‹ Leçons d'ophthalmologieChapitre 16 sur 45 · MANIFESTATIONS OCULAIRES · texte numérisé non relu

MANIFESTATIONS OCULAIRES

DE LA SYPHILISd)

Dans la séance du 6 février 1880, M. le Dr E. Mauriac (de Bordeaux) a donné lecture à la Société de médecine et de chirurgie, d'une observation très complète et fort intéressante de syphilis cérébrale.

A la suite de cette lecture, une discussion s'est engagée, dans laquelle il a été question, entre autres choses, de la fréquence des accidents tertiaires et plus particulièrement de ceux de ces accidents portant sur les centres nerveux.

J'ai fait remarquer, à ce sujet, que les chiffres cités par M. Mauriac, et empruntés à une publication récente du Dr Jullien (2), me paraissaient donner une idée fort inexacte de la fréquence des lésions du système nerveux dues à la syphilis. M. Jullien, du reste, en fait en quelque sorte l'aveu, car, après avoir dit que sa statistique porte sur 224 cas de syphilis tertiaire, sur lesquels il trouve 22 cas de désordres nerveux, il ajoute :

« Selon nous, cette proportion reste au-dessous de la réalité. » Les malades qui vont nous occuper se trouvent en effet, et

(1) Note communiquée a la Société de médecine et de chirurgie de Bordeaux, dans la séance du 20 février 1880.

(2) Traité pratique des maladies vénériennes, 1879.

» dans les hôpitaux de vénériens, et dans les services consacrés » aux maladies vulgaires, peut-être aussi, et en plus grand » nombre qu'on ne se figure, dans les maisons d'aliénés. »

L'auteur oublie qu'un rès grand nombre de sujets atteints de lésions oculaires, dont parfois ils ne soupçonnent même pas la nature spécifique, vont directement trouver les oculistes, et par là même échappent à l'observation des syphiligraphes.

Je ne vois guère la syphilis que chez les malades qui viennent me consulter pour leurs yeux, et je manque des éléments nécessaires pour établir dans quelle proportion se trouvent les manifestations oculaires par rapport à celles des autres organes; encore moins me serait-il possible de dire dans quelle proportion se rencontrent les lésions portant sur le système nerveux ; mais, ce qui me surprend au plus haut degré, c'est que M. le Dr Jullien, auteur d'un traité volumineux sur les maladies vénériennes, n'ait pu réunir que 22 cas de syphilis cérébrale, alors que, dans nos cliniques ophtalmologiques, les faits de ce genre sont d'observation presque journalière.

A ce propos, M. le Dr Vénot, bien placé pour observer la syphilis, a fait remarquer avec justesse que les lésions tertiaires affectent une marche essentiellement chronique ; que la maladie, arrivée à cette période de son évolution, guérit difficilement et, en tout cas, lentement; que, par suite, les mêmes malades restent fort longtemps dans les services hospitaliers, et, plus souvent encore, vont s'adresser successivement à tous les spécialistes, se multiplient, en quelque sorte, de manière à faire croire à une fréquence qui, en réalité, n'existe pas.

Il est parfaitement certain, en effet, qu'il doit y avoir là une cause d'erreurs considérables dans les statistiques générales. Pour avoir des relevés parfaitement exacts, il faudrait absolument désigner les malades par leur nom, de telle sorte que ceux qui ont été vus par plusieurs spécialistes ne pussent être présentés comme autant de cas différents. Mais on comprend qu'en matière de syphilis surtout, il est impossible de prendre une pareille mesure.

Quoi qu'il en soit, on pourra se convaincre, par les chiffres dont je vais donner connaissance, que les cas de syphilis des centres nerveux sont loin d'être aussi rares que pourrait le faire supposer la statistique dont il a été question.

