DIX-SEPTIÈME LEÇON
Sommaire. — Déviations de la taille. — Division du sujet. — Elles ne sont jamais congénitales. — Ages auxquels elles s'observent,
— Causes invoquées. — Leur influence est-elle réelle? — Nécessité d'étudier la question étiologique à wn point de vue plus général. — Influence des conditions différentes d'habitudes, d'éducation, des enfants des deux sexes. — Comment elles créent une prédisposition spéciale aux déviations de la taille chez les petites filles, — Influence du poids de la tète et du tronc dans la production des courbures anléro- postérieures dites normales du rachis. — Conditions qui amènent la production de ces courbures.
— Leurs variations. — La courbure latérale se produit sous l'influence de causes analogues. — Effets de la prédominance d'action du côté droit. — Analogie des courbures normales et pathologiques.
Messieurs, nous arrivons maintenant à ce que l'on appelle les déviations de la taille, autrement dites dévialions du rachis ; c'est un sujet capital en orthopédie; c'est même, comme vous le savez, à celte partie de son domaine que la science orthopédique a emprunté son nom. L'importance du sujet nécessitera une plus longue incursion que d'habitude dans la pathologie proprement dite.
Les déviations du rachis sont divisées en plusieurs espèces selon le sens dans lequel elles ont lieu. La colonne rachidienne peut, en effet, s'incurver en avant ou en arrière, c'est-à-dire sur son plan antérieur ou postérieur, mais elle s'incline surtout latéralement. Ce sont les courbures latérales que nous aurons presque exclu-
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sivement en vue ; c'est à elles, en effet, que se rattache à peu près lout ce que l'on a dit des déviations de la taille et tout ce qu'on a imaginé pour les combattre.
On a désigné les différentes courbures du racbis par des mots tirés du grec. Je ne vous les rappelle cependant que pour mémoire, car ils sont à peine employés dans le langage chirurgical usuel, et vous m'entendrez beaucoup plutôt parler de déviations latérales que de scoliose, qui est le mot qui sert à désigner cette espèce, tandis que cyphose s'entend des courbures en avant et lordose des courbures en arrière.
Les déviations du racbis ne sont presque jamais congénitales. Je ne connais qu'un seul cas où l'on ait noté à la naissance une déviation de l'épine, et encore le fœtus était-il rachitique. C'est, d'ailleurs, le seul cas que Chaussier ait rencontré sur les 23293 enfants qu'il fit examiner à la Maternité de Paris, et dans le relevé dcDopp qui comprend 155 enfants atteints de difformités congénitales, il ne s'en est pas rencontré un seul. On a, il est vrai, rapporté des exemples de flexions plus ou moins compliquées du racbis observés chez des monsires, mais ces cas n'appartiennent en rien à notre sujet. C'est ainsi que M. Guérin a vu chez un fœtus anencéphale une série de flexions anguleuses du racbis dansle scnsanféro-poslérieur(l); que M. Depaul a fait voir à M. Robert (2) une scoliose étendue depuis le col jusqu'au bassin, également observée chez un anencé-
(t) J, Guérin, Recherches sur les luxations congénitales. 1861. (2) Robert, thèse citée, p. 4Ej.
♦^''l LEÇONS d'oRTHOPIÏDIE.
phîile. 11 en est d'aulres où hi dcvialion du rachis devient, pour ainsi dire, étrange. Fleii^limann ('!) rapporte le cas d'une scoliose double, compliquée de torsion des vertèbres cervicales, en vertu de huiuellc la face antérieure de leur corps regardait à gauche. Sœmmeriiig aurait observé un cas de ce genre, et M. Giraldès, également cité par M. Robert, un cas de lordose dans lequel la tête renversée en arrière s'applicjuait contre le sacrum. Je puis enfin vous citer en terminant im cas de Méry (2) qui, sur un monstre, a vu le sacrum placé en avant ; mais je ne veux pas m'arrêter davantage à ces faits qui sont du domaine exclusif de la tératologie.
