Lei^on du 6 décembre
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avec l'optimisme. Ils voient sans regret, ou avec une résignation facile, la merveilleuse floraison du génie grec arrachée de sa tige et dispersée à tous les vents par la conquête macédonienne, ou, plus tard, la civilisation gréco-romaine submergée sous le flot des invasions barbares. Tout cela a été, en son temps, un rajeunissement, élimination d'organes vieillis. infusion de sang nouveau, bref, une régénération physique et morale de l'espèce humaine, dotée par là d'une nouvelle aptitude à vivre et guérie par un retour à la barbarie des maux engendrés par la civilisation.
Le fait que le déclin de l'Empire romain se manifeste par des signes évidents après l'âge des Antonins et fait au 111e siècle des progrès rapides est incontestable. Ce sont des écrivains du temps qui le remarquent et qui parlent déjà, en gens convaincus, de la « vieillesse du monde ». S. Cyprien, répondant au proconsul d'Afrique Démétrianus, lequel imputait au courroux des dieux exaspérés par l'impiété des chrétiens les fléaux qui désolaient l'empire, S. Cyprien, dis-je, assure que le monde est trop vieux pour -<• bieu porter. Le soleil est moins chaud, hi terre moins féconde; même les mines creusées dans ses entrailles s'épuisent; el voilà pourquoi, à l'entendre, « le laboureur manque aux champs, le matelot sur mer, le soldat dans les camps, l'innocence au Forum, la justice dans les Iribunaux. la concorde dans les amitiés, L'habileté dans I'"- ail-, l,i discipline dan- !<•- mœurs ».
Qu'il y ail dan- ce tableau beaucoup de rhétorique <-i nu parti pris de satire non moins évident, peu
importe. On se disputait alors, non sur le fait, qui était chose avérée, mais sur les causes du fait, dont chacun, comme il arrive d'ordinaire, entendait rejeter la responsabilité sur autrui. C'est aussi à la recherche de ces causes de décadence que je voudrais consacrer quelques pages, avec l'ambition non pas d'en découvrir qui soient restées jusqu'ici inaperçues, mais de mettre en lumière, dans le nombre infini des forces qui travaillent à dissoudre une si vaste association de peuples, les plus actives, celles dont l'énergie est la plus visible et la plus continue.
Il semble, à première vue, que la composition hétérogène d'un empire englobant dans son unité tant de races diverses a dû être une des causes principales de sa prompte décadence. On s'imaginerait volontiers tous ces peuples soumis par les armes romaines aspirant à recouvrer l'indépendance perdue et toujours prêts à dénoncer le pacte qui les liait à la cité romaine. Ce serait une grave erreur. Le régime impérial avait mis fin à l'oppression des provinces par l'aristocratie romaine : il prit constamment à tâche d'effacer toute distinction entre Italiens et provinciaux, et il dut sa stabilité précisément au besoin qu'éprouvaient ceux-ci d'avoir un maître qui fût en même temps celui des Romains de Rome. On pourrait dire, et on a dit, sans trop d'exagération, que le régime impérial fut la revanche des peuples conquis sur Rome conquérante. A partir de Vespasien, les
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légions, qui protègent l'empire et en disposent quand il leur plaît, se recrutent exclusivement dans les provinces : à partir de Trajan, les empereurs eux-mêmes sont presque tous d'origine provinciale. Mais, d'où qu'ils vinssent, tous ces provinciaux se considéraient comme des Romains; ils étaient fiers d'avoir pour patrie Yorbis Romanus, le monde civilisé, en dehors duquel il n'y avait plus que des Barbares.
Ce sentiment constituait une sorte de patriotisme à la fois très large et très résistant, car il flattait l'amour-propre et se confondait chez le citoyen romain — tout le monde l'était depuis Caracalla — avec la conscience de sa supériorité sur le reste de l'espèce humaine. Aussi n'y eut-il en aucun temps, dans l'empire romain, de rébellion prenant le caractère d'un mouvement national et d'une revendication de droits historiques antérieurs à la conquête romaine. Même lorsque, au temps de Gallien, l'empire, tiraillé par des douzaines d'usurpateurs, paraissait prêt à s'en aller en morceaux, lorsque Poslumus, Victorinus, Tétricus, constituèrent un empire des Gaules, avec Trêves pour capitale et un Sénat particulier, on put juger combien avant avaient pénétré dans les cœurs le prestige et l'amour de la patrie romaine. Ces empereurs des Gaules voulaient être <\<^ empereurs romains : loin de chercher à réveiller les vieux souvenirs de la race indigène, ils se paraient du nom de César el gravaient sur leurs monnaies celui de « Rome Éternelle ». De même, jamais l'Espagne ou l'Afrique, à qui les occasions ne manquèrent pas, ne se crurent appelées à venger les injures de Cfirthage. Sans doute, toutes les provinces
n'étaient pas aussi romanisées que celles-là, et, à la longue, les secousses incessantes qui ébranlaient le grand édifice devaient en disjoindre les assises : mais on aurait tort, à mon sens, de faire figurer la composition hétérogène de l'empire parmi les principales causes de sa décadence. La plupart des races qui l'habitaient n'avaient jamais formé de nations compactes et vivantes; elles y étaient entrées à l'état de matière encore plastique et avaient reçu sans difficulté la forte empreinte du génie romain.
Mais, cette cause morale écartée, l'étendue géographique de l'empire en suggère une autre, la difficulté d'administrer, sous le régime de la centralisation, un si vaste domaine. Que d'obstacles devaient rencontrer, dans la lenteur même des communications, l'autorité et le contrôle du pouvoir central, obligé de tout ordonner, de tout surveiller, depuis le fond de la Grande-Bretagne jusqu'aux rives de l'Euphrate, depuis les bords du Rhin jusqu'à la lisière du Sahara et aux abords de l'Ethiopie! Que d'affaires en souffrance, que de forces actives paralysées par des délais, des recours, des instances d'appel, par toutes les formalités qu'impose une bureaucratie exigeante et tracassière comme celle qui fut jadis le fléau de l'empire romain! A cela, on pourrait se contenter de répondre que jamais l'empire n'a été plus étendu qu'au temps de Trajan et qu'il n'a jamais été mieux administré. .Mai- ce serait pour ainsi dire écartei par la question préalable une opinion qui mérite d'èlre discutée. Il esl indubitable que L'abus delà centralisation es! un des poisons les pins sûrs qui puissent miner les forces d'une nation. Là où l'indi-
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vidu vil sous une tutelle trop étroite, son initiative, sa l'acuité de vouloir s'amoindrit, et le déchet de la molécule sociale se trouve multiplié par millions dans le compte d'ensemble. Mais, disons-le tout de suite, bien que nous n'ayons pas en main les éléments de statistiques probantes, l'empire romain est loin d'avoir absorbé de ce poison la dose que supporte sans en mourir telle nation moderne. ïl ne faut pas que la concentration théorique de tous les pouvoirs dans la main de l'empereur nous fasse illusion sur la façon dont s'exerçait son autorité. Même sous l'Empire, les gouverneurs de provinces étaient encore des vice-rois, pourvus d'une triple compétence, administrative, civile, militaire, capables, par conséquent, de trancher sur place la plupart des questions soumises à la décision de l'autorité gouvernementale. Dans l'intérieur même d'une province régnait une diversité parfois lié- grande dans la condition des administrés. Telle ville, en vertu d'un traité passé au moment de la conquête, était fédérée, c'est-à-dire placée sous le protectorat et non sous la domination de Rome: telle autre jouissait du droit de cité romaine; telle autre encore, du droit latin, majeur ou mineur, ou même du droit italique. C'était un enchevêtrement de chartes et de privilèges qui servait de stimulant à la vie locale, entretenue d'ailleurs, occupée, agrémentée, parla poursuite des honneurs municipaux, magistratures <•! sacerdoces, et, pour les petites gens, par l'existence des innombrables corporations ou collèges • qui pullulaient sur toute la surface de l'empire; Sans doute, <-n vertu d'une l<>i fatale, l<>ui tendait
à se niveler sous l'action du pouvoir, qui lui-môme tendait vers une centralisation de plus en plus géométrique. L'État empiétait sans cesse sur l'autonomie municipale, et toujours — retenons bien ceci — toujours pour contrôler la gestion financière des communes, pour les empêcher de se ruiner et de devenir par là insolvables envers l'État, qui les rendait res-' ponsables de la perception de l'impôt direct. Seulement, il ne faut pas oublier non plus que ce mouvement de concentration, dont les premiers symptômes datent du règne de Trajan, n'a abouti que sous le Bas-Empire à l'organisation d'une bureaucratie hiérarchisée, et qu'il y aurait anachronisme à lui imputer le rapide affaiblissement de l'empire au cours du me siècle.
Parlerons-nous maintenant, tournant toujours dans le même ordre d'idées, du despotisme impérial, de son action déprimante et des effets désastreux qu'entraîne tôt ou tard la perte des libertés, nécessaires? Ici encore, ici surtout, il est à craindre que nous ne parvenions pas de si tôt à nous soustraire à l'obsession des magnifiques pages de Tacite et des phrases sonores accumulées sur ce thème par les déclamateurs de tous les temps. Tibère, Caligula, Néron, Domitien, Commode, Héliogabale, autant de monstres; l'ivresse du pouvoir absolu entraînant aux folies sanguinaires ces cerveaux détraqués, et, ô honte suprême! le monde entier, le monde civilisé, celui qui se croyait si supérieur aux Barbares, se prosternant, l'encens à la main, devant son César passé à l'état de divinité. Quelle admirable matière à mollir en tirades éloquentes, et comme on l'a exploitée,
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tantôt au profit du christianisme, qui seul, ou avec l'aide providentielle des Germains, a pu tirer le monde de cet abaissement, tantôt contre tel César moderne, que Ton souffletait impunément, dans la personne de Tibère ou de Domitien, avec des phrases empruntées à Tacite !
Et cependant, sous peine de ne rien comprendre à l'histoire de l'empire romain, nous ne devons pas nous placer au point de vue étroit du sénateur romain qu'était Tacite, pas plus que nous ne devons prendre pour l'histoire d'un grand peuple le fatras d'anecdotes incohérentes qui remplit les biographies de Suétone et celles de Y Histoire Auguste. Il est hors de doute, répétons-le, que rétablissement du régime impérial fut pour les provinciaux un allégement du joug que faisait peser sur eux l'aristocratie romaine. Ceux-là n'avaient pas à regretter des libertés qu'ils n'avaient pas perdues, ne les ayant jamais possédées. La liberté qu'ils appréciaient le plus, c'était la liberté de vivre, de travailler, de commercer; c'était la sécurité de la pax romana, qui résumait pour eux tous les bienfaits de la civilisation. Nous apprendrons de plus en plus — et peut-être à nos dépens — à ne pas confondre le despotisme au sens moderne du mot, c'est-à-dire la restriction excessive de la liberté individuelle, avec le pouvoir absolu d'un seul maître. Sans reprendre le raisonnement de La Boélie dans son Discours sur la Servitude volontaire, on peut «lire que le pouvoir absolu d'une volonté unique, capable de courber devant elle toutes les autres, n'est qu'une idée <lç pure théorie, un postulat de géométrie politique : il n'a jamais existé en
fait. La volonté soi-disant omnipotente du maître ne peut agir qu'avec le concours et l'acquiescement d'autres volontés, lesquelles sont déterminées à leur tour, pliées à l'obéissance, soit par des considérations d'intérêt personnel, soit par des traditions de respect, de vénération, de foi religieuse ou de loyauté chevaleresque, toutes forces préexistantes à la volonté actuelle du souverain et qui lui communiquent leur énergie. Là où ces forces morales viennent à défaillir, on s'aperçoit bientôt que le tyran n'a à sa disposition que « ses dix doigts », comme un autre homme. Bref, il ne peut y avoir de despotisme réel qu'exercé par une collectivité. Cette collectivité peut être, au regard de la masse des citoyens, une minorité, plus intelligente ou mieux armée; ce peut être une majorité violentant une minorité; ce peut être enfin — chose paradoxale entre toutes — une majorité se tyrannisant elle-même, c'est-à-dire sacrifiant à des chimères, à la poursuite d'un idéal de justice absolue et de félicité parfaite la liberté individuelle, qui dérange infailliblement les plans faits à la règle et au compas.
Ce despotisme-là, Sparte Ta peut-être connu, et il ne manque pas de Lycurgues qui travaillent à nous le rendre; mais quiconque a étudié le caractère romain là où il -est le mieux analysé et défini, dans le droit civil, sait avec quelle obstination les Romains se sonl raidis contre l'influence des idées grecques et se sont attachés à limiter étroitement l'ingérence de l'Etat dans les affaires privées. Ceci explique, soit dit en passant, pourquoi nos réformateurs contemporains, qui se déguisent si facilement en philosophes, éprou-
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vent tant de peine à convertir les jurisconsultes. Sans doute, sous la pression obsédante des nécessités fiscales, les législateurs de l'Empire déjà affaibli se sont rais, eux aussi, à régenter l'initiative individuelle. Je dirai même qu'ils l'ont atteinte au point le plus sensible, dans la libre disposition de la propriété, et que ce fut là une des causes les plus actives de dissolution : mais ceci n'a rien à voir avec la forme plus ou moins autocratique du gouvernement, ni avec la façon dont les Romains, toutes les fois qu'ils ne se sont pas sentis contraints de déroger à leurs principes, entendaient l'art de gouverner.
Ainsi, pour qui examine les faits sans parti pris, la décadence de l'Empire au me siècle ne tenait — je veux dire, ne tenait principalement — ni à l'absence de cohésion, à l'association trop lâche de races trop diverses et de parties trop distantes les unes des autres, ni aux vices d'une administration centralisée à l'excès, ni au despotisme césarien. 11 est temps maintenant de tourner notre enquête du cùlé des solutions positives, que ces réponses négatives ont eu pour but de circonscrire et d'isoler.
Circonscrire et isoler dans une certaine mesure. bien entendu; car tout se tient dans un organisme vivant, et l'opération de l'espril qui analyse pour distinguer et distingue pour comprendre ressemble à la dissecliou que l'anatomiste ne pratique que sur le cadavre. Si je fais figurer au premier rang des causes de décadence l'instabilité du pouvoir impérial, due aux transactions équivoques imaginées par Auguste, je n'entends pas nier que l'étendue disproportionnée de l'empire n'ait favorisé, accéléré, multiplié le-