Mes observations portent sur 700 cas de maladies des yeux, observés à l'hôpital Saint-André. Je dois dire, tout d'abord, que

chaque malade n'a été inscrit qu'une fois, à part peut-être un très petit nombre de sujets atteints, à plusieurs mois d'intervalle, d'affections différentes et ne paraissant avoir aucun lien entre elles.

Les troubles de l'appareil de la vision qui m'ont paru pouvoir être rapportés, sans hésitation, à la syphilis, ont été notés chez 22 sujets ; la proportion dépasse à peine 3 pour 100 ; c'est celle que j'ai indiquée dans un travail récemment communiqué à la Société de Médecine.

Voici ces cas, dans l'ordre où ils se sont présentés et avec le numéro correspondant du registre d'observations. Mon premier malade, à Bordeaux, a été précisément un syphilitique.

4™ Série. — 4879.

N° 4. — H. 45 ans. — Atrophie des papilles optiques. Syphilis datant de 20 ans.

N° 51. — H. 44 ans. — Paralysie du droit externe. Syphilis datant de 23 ans.

N° 74. — H. 22 ans. — Névrite optique. Chancre récent ; a encore des plaques muqueuses.

N° 81. — H. 53 ans. — Choroïdite disséminée ; douleurs fulgurantes dans les membres. Syphilis datant de 15 ans.

N° 127. — H. 45 ans. — Choroïdite disséminée, suivie de cataracte de l'œil gauche, opérée ; paralysie du droit externe. Syphilis datant de 10 ans.

N° 162. — H. 30 ans. — Paralysie du droit externe, du nerf facial et du nerf auditif du même côté ; céphalée, vertiges. Syphilis datant de 6 ans ; a été atteint d'ulcération profonde de la plante du pied, ayant guéri difficilement.

N° 213. — H. 31 ans. — Atrophie commençante des papilles optiques. Syphilis datant de 1 an environ.

N° 215. — F. 51 ans. — Iritis, rétinite à forme pigmentaire, paralysie du droit interne. Syphilis datant de 16 ans.

N° 246. — H. 43 ans. — Choroïdite disséminée, trouble du corps vitré ; hémiplégie. Syphilis datant de 10 ans.

N° 271. — F. 24 ans. — lrido-choroïdite, trouble du corps vitré. Syphilis récente.

N° 288. — F. 40 ans. — Iritis. Syphilis datant de 6 ans.

No 298. — F. 56 ans. — Paralysie du nerf moteur oculaire commun, choroïdite, trouble du corps vitré. Syphilis remon-

tant à 20 ou 25 ans ; nécrose des os du nez, perforation de la voûte palatine, céphalée, etc.

N° 308. — H. 51 ans. — Iritis. Syphilis très ancienne.

N° 325. — H. 45 ans. — Névrite optique. Syphilis datant de 12 ans.

N° 382. — H. 37 ans. — Iritis. Syphilis datant de 10 ans.

N° 479. — H. 51 ans. — Paralysie du moteur oculaire commun. Syphilis datant de 20 ans environ.

N° 582. — F. 32 ans. — Choroïdite disséminée. Syphilis datant de 1 an environ.

N° 603. — H. 30 ans. — Iritis. Syphilis depuis moins de 1 an.

N° 605. — F. 30 ans. — Iritis, choroïdite disséminée, tumeur syphilitique intra-oculaire à droite; hémiplégie précédée de vomissements et d'attaques épileptiformes, céphalée. Syphilis datant de 4 ans.

2e Série. — 1880.

N° 27. — H. 30 ans. — Iritis. Syphilis datant de 2 ans. N° 4.6. — F. 39 ans. — Iritis. Syphilis datant de 1 an environ. N° 52. — H. 38 ans. — Iritis, choroïdite disséminée. Syphilis datant de 15 ans.

On remarquera que, sur ces 22 cas, il en est 14 où la syphilis a frappé les centres nerveux, ou tout au moins le nerf optique. Pourrait-on objecter à cette statistique que les cas considérés par moi comme appartenant à la syphilis cérébrale, ont été ou trop légers, ou trop fugaces, ou trop précoces dans leur apparition, pour qu'on puisse en conclure à une lésion matérielle, anatomique, des centres nerveux ? Aucune de ces critiques ne serait fondée, puisque, d'une part, M. Jullien range la névrite optique et les paralysies des muscles de l'œil parmis les accidents tertiaires, à côté de l'hémiplégie, de l'aphasie, etc.; puisque, d'autre part, chez presque tous mes malades, il s'agit, sauf dans trois cas (n03 71, 213, 271), de lésions anciennes ayant résisté à tous les traitements et pouvant être considérées comme incurables (n03 1, 51, 81, 127, 162, 215, 246, 298, 325, 479, 605).

A ces 11 cas, je pourrais en joindre 3 autres, observés dans ma pratique privée, depuis que j'habite Bordeaux.

Si, dans l'espace de dix mois et dans un service d'ophtalmologie, j'ai pu observer 14 cas de syphilis portant sur le système nerveux, n'avais-je pas raison de dire que les 22 cas réunis par M. Jullien donnent une idée fort imparfaite de la fréquence des manifestations cérébrales ou cérébro-spinales de la syphilis ? (1)

J'ai même de fortes raisons de croire que mes chiffres sont au-dessous de la réalité. Parfois, en effet, il est extrêmement difficile de savoir si la syphilis est en jeu. On a pu voir que, chez la plupart des sujets, l'infection remonte à plusieurs années, et jusqu'à 15. 20, 30 ans même. Dès lors, on comprend très-bien que beaucoup de personnes chez lesquelles les accidents du début ont été légers, n'en aient conservé qu'un souvenir confus. D'un autre côté, on est souvent embarrassé, quand un malade confesse avoir eu un chancre, pour savoir quelle était la nature de ce chancre. Enfin, quelques malades, et ils ne sont pas rares, ne soupçonnent même pas qu'à une certaine époque ils ont contracié la syphilis ; la chose a passé inaperçue ! D'autres, les femmes surtout, cachent obstinément la vérité.

Aussi, à côté des 22 cas dont je viens de parler, ai-je pu en recueillir 34 autres qui leur sont comparables sous le rapport des lésions oculaires, mais dans lesquels je n'ai pu établir, d'une façon précise, l'existence de la syphilis. Parmi eux se trouvent, il est vrai, un grand nombre de paralysies musculaires et d'atrophies des nerfs optiques, d'origine spinale, mais encore faudrait-il savoir si la lésion spinale ne s'est pas développée, dans certains cas au moins, sous l'influence de la syphilis.

Il est assez difficile d'indiquer un chiffre, même approximatif; mais je suis porté à croire que si l'on pouvait, chez tous les sujets, remonter à l'origine du mal, la proportion de la syphilis ne s'éloignerait pas beaucoup de 4 à 5 p. 100 dans le total des maladies oculaires ; cette proportion est, en tous cas, supérieure à 3 p. 100.

(1) Il me serait facile, à l'aide de citations, de montrer combien grande est la fréquence des manifestations cérébrales de la syphilis. Je me bornerai a

une seule : « Parcourez les publications périodiques , c'est par centaines

» et plus que vous rencontrerez des relations de paralysies oculaires, d'origine » syphilitique, avec complication de phénomènes cérébraux. » (La syphilis du cerveau, par Alfred Fournier, p. 368. — 1879.)

En ce qui concerne les manifestations de la syphilis portant sur les centres nerveux et ayant leur retentissement sur l'appareil de la vision, la proportion à laquelle je suis arrivé est de 1,5 pour 100 environ. Je donne ce chiffre sous toutes réserves, et ine hâte de dire qu'une statistique beaucoup plus considérable pourrait seule permettre d'arriver à un résultat précis.

Il doit être bien entendu que cette proportion s'applique seulement aux maladies oculaires.

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