La non-congénitalité des déviations de la taille étant établie, nous devons tout d'abord rechercher à quel âge elles se produisent habituellement. Elles n'ont pas non plus été observées dans les premiers mois de la vie; sur vingt sujets que j'ai interrogés à cet égard, le début était compris chez douze, entre quinze mois et six ans, et pour les huit autres, entre six et quatorze ans -, c'est, en effet, dans les premières années et vers l'époque de la puberté que se produisent ordinairement les déviations de la taille.
Mais en dehors de cette prédisposition créée par l'âge, si nous cherchons la cause déterminante de celte affection, nous nous trouvons en présence de faits de nature fort différente.
Dans les vingt cas dont j'ai parlé, quatre fois seulement le rachitis avait précédé la déviation; cette maladie
(4) De viliis congenilis circa thoracem et abdomen . 4810. (2) Méry, Hisl. de l'Acad. des se, 1700, p. 42.
est ainsi, bien qn'excepHonnellement, en cause dans la production des déviations vertébrales, mais comment agit-elle?
Vous voyez sur cette pièce du musée Dupuytren n° 521) un type remarquable de rachitisme; les os des membres sont déformés et la colonne vertébrale a sa bonne part dans les incurvations du squelette ; cependant les vertèbres ne sont pas déformées. Il y a longtemps déjà que j'ai rapporté toutes les déviations au relâchement des ligaments ; devant le fait que je viens de vous montrer et qui est la règle dans le rachitisme, le relâchement des ligaments est aisément admissible, et M. Bouvier qui ne partage pas mon avis sur la généraUsalion de ce fait, l'admet dans le rachitisme.
J'espère cependant vous démontrer que c'est à cette lésion primordiale que sont dues les déviations vertébrales et vous faire voir qu'il est aisé de se rendre compte de l'influence ^des causes sous l'empire desquelles se prépare et naît cette fâcheuse disposition.
On n'a pas cherché seulement dans le squelette les causes de ses malformations, on a accusé les muscles de les produire, mais la théorie et ses applications n'ont pas tenu devant le contrôle des faits. 11 en a été de même pour les attitudes dont tout le monde a parlé, dont tout le monde parle encore, bien que Delpech ait depuis longtemps rejeté cette cause, et que les médecins qui ont sérieusement envisagé la question aient adopté son opinion ; elles ne peuvent jouer le rôle de cause déterminante dans la production des déviations; sans cela, il est telle profession qui ne compterait que des bossus ;
âl6 LIiÇONS u'oHTIlOl'ÉUIIi.
de plus, il serait inexplicable que les dévialions fussent si exceptionnelles chez les garçons, tandis que le sexe féminin semble en avoir le triste apanage. Le rachitisme peut, il est vrai, donner des bossus de l'un et l'autre sexe, mais son action ne porte guère que sur les cinq ou six premières années de la vie ; dans la classe aisée, par exemple, où le rachitisme est d'ailleurs rare, je ne crois pas que l'on rencontre un exemple de garçon devenant bossu après l'âge de dix ans.
Celte immunité est d'autant plus remarquable chez les garçons de cet âge que nous savons tous cependant quelles méchantes attitudes ils prennent journellement sur leur table d'étude, et que c'est précisément un des moments de la vie où les déviations de la taille se montrent surtout dans l'autre sexe; et cependant les attitudes que peuvent avoir les petites filles en cousant à l'aiguille ou en jouant du piano, toutes choses si souvent accusées, pourraient passer pour parfaites, auprès de celles que suggère à un garçon paresseux l'ennui du devoir.
11 faut donc sortir de ce cercle étroit de causes banales et voir dans quelles conditions l'éducation place les jeunes sujets. Jusqu'àl'âgedecinqou six ans, garçons et filles, soumis aux mêmes habitudes, partagent les mêmes jeux, et pour celles-ci, c'est, à vrai dire, le seul âge où pleine et entière liberté soit donnée à l'instinct qui pousse les jeunes êtres à chercher dans le mouvement et dans les jeux au grand air leur principale distraction.
