre de force la place ou la succession de l'empereur. Il se fit ainsi une sorte d'apaisement conscient, engendrant un sentiment de sécurité auquel on peut attribuer, sans crainte de se tromper, la meilleure part dans le bonheur du siècle des Antonins.

Mais, si l'opinion pouvait imposer celte sorte de trêve des prétendants, il ne dépendait pas d'elle de supprimer les causes de l'instabilité du pouvoir suprême, essentiellement personnel, viager, précaire, delà ne dépendait pas non plus des empereurs du iiR siècle. Ceux-ci se sont constamment préoccupés de celte question capitale, d'où dépendait tout l'avenir. Il y avait à cet endroit, dans la constitution si longuement méditée et élaborée par Auguste, une lacune béante, qui tenait la place d'un organe nécessaire et absent. Cette lacune. Auguste l'avait bien vue, et il savait qu'elle pouvait faire crouler son œuvre; mais il n'avait pas non plus dépendu de lui de la combler. Là où il fallait un principe, il ne put mettre que des expédients et léguer son embarras à ses successeurs. Le- Antonins essayèrent de convertir ces expédients en principe-;. Ils y réussirent dans une certaine mesure, avec l'appui de l'opinion, mais dans une certaine mesure seulement. Le régime impérial parvint ainsi è un état momentané d'harmonie qu'il n'avait pas connu avant, qu'il ne retrouva plu- après.

Essayons de dégager «le l'ensemble des faits les données du problème que les Antonins avaient à résoudre, qu'ils résolurent en effet de leur mieux, sans se faire illusion probablement sur la valeur

théorique et pratique dune solution qui n'était pas originale et ne pouvait être définitive.

Dans un pays qui a connu des émules et même des singes de César, il est difficile déjuger avec l'impartialité voulue la révolution qui substitua jadis aux libres institutions de Rome le despotisme cauteleux et la monarchie inavouée des Césars. Nous mêlons à cette histoire généralement mal comprise nos ressentiments d'hier et nos appréhensions d'aujourd'hui. Sous les noms anciens, nous mettons des noms nouveaux, et nous entendons vibrer à nos oreilles les invectives éloquentes qui naguère, comme des projectiles tirés en ricochet, allaient heurter les despotes d'autrefois pour atteindre de plus modernes oppresseurs des libertés publiques. Il faut écarter résolument et dès l'abord ces arrière-pensées, ces retours, ces allusions qui pouvaient être de mise en des temps où l'on n'avait pas la liberté de tout dire, mais qui risquent d'être injustes pour la Rome d'autrefois et offensantes pour la France du xixe siècle. Entre la condition des deux pays, il y a des ressemblances de surface et des différences profondes. La ressemblance, qui nous rapproche au moins autant des républiques grecques que de Rome, c'est que toute démocratie a une tendance à glisser vers la démagogie, et que celleci, se limitant par son propre excès, aboutit au despotisme, devenu à la fois un châtiment et un remède* C'est à nous d'enseigner à la démocratie ses devoirs

L'EMPIRE ROMAIN AU IIe SIÈCLE. 181

et de flétrir les vils flatteurs qui ne parlent au peuple souverain que de ses droits. La différence essentielle — elle vaut la peine d'être notée — c'est que les Romains n'étaient dans leur empire qu'une infime minorité; que la prétendue démocratie romaine était, en fait, le despotisme exercé sur le monde entier par la populace de la grande Ville : au lieu que notre démocratie couvre de ses larges assises notre sol tout entier, que le droit de suffrage reconnu à tous peut être exercé par tous, et qu'un pays gouverné par la majorité ne peut renfermer en même temps une majorité de mécontents. Laissons donc le ridicule faire justice de nos aspirants à la dictature etde nos prétendants au trône.

L'établissement du régime impérial a été — on ne saurait trop le répéter — la revanche du monde conquis et mal gouverné sur la race conquérante. C'est à ce point de vue qu'il faut se placer pour comprendre comment, improvisé par la force, il se trouva aussiloi répondre aux vœux du plus grand nombre et put non seulement étouffer les protestations d'une minorité impuissante, mais résister aux défauts, à l'incohérence de sa propre structure. Le vice principal du système était celui que je ne me lasse pas de signaler, à savoir : l'absence de dispositions légales réglementant d'une façon pratique la transmission du pouvoir, deux qui assimilent, sans plus ample examen, l'empire à la monarchie s'étonnent de l'imprévoyance d'Auguste. Auguste, dit M. Renan, - avait manqué à tous les devoirs du vrai politique en laissaul l'avenir au hasard. San-- hérédité régulière, sans règles tixes d'adoption, sans loi d'élection, sans

limites constitutionnelles, le césarisme était comme un poids colossal sur le pont d'un navire sans lest ». Nos moralistes en viennent à penser que l'hypocrisie était devenue chez le fondateur de l'empire une seconde nature, et que ce grand comédien, dupe de son rôle, n'a pas su jeter le masque à temps. J'estime, au contraire, qu'Auguste connaissait à fond un sujet sur lequel il a médité pendant plus de trente ans; qu'il avait une idée très nette des conditions que doit remplir un régime monarchique, et qu'il a passé sa vie à essayer d'établir sa monarchie sur sa base naturelle, l'hérédité.

Auguste savait — ce que nous oublions trop — que toute monarchie héréditaire repose, en dernière analyse, sur une foi religieuse, la foi en la supériorité intrinsèque d'une famille déterminée, en un droit spécifique qui vient d'en haut, non d'en bas, que le peuple n'a pas donné et qu'il ne peut pas reprendre l. Chez les nations chrétiennes, ce droit a été considéré comme une investiture providentielle, reconnue par la religion. Les religions antiques, l'anthropomorphisme grec surtout, fournissaient des explications plus simples et plus probantes. Les rois d'Homère sont tous des héros, c'est-à-dire des demi-dieux, nés des amours qui ont mêlé la race divine à la race humaine. La foule sans nom qui les environne reconnaît en eux ses maîtres ; elle sait que ces « pasteurs des peuples » ont reçu des dieux leur autorité. Ceux-ci

l.Sur le dogme monarchique, voy. mes Leçons d' Histoire grecqut pp. :î7-41. 285, el particulièrement l'étude sur Le eulte dynastiqa en Egypte (pp. 319-352), développée dans l'Histoire des Lagides, tome 111, pp. 1-68.

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