‹ Leçons d'histoire romaine république et empireChapitre 18 sur 29 · L'EMPIRE ROMAIN AU II'3 SIÈCLE · texte numérisé non relu

L'EMPIRE ROMAIN AU II'3 SIÈCLE

rait à Rome qu'Auguste avait forcé Tibère à répudier une femme qu'il aimait et de qui il avait un fils, pour épouser — lui troisième — la déjà trop fameuse Julie (11 av. J.-C ; que ce mariage avait pour but de faire de Tibère le tuteur des jeunes Césars et le gardien de leur héritage; que Tibère, outré de ce rôle de valet, avait déserté le palais et passé à Rhodes sept années d'exil (de 6 av. à 2 apr. J.-C). Auguste ne chercha pas même à dissimuler ses véritables sentiments. En face du peuple assemblé, au moment de prononcer la formule d'adoption, il fit serment que, s'il adoptait Tibère, c'était « à cause de la République » (4 apr. J.-C). L'artiste voulait sauver son œuvre : le désir d'assurer sa succession dans sa famille l'emportait sur une antipathie personnelle. S'il est vrai qu'il redoutait pour le peuple romain les « lentes mâchoires » de son successeur, il mentait en disant qu'il l'adoptait pour le bien de l'État. Encore se réservait-il, si ^a vie se prolongeait, de réviser ces dispositions testamentaires. En même temps que Tibère, il adoptait ^<>n dernier petit-fils Agrippa Poslumus, el il avait contraint Tibère, qui avait pourtant un fils, Drusus le Jeune, à adopter lui même -on neveu Germanicus, petit-fils de Livie et peut-être, disaient les commérages du lemp<. d'Auguste. < !elui-ci avait tout préparé pour que le pouvoir suprême, après une sorte d'intérim exercé par Tibère, revînt ou pût revenir ;'i ceux qui avaient au moins dans le- veines quelques gouttes de -.mi sang.

Les circonstances, beaucoup plu- que la libre volonté «lu prince, avaient fixé le destin de l'Empire. L'hérédité comme but, l'adoption comme moyen,

telle a été, à travers toutes les vicissitudes et les révolutions, la règle, l'unique règle — et sans force obligatoire — de la transmission du pouvoir impérial à Rome. Le plan si longtemps suivi par Auguste, le projet de déduire logiquement l'hérédité d'une religion monarchique préalablement créée, avait échoué. A supposer que le peuple romain prît au sérieux le sang des héros, encore fallait-il que ce sang se transmît autrement que par fictions légales, en vertu d'actes passés par-devant notaire. La religion monarchique resta cependant, mais accommodée à la romaine, abstraite, attachant l'habitude du respect non pas à une dynastie, non pas même à la personne du prince, mais au Génie impérial, associé par un mariage mystique à la divine Rome. Cette religion n'a peutêtre jamais retardé d'une minute la chute d'un empereur, mais elle a maintenu le régime impérial et surtout la cohésion de l'empire.

On voit reparaître la lutte entre l'hérédité qui veut obstinément s'établir et la constitution qui l'exclut, à travers les révolutions de palais qui ont conduit à sa fin la soi-disant dynastie des Jules et des Claude. Quand Néron fut précipité de ses tréteaux par le dégoût qu'il inspirait aux années provinciales, on s'aperçut que les Romains allaient maintenant recevoir leurs maîtres des mains de provinciaux en armes qui remplissaient les légions désertées parles Italiens. Galba fut acclamé par les légions d'Lspagne et. de Gaule; Vitellius par les légions de Germanie, qui brisèrent comme un roseau Ollion. l'élu des prétoriens; Vespasien par les légions d'Orient. Dans ce moment de répit qui lui permit de se croire en pleine

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possession du pouvoir, le vieux Galba se trouva en présence du problème qui avait tant préoccupé Auguste, et, comme lui, il eut recours à l'adoption. Si le discours que lui prête Tacite est authentique, il eut soin, en adoptant Pison, de déclarer qu'il entendait bien par là désigner son successeur; qu'il s'agissait pour lui non pas de suppléer au défaut de descendance naturelle, mais de remplacer le choix souvent aveugle de la nature par une sélection raisonnée. Il imitait Auguste, mais en désavouant l'ambition paternelle du fondateur de l'Empire, pour qui l'adoption n'était qu'un pis-aller. « Sous Tibère », dit-il, « sous Caïus et sous Claude, nous avons été comme le patrimoine d'une seule famille. L'élection qui commence en nous tiendra lieu de liberté. La maison des Jules et des Claude étant disparue, l'adoption ira chercher le plus digne. En effet, naître du sang des princes est un hasard, qui interdit l'appréciation : celui qui adopte a la plénitude de son jugement, et, s'il veut choisir, il est guidé par l'opinion publique ». « Il n'en est pas ici », dit-il encore plus loin, « comme chez les peuples qui ont des rois, où une famille déterminée est maîtresse et tout le reste esclave ».