L'éducation vient bientôt changer tout cela, et si le
garçon, même au collège, trouve moyen dans ses récréations de réparer la privalion de mouvement que lui imposent ses nouvelles habitudes, la petite fille, abritée dès lors sous l'aile malernelle, commence un genre de vie ordinairement insuffisant à assurer l'entier développement de son organisme. La chlorose, bien avant la puberté, traduit le résullat de l'ensemble de ces mauvaises dispositions hygiéniques, et bien qu'elle ne soit pas l'apanage exclusif du sexe féminin, surtout à cet Age, elle sévit principalement, et pour les raisons que nous venons d'exposer sur les petites filles. Cependant elles grandissent et parcourent plus hâtivement les périodes qui les séparent de la puberté ; mais leur accroissement s'est fait dans de mauvaises condilions ; elles digèrent mal, ont des flueurs blanches ; les muscles sont peu développés, peu résistants, peu actifs; aussi se fatiguentelles aisément et adoptent-elles la position assise comme altitude la plus habituelle.
Cependant, même dans cette position, il faut que le poids du corps appuie sur la colonne lombaire, que le poids de la tête soit supporté par un cou relativement grêle, et (pie ces parties soient maintenues dans leur direction normale, malgré l'influence de la pesanteur. Il y a même dans le volume exagéré de la tête dans les premières années, et dans son poids relativement considérable par conséquent, comme un défaut de prévoyance de la nature, dont nous allons voir l'action s'exercer dès les premiers temps de la vie, pour modifier la forme native, si je puis ainsi dire de la colonne rachidienne.
Il est d'ailleurs nécessaire, messieurs, que nous étu-
(liions les conditions anutoiniques et physiologiques de celle colonne, et que nous nous rendions conniilc des conditions où elle est à la naissance, dans l'enfance et chez l'adulte, afin de pouvoir définitivement résoudre le problème étiologique que nous poursuivons.
On considère généralement la colonne vertébrale comme normalement pourvue de trois courbures antéro - postérieures , et d'une courbure latérale à convexité droite ; cependant aucune de ces courbures n'est originelle. Le fœtus présente bien, il est vrai, pendant la vie intra-utérine une courbure vertébrale, mais elle est unique à convexité postérieure et seulement due à l'altitude qu'il est obligé de prendre dans l'utérus ; placez-le sur un plan horizontal, toute courbure disparaîtra, et la rectitude de la colonne vertébrale sera à peu de chose près parfaite. C'est quand l'enfant commence à se tenir droit, soit assis dans les bras de la nourrice, soit dans la slation et la marche, que le poids de la tête et de la partie supérieure du tronc force la colonne à fléchir; et quand les ligaments sont sains, elle affecte naturellement alors la courbe à laquelle elle était habituée dans l'utérus, et que le jeu de ses articulations rend d'ailleurs la plus facile, elle s'infléchit en avant. iMais la nécessité de ne pas s'éloigner de la perpendiculaire, afin de sauvegarder l'équilibre, oblige les muscles à entrer en jeu ; et dès lors tendent à se surajouter à la courbure primitive, des courbures de compensation ou de balancement qui occupent les extrémités de la tige et constituent les courbures cervicale et lombaire dont la convexité est, comme vous
OÉVtAtlONS DE La tAlLLlî. 319
le savez, antérieure, tandis que celle de la courbe dorsale demeure posiérieure.
Cependant ces indexions multiples sont tout d'abord temporaires comme l'inflexion unique de la vie inlrantérine, elles ne deviennent permanentes qu'au bout de quelques années. Dès que l'enfant est replacé dans la position horizontale, c'est-à-dire soustrait à l'action delà pesanteur qui produisait les courbures du rachis, celui-ci revient à la rectitude; il en est ainsi jusqu'à six ou sept ans. C'est donc sous la seule influence du poids de la tête et du corps que se produisent les trois courbures antéro- postérieures de la colonne vertébrale; les ligaments ne sont pas assez serrés pour la maintenir dans la rectitude, et la mobilité dont jouissent surtout certaines régions le prédispose à ressentir l'influence de ' la pesanteur dans la station. Les muscles peuvent, il est vrai, y remédier, mais ne font que pourvoir au maintien de l'équilibre et d'ailleurs ils se fatiguent.
Lorsque les courbures sont devenues permanentes, il y a dans la lige rachidienne des modifications que nous étudierons tout à l'heure, mais alors même ces courbures ne sont pas invariables; de curieuses expériences prouvent qu'elles augmentent, si bien que comme la tension des ligaments est nécessaire au développement de leur action, jesprais disposé à croire quel'augmenlation des courbures de la colonne vertébrale concourt à assurer sa solidité en augmentant la tension de ses ligamenis.
Quoi qu'il en soit, nous avons tous entendu dire que l'on est plus grand le matin que le soir; lorsque l'on
«j20 leçons d'orthopkdie.
relève de maladie, il semble également que la taille s'est accrue : le premier de ces faits a été expérimentalement constaté et est admis par tous. On a, il est vrai, parlé à ce sujet de l'atTaissement des disques intervertébraux, mais rien n'est moins fondé que cette assertion ; ce sont les courbures vertébrales qui s'agrandissent.
Pendant près d'une année l'abbé de Fontenu (1) prit soin de se mesurer plusieurs fois par jour, debout d'abord et en se tenant aussi droit que possible. Or, en général, il se trouvait le soir diminué de 6 lignes, la 123° partie de sa taille. Cette diminution provenait exclusivement du Ironc, car elle était la même lorsqu'il se tenait assis ou à genoux; l'expérimentateur voulait qu'elle fût le résultat de l'affaissement des disques intervertébraux. 11 avait cependant constaté un pbénomène qui était bien de nature à le détromper et qu'il nous est donné à tous d'observer chaque jour; c'est que cette diminution ne s'opère pas d'une façon continue. Quanti, après une matinée fatigante, on répare ses forces en déjeunant, on se trouve après ce repas plus allègre et plus fort et l'on redresse !e tronc, idors que tout à l'heure, pour me servir d'une expression vulgaire mais qui rend bienla chose, on tendait le dos. Évidemment les repas ont pour effet de restaurer la force musculaire, ce qui permet à l'individu de se redresser davantage, et l'abbé de Fontenu avait maintes fois observé qu'après chaque repas sa taille reprenait un certain accroissement qu'elle perdait plus lard.
(I) Mémoires de l'Académie des sciences, iT^b (l>isloire), ji. 1G.
Autre fait intéressant : le soir, quand il avait perdu ses six lignes, il n'avait qu'à s'étendre sur un canapé pour les regagner ; et chose plus curieuse encore, le matin quand, étant debout, il possédait toute sa taille, le décubiius horizontal l'allongeait encore de six à sept lignes. J'insiste sur ces faits que j'ai également rapportés dans mon Jnalomie chirurgicale (1), car ils ont une grande importance pratique, nous verrons en effet le décubitus horizontal effacer instantanément les courbures latérales dans les déviations récentes du rachis. C'est du reste un mécanisme identique dans l'un et l'autre cas, on ne peut admettre en effet l'affaissement et le redressement subit des fibro- cartilages; M. Chassaignac a d'ailleurs expérimentalement constaté que les pressions dans le sens verdcal ne diminuent la longueur du rachis, qu'en augmentant ses courbures, et non en affaissant les rdjro-cartilages.
Un autre résultat non moins inattendu et d'un haut intérêt pour la pratique fut également obtenu par l'abbé de Fontenu. Après s'être ainsi mesuré plusieurs fois par jour pendant un mois, il s'aperçut que sa taille s'était accrue d'une ligne, et, continuant ainsi pendant une année, il arriva à un bénéfice persistant de six