L'EMPIRE ROMAIN AL" II* SIÈCLE
croient eux-mêmes à leur mission divine. « Atride », dit Nestor à Agamemnon, « tu es le prince de beaucoup de peuples, et Zeus t*a confit'' le sceptre el les droits pour que tu les gouvernes ». L'histoire. de la royauté en Grèce suit exactement l'évolution de l'idée religieuse, qui l'entraîne dans sa décadence. A mesure que la foi s'affaiblit, les droits des rois paraissent de plus en plus contestables; il- -ont peu à peu supplantés par une oligarchie de familles qui ont aussi la prétention de descendre des héros : puis, entre cette noblesse de race et le commun du peuple, l'écart s'atténue rapidement; enfin, le jour où l'esprit scientifique nie toute différence originelle entre les diverses classes d'hommes, la démocratie égalitaire apparaît.
Morte par l'épuisement de son principe, — sauf à Sparte, — la royauté ne reparu! jamais en Grèce. Ce n'est pas qu'elle eût laissé des rancunes dans la mémoire des peuples ou qu'on la regardât comme un régime dégradant. Mais la logique qui lavait engendrée avait supprimé sa raisoD d'être : il n'y eut plus de rois parce qu'on ne trouvait plus en Grèce que de simples mortels. Rien ne montre mieux la fixité des idées grecques sur ce poinl que les tentatives faites par Alexandre el ses successeurs pour se Iran former en rois légitimes des Hellènes el des Barbares. Fondée par la force des arme-, finir autorité n'était qu'un fait : il fallait qu'elle devînt un droit. Pour atteindre ce but, il- n'imaginèrent rien de mieux que d'entretenir chez les Barbares, de faire revivre chez les I fil lé m-- . si faire se pouvait, l'antique foi eu l'origine divine «le- rois. Dès qu'Alexandre eui
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mis la main sur l'Egypte, il alla demander à l'oracle d'Ammon-Râ de le reconnaître pour une incarnation de la divinité. Il devint ainsi pour les Égyptiens le pharaon légitime. Il ne fit que traverser l'Asie occidentale : là, il savait bien que les religions, panthéistiques ou syncréliques, avaient une place toute faite pour le dogme monarchique. Le mazdéisme iranien était, par nature, moins complaisant; mais il ne pouvait refuser au vainqueur l'investiture divine qu'il avait accordée aux Achéménides. Alexandre allait être à son tour le Grand-Roi, le premier serviteur et lieutenant d'Ahoura-Mazda. Une fois maître des Barbares et consacré par leurs religions, il se retourna vers les Hellènes, dont il voulait être aussi le roi. Ce devait être la partie la plus difficile de sa tâche, mais il s'obstinait à y réussir : il sentait que l'esprit hellénique gagnait ses Macédoniens, et que, s'il ne parvenait pas à restaurer la royauté en Grèce, il risquait de la perdre en Macédoine et dans les pays hellénisés. Comme fils de Philippe, il passait déjà pour un descendant d'Héraklès et d'Achille : mais c'étaient là des souvenirs lointains, suffisants pour maintenir un pouvoir non contesté, incapables de porter le poids d'une fondation nouvelle. Il fallait faire plu- hardiment appel à la foi. On commença à raconter dans l'entourage du roi des anecdotes qui semaient de commentaire à la réponse de l'oracle d'Ammon, et dont l'honneur conjugal de Philippe faisait les frais. On avait entendu dire qu'Olympias, la veille de ses DOces, avait été visitée par le dieu du tonnerre, ou qu'on axait vu se glisser dans sa couche un dragon mystérieux. Il était bien tard pour rajeunir les vieux
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contes d'Alcmène et de Sémélé : les Grecs de l'époque n'étaient pas naïfs, et maint plaisant se chargea d'ajouter des détails grotesques à la nouvelle légende. Tout le monde savait que Philippe avait eu un œil crevé au siège de Méthone. Il n'en était que plus amusant de raconter que Philippe était devenu borgne en épiant, par le trou de la serrure, les amours de son très glorieux rival. On trouvait très piquant aussi de mettre en scène Olympîas, qui, incrédule à bon droit et ne comprenant rien à toutes ces finesses, s'écriait : « Alexandre ne cessera-l-il pas de me calomnier auprès de Héra !
Alexandre eût été vraiment bien peu de son temps et de son pays, -'il avait cru possible d'imposer son dogme monarchique' à la conscience grecque. 11 devait savoir que les Hellènes ne lui obéiraient jamai- de leur plein gré. et qu'il n'avait pas de prise sur leur for intérieur. Mais il lui importail que l'esprit critique des Grecs ae vînt pas détruire la foi qu'il comptait entretenir ou implanter ailleurs. II voulait, pour cela, leur ôter leur franc-parler et crut que le moyen le plus simple d'y parvenir était de contraindre les cités grecques à lui rendre les honneurs divins. Gel hommage public devait créer une convention sociale donl bien peu d'individus, ~<>ii par crainte, -<>il par pudeur patriotique, oseraient s'affranchir. Cette pudeur esl même cause que nous sommes fort mal renseignés sur l'accueil qui fui l'ail par les cités grecques à l'injonction d'Alexandre. On non- «lit seulement que les Athéniens infligèrent une -'■ amende à l'orateur Démade pour l'avoir portée a la tribune, et que les Spartiates se contentèrent de
répondre, avec une pointe d'ironie peu déguisée : « Nous permettons à Alexandre de s'appeler dieu, s'il lui plaît ainsi ». Quelque jugement que l'on porte sur la moralité du jeune conquérant, il faut reconnaître que la folie des grandeurs ne donne pas de sa conduite une explication suffisante. Il agissait en logicien pressé, qui ne prenait pas le temps d'arriver au but par des voies détournées, mais qui avait une intelligence fort nette du syllogisme dont il brusquait la conclusion.
La preuve que l'enthousiasme juvénile ou mystique n'était pour rien dans ses exigences, c'est que ses successeurs, plus mûrs et de sens plus rassis, les maintinrent à leur profit, chacun dans le domaine où il voulait implanter sa dynastie. On sait avec quelle gravité hiératique les Ptolémées jouèrent leur rôle de dieux et, pour préserver leur sain te lignée de toute iufusion de sang mortel, érigèrent l'inceste en institution d'État. On remit en circulation pour le compte de Séleucus Nicator les légendes qui avaient déjà servi pour Alexandre. Sa mère l'avait eu d'Apollon, ancêtre et patron de la dynastie des Séleucides. On assurait qu'Apollon, prévoyant sans doute les objections des sceptiques, avait, comme preuve et gage de sa paternité, donné à Laodice un anneau sur le chaton duquel était gravée une ancre, et un miracle permanent faisait que tout Séleucide authentique portait en naissant la marque d'une ancre imprimée sur la cuisse. En même temps, Lagides el Séleucides usaient d'un moyen <\c propagande nouveau, d'invention grecque et d'un effel infaillible : ils substituaient sur les monnaies leur effigie aux figures divines ou héroïques