Remarquons la forée de ces expressions. Si ce n'est pas Galba qui les a prononcées, c'est en tout cas Tarife qui les a pensées et écrites sous le principat de Trajan, et elles contiennent la pure doctrine des Antonins, la formule avec laquelle ils espéraient concilier l<>n< !<■- intérêts, en les subordonnant à l'intérêt majeur de l'Etal. Analysons le système de plus près. D'abord, l'hérédité naturelle est classée

par le nouveau droit public au-dessous de l'hérédité procurée par l'adoption. Auguste n'employait celle-ci qu'à défaut de l'autre, parce qu'il voulait fonder une dynastie. Ce système est désormais abandonné, condamné qu'il est non seulement par la théorie, comme incompatible avec la dignité des Romains, mais après expérience faite. L'expérience était bien plus complète au temps de Trajan. Vespasien avait remis en vigueur l'hérédité selon la nature, et on avait eu, après Titus, Domilien. Qu'eût dit Tacite, s'il avait pu voir l'expérience recommencée par Marc-Aurèle et aboutissant au règne de Commode? Donc, l'empereur régnant choisira son successeur, sans tenir compte de la filiation naturelle. On ne vit pas tout de suite que c'était là une utopie. Par un hasard assez commun dans les familles stériles de l'aristocratie du temps, il se trouva que, comme Galba, ni Nerva, ni Trajan, ni Hadrien n'eurent le jugement troublé par les préoccupations de la paternité. Le cas se présenta pour Antonin. Quand il fut adopté par Hadrien, à cinquante ans passés, Antonin avait deux fils. Hadrien l'obligea à se donner deux (ils adoptil's, Marc-Aurèle et L. Verus, qui, aussitôt pourvus du titre de Césars, fermèrent l'accès du pouvoir aux héritiers naturels. Sous prétexte de faire observer le pacte constitutionnel, il le violait de la façon la plus abusive. En premier lieu, il ôtait à son successeur un droit qu'il exerçait à sa place; ensuite, il tenait compte de l'hérédité naturelle, greffée sur l'autre, au profil <le L. Verus, fils d'un Verus précédemment adopté par lui, — et cela, sans avoir l'excusede l'aire un bon choix; — enfin, il risquai! de désorganiser le

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régime en mettant sur le même rang deux Césars, qui régnèrent en effet tous deux en même temps. S'ils régnèrent sans discorde, ce fut grâce à l'abnégation de Marc-Aurèle. On conçoit que Marc-Aurèle, moitié par hésitation, moitié par fatalisme stoïcien, ait laissé l'hérédité naturelle reprendre son cours. L'autre procédait de la volonté des hommes, mais celle-ci représentait la volonté des dieux. Que de contradictions, à y regarder de près, dans la règle opposée aux lois de la nature! D'abord, le choix de la nature, c'est-à-dire de la Providence, pouvait et devait même être le meilleur. Ensuite, s'il faut faire un choix raisonné, pourquoi le prince en prendrait-il à lui seul la responsabilité? La voix publique l'éclairé, disait Galba : mais il faudrait avoir un moyen légal de connaître celle voix publique, de la distinguer de celle des courtisans, et alors on retournerait à l'élection par le suffrage populaire. Enfin, que Ton suppose le choix du prince infaillible, pourquoi en revenir par l'adoption au système de la famille, ou plutôt d'une parodie de la famille? En effet, l'adoption impériale, par une innovation assez scandaleuse, ne créai! plus de parenté réelle, si bien que Marc-Aurèle lui-même avail épousé La fille d'Antonin, qui légalement était sa sœur. C'était toujours, dans cea expédients tortueux, L'instinct dynastique qui tenail en échec le principe républicain de l'élection, soi-disanl respecté par exclusion de l'hérédité naturelle.

Toutes ces réflexions et d'autres encore, que put faire Marc-Aurèle, l'emportèrent sur les scrupules qu'il « 1 1 1 1 éprouver en comparant les vices précoces de «son lil- Commode aux qualités de son gendre

Pompeianus. Ces scrupules se transformèrent en d'amers regrets lorsqu'il n'était plus temps. Deux jours avant sa mort, suivant des bruits recueillis par son biographe, il se désolait d'avoir un tel successeur. Ainsi reparut l'hérédité naturelle, mais sans jeter de racines, comme un accident, et un accident malencontreux, réparé par des révolutions. Ni république, ni monarchie héréditaire, tel fut l'Empire, et cela jusqu'au bout, même après que Dioclétien eut essayé d'appliquer en grand l'adoption dans sa tétrarchie. De République, il ne pouvait plus être question, puisqu'on entendait par là l'exploitation égoïste du monde romain par une cité privilégiée; et cependant il restait dans la circulation assez d'idées républicaines pour arracher du sol toutes les dynasties naissantes.

Au milieu de ces vicissitudes et ébranlements perpétuels, une seule chose restait stable : c'était la religion d'État créée par Auguste, ce culte du Génie de l'Empire, adoré dans sa substance immatérielle, vénéré dans les noms divinisés des empereurs défunts, révéré dans la personne de l'empereur vivant. Cette religion, qui était la forme populaire du patriotisme, exigeait peu de ses fidèles : mais ce peu, elle l'exigeait avec une intolérance dont les chrétiens des trois premiers siècles ont été souvent victimes. C'est à elle, et non pas aux complaisantes mythologies du paganisme, que sont imputables les actes de rigueur ordonnés par des princes aussi foncièrement humains que Trajan et que Marc-Àurèle. L'hommage public à l'empereur était une espèce d'ordalie : le refus signalait les adeptes d'une religion issue du judaïsme et qui

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passait pour être, comme le judaïsme, incompatible avec les devoirs des loyaux sujets de César. Cette intolérance lui a valu — et c'est justice — l'animosité de ceux qu'elle a pourchassés. Il n'est même pas bien sur que nous comprenions aujourd'hui le culte impérial autrement que les chrétiens d'autrefois, autrement que comme une sorte de prostitution de l'âme, la forme la plus servile de l'adulation. M. Renan, un si fin connaisseur des choses de la conscience, le classe encore parmi « les plus choquantes ignominies de l'Empire ». Ne serait-ce pas parce que nous avons donné à ces mots de « dieu », d' « adoration », de « culte », un sens nouveau, infiniment plus élevé et plus précis que l'ancien? Ne serait-ce pas aussi parce que nous ne savons pas reconnaître dans le culte impérial une solution grossière sans doute, mais suffisante pour l'époque, d'un problème qui devrait faire aujourd'hui l'objet de nos plus graves soucis; je veux dire, une façon d'assurer à l'autorité cette prise sur les consciences que lui dénie, pour se la réserver, la loi religieuse?

En résumé, les efforts qu'ont faits les empereurs romains pour régler la transmission du pouvoir ont été impuissants. Mais, en dépit des aventures et des aventuriers qui ont déshonoré la pourpre impériale, le principe d'autorité est resté debout, et entouré d'un tel prestige que les plus fières dynasties du monde moderne se parent encore des titres de César el d'empereur. Pour la moyenne de ses sujets, pour les plus humbles surtout, l'empereur romain représentait autre chose que la force brutale. Il n'était pas seulement le maître armé et menaçant : il était celui qui a

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le droit décommander. J'estime que l'idée de ce droit ne se serait pas imprimée aussi profondément dans l'imagination populaire si elle n'avait eu pour véhicule et pour symbole le culte du Génie impérial, le culte des empereurs divinisés. Les Césars ne retombèrent jamais au rang de simples mortels : lorsque le christianisme leur ùta le litre de dieux à la mode païenne, il leur reconnut une dignité plus haute, celle de vicaires de Dieu, délégués par lui au gouvernement de l'empire. Il n'y a rien de si difficile au monde que d'établir sur une base indiscutable une autorité autre que celle de la force. On y arrive par le sentiment, — amour ou religion, peu importe, — jamais par la dialectique. La logique à outrance détruit toutes les formes positives de l'autorité; elle n'en légitime aucune. De raisonnement en raisonnement, toutes les nations civilisées arrivent ou arriveront à la forme démocratique : cette forme est donc la plus rationnelle. Mais c'est précisément dans les démocraties qu'il est le plus difficile de maintenir à l'autorité le caractère d'un droit. Le pouvoir, la loi. tout y est l'expression de la volonté du plus grand nombre. Or, qu'est-ce que le plus grand nombre, si ce n'est pas la force? Et comme il est malaisé, pour la minorité qui croit avoir raison, de considérer cet le force comme un droit! Pour que celui qui pense autrement que la majorité se fasse de l'obéissance un devoir, il faut qu'il s'incline non pas devant un chiffre sorti du scrutin, mais devant cet être idéal qu'il aime encore plus que sa propre opinion el qu'on appelle, suivant le degré d'émotion où le cœur est monté, le Pays ou la Patrie.

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C'est dire, c'est même démontrer que le principe d'autorité ne peut reposer que sur un sentiment, et de préférence sur un sentiment religieux, car l'amour de la patrie est une religion. Ne reprochons donc pas trop aux Romains de l'avoir compris avant nous et d'avoir donné pour point de ralliement à tous leurs peuples dénationalisés le nom de leurs Césars. C'est autour de ce nom que s'est formée la notion de la grande patrie romaine.

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Les historiens qui ne se soucient pas des enquêtes minutieuses ou qui, en tout cas, leur préfèrent les métaphores, ont vite fait de définir l'état des peuples qui ont dépassé l'apogée de leur prospérité et de leur civilisation. Ils disent que ce sont des peuples vieux, et, comme la vieillesse est une maladie notoirement incurable, ils prononcent allègrement l'arrêt de mort des nations qui ont vécu trop longtemps pour avoir encore la force de disputer leur héritage à des races plus jeunes. Quand ils sont hégéliens par-dessus le marché et qu'ils croient au progrès indéfini, poursuivi par l'Idée panthéistique à travers une série de thèses, d'antithèses et de synthèses successives, ils sont persuadés qu'un ordre de choses nouveau est nécessairement meilleur que celui qu'il remplace, ce qui est une ingénieuse façon de se consoler des plus effroyables catastrophes et de combiner le fatalisme

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