Strauss a fait le succès du mythisme en exégèse
Ce système d'interprétation prend ses origines plus haut, — jusque dans le xviii^ siècle. Dès 1788, un professeur de Goettingue avait émis l'idée que « du mythe découlent toute l'histoire et toute la philosophie des anciens » (2). De bonne heure on appliqua ce principe à la Bible. Trois hommes s'en chargèrent : Bauer (i 755-1806) (3), Vater (1771-1826) (4), et surtout De Wette (i 780-1 849) (5). Ce dernier, le véritable père du mythisme biblique, assimila nos saintes lettres aux mytlîologies de l'Inde et de la Grèce ; à l'en croire, les récits historiques de l'Ancien Testament ne seraient que des légendes. Il n'osa cependant pas étendre sa théorie aux Evangiles (6).
10. — Strauss (1808-1874) le premier eut cette audace. Disde Strauss. ciplc dc SchclUng et de Hegel en philosophie, de Bœhme et de Schleiermacher en théologie, il avait appris d'eux [que Dieu s'est incarné dans l'homme considéré comme espèce, et non comme individu ; partant, que l'humanité entière est le Dieu incarné. C'est elle qui est l'enfant de la mère visible et du père invisible (de la nature et de l'esprit) ; c'est elle qui opère des miracles, car à mesure que les siècles marchent, elle triomphe de plus en plus des éléments ; c'est elle qui est sans péché, car son développement dans l'ensemble est pur; c'est elle qui meurt ressuscitée et qui monte au ciel, car en s'élevant p.u-dessus de l'existence personnelle, elle célèbre son union avec l'esprit éternel et infini.
Il suit de là que Jésus de Nazareth, le Dieu {individu) incarné, n'est plus qu'une /br;72<? symbolique de l'incarnation de la divinité dans l'homme {espèce).
Le mythisme évangélique était créé.
(1) Ihid., t. I, I, § i5i.
(?) Heyne, ApoUodori alheniensis Bibliofhecse libri ires, t. i, p. xvi.
(3) Dans sa Hehraïsche Mythologie.
(4) Dans son Comm. ûber d. Pentat.: Halle, i8o2-i8o5.
(5) Eichhorn avait déjà trouve des n:iylhes dans les premiers chapitres de la Genèse. Semler avait cru pareillement en découvrir dans l'histoire de Samson, dans celle d'Esther, etc.
(6) Toutefois, dans son Manuel exéqéiique du N. T., il regarde comme autant de mythes les détails miraculeux de la première enfance et des commencements de Jésus.
Gi6 LEÇONS D'INTRODUCTION GENERALE
Lemyihisme de n, — SIfeuss enseîgna donc que la vie de Jésiis, telle que
la raconte le Nouveau Testament, ne renferme rien à'historique. La merveilleuse naissance du Sauveur et son enfance, ses miracles, ses discours, sa résurrection, son ascension, tout est fiction et mythe.
Définition du w?///<e. Oi*, Ics mj/thcs, qui ne doivent pas être confondus avec la légende proprement dite (i), sont le revêtement poétique d'une idée philosopliico-religieuse .
Quatre sortes de Hs formcnt quatrc groupcs : les mythes historiques, philo- "lyihcs. sophiques, poétiques et mixtes (2). — Les uns et les autres
sont le produit de la crédulité qui, entrevoyant « dans une sorte de demi-jour et comme au clair de lune » (3), les faits les plus simples, les a métamorphosés en prodiges.
Comment les 12- — Dcux pHucipcs, cu cfFct, auraient concouru à la
mvthes se sont for- * i .1 > »t \ii''' 'a. ^ jl
mes d après Strauss, gcnesc dcs mythcs evang-eiiques : i) le desir inconscient qu éprouvaient les Tidèles, de placer dans un nimbe de gloire la personne de Jésus de Nazareth; — 2) le besoin qu'ils avaient, de montrer en lui le Messie depuis si long-temps promis à Israël (4). Or, les rédacteurs des Évangiles trouvèrent ces mythes tout faits ; il les empruntèrent à la tradition orale, et n'eurent qu'à les insérer dans leurs écrits, convaincus que ces mythes étaient l'expression fidèle de là. réalité historique. Le système de Strauss est inacceptable en théorie et en pratique.
Réfutation du 13. LeS MYTHES REVES PAR DE WeTTE ET SrAUSS NE SONT
myth.sme en gène- ^^^ ^\^\]^ ADMISSIBLES DANS l'AnGIEN QUE DANS LE NoUVEAU TES- TAMENT .
1) Les mythes sont 1^- — \) hiadmissibUs dans V Ancien Testament.
inadmissibles dans -r^ m i • t • p i i
1 Ane. Test. Eu eiiet, ccux de nos saints livres qui turent composés
avant Jésus-Christ se distinguent absolument des recueils de fables antiques et des mythoiogies païennes.
a) Sous le rapport de V exactitude et de la précision. — Tout est vague, nuageux, obscur, dans les origines des peuples, telles que les racontent nos poètes classiques ; Varron Ta reconnu (5). Or, les récits de l'Ancien Testament n'of-
(i) La Icqende ne répond objeclivemenf à rien de réel; elle est l'œuvre du poêle, du romancier, r|ui la compose à sa ^uisc et de toutes pièces.
(2) Cf. Ranolder, op. cil., pp. 35.'Miô4.
(3) Renan, les llhl orient cr/lirjiws de JésiiSy dans Iti L/herlc de penser, mars iS^t), p. 38i. {^) Strauss, Inlrod. à la Vie de Jésiia, t. i, pp. 47-1 '3; Renan, Vie de Jeaits, Inirod., p. xi.vi. (5) On sait (jue Varron partage les temps en trois périodes : la période ol)Scure, la période m >///»»-
f/ue, la période historique.
LES MYTHES IMPOSSIiîLES DANS L'ANC. TEST. 617
frent rien de pareil, attendu qu'ils sont, pour la plupart^ Tœuvre de témoins oculaires ou de contemporains; il n'est pas jusqu'à la Genèse, dont les narrations ne s'appuient sur une tradition orale très authentique, puisque celle-ci descendait des vieux patriarches, et qu'elle avait été conservée religieusement parmi les enfants de Jacob au pays de Gessen.
b) Sous le rapport théologique. — La mythologie païenne, on le sait, admet quantité de dieux, de déesses et de demi-dieux. Ces derniers y jouent un rôle important; ce sont eux qui ont inventé les arts, gagné maintes victoires, fondé des empires, etc. Or, l'Ancien Testament ne renferme rien de pareil. La théodicée hébraïque est plus simple et plus vraie. L'unité de Dieu, créateur, législateur, providence, est affirmée partout dans la Bible ; nulle part les héros d'Israël, tels que Gédéon, Samson, etc., ne sont regardés comme des semi-divinités.
c) Sous le rapport moral. — Certes, il s'en faut de beaucoup que la morale des mythologies païennes soit pure ; le mauvais exemple donné par les dieux de l'Olympe consacrait tous les vices, toutes les turpitudes. Or, la morale des livres saints est absolument irréprochable, soit qu'il s'agisse des devoirs de l'homme vis-à-vis de Dieu, soit qu'il s'agisse des relations des hommes les uns avec les autres.
d) Sous le rapport littéraire. — La mythologie classique est un amas de fables incohérentes, étranges, invraisemblables; plus on remonte vers les origines des choses, plus les récits sont surchargés, et deviennent extraordinaires, merveilleux. Or, tel n'est point le caractère des narrations inspirées de l'Ancien Testament. Elles respirent toutes une simphcité sobre, une précision de détails admirable; ce n'est point le merveilleux, mais le surnaturel divin qu'on y rencontre. Elles se suivent, d'ailleurs, et s'enchaînent de manière à réaliser un plan unique, et à montrer l'action souveraine de Dieu sur l'humanité entière (i).
2) Les mythes \^, — 2) Les mt/thcs sont inadmissibles dans le Nouveau
inadmissibles dans
leNouv.Test. Testament.
a) Qand parurent les Evangiles^ le mythe était devenu impossible. A ces âges ténébreux dont parle Varron, fertiles en fictions et en légendes, avaient succédé les temps historiques. Le siècle d'Auguste et de Tibère fut l'un des plus
(i) Voir en particulier le plan de la Geiùse et le plan du PentaLeuque. Cf. Delattre, Bévue des questions hisLot'iques, t. xx, 1876; Vigoureux, les Livres sainty et la crilique, t. ni, pp. 17 et suiv.
6i8 LEÇONS D'INTRODUCTION GÉNÉRALE
éclairés de l'antiquité; l'histoire, l'éloquence, la poésie y . étaient ég-alcment cultivées. N'oublions pas, du reste, que les païens d'alors, loin de sonij;-er à créer de nouveaux mythes, se prenaient plutôt à douter de ceux qui existaient déjà. Comment donc les prétendus mythes évangéliques seraient-ils parvenus à s'accréditer en un tel milieu ?
b) D'ailleurs, les conditions dans lesquelles furent rédigés les écrits du Nouveau Testament s'y opposaient. La formation du mythe, on le sait, est lente, laborieuse d'ordinaire; il faut que rimag-ination des uns et la crédulité des autres travaillent quelque temps sur une idée pour lui donner corps, pour la transformer, et ce n'est qu'après une période de fermentation assez longue que le courant s'établit, et que le mythe trouve créance. Or, la publication des Evangiles ne justifie point ces conditions, car ces divins récits sont l'œuvre de témoins oculaires, ou d'hommes qui ont pu se renseig^ner auprès de ceux, qui avaient vu et entendu ; ils ont paru très peu d'années après la mort du héros, dont ils rapportent la vie merveilleuse; ils ne renferment aucune erreur, soit historique, soit g-éog-raphique, — la critique le démontre. Enfin, ceux qui les composèrent ont répandu leur sang pour attester la véracité de leurs propres narrations. Évidemment de tels écrits ne peuvent être de simples mythes .
c) Le fait de l'établissement de l'Église le prouve encore. Pour que la foi chrétienne se soit implantée dans les âmes et ait triomphé de la société antique, « il a fallu que la personne de Jésus ait singulièrement dépassé les proportions ordinaires, qu'elle ait offert une individualité fortement marquée, un caractère profondément original » (i).
Les livres du Nouveau Testament ne sont donc pas le fruit de la légende ni du mythe (2).
Rcifutalion du ±Q , Le MYTHISME, DANS l'aPPLIGATION OUE StRAUSS EN A
mylhivmc cvangrli- - ^
que en parliculier. FAITE AUX EvANGILES EN PARTICULIER, EST UN SYSTEME D INTER- PRETATION ARBITRAIRE, QUI NE REPOSE SUR AUCUNE BASE SOLIDE, ET QUI FOURMILLE d'iNGONSÉQUENGES.
\) Sysiôme 17 — i). Sf/stè?ne d' interprétât iofi arbitraire.
arbitraire. / ty i
On le comprendra par un exemple. Strauss explique ainsi l'histoire de la tentation de Jésus au désert, d'après Mat t., i\ ,
(i) Cf. Freydin|;çer, art. Strauss, dans VEnojclop. citée, i. xi, p. 719.
(2) Voir sur cette question Rnnolder, op. cit., pp. lifjQ-^oi; Selwin, llermcn. hihl. Institutiones, pp. 107-1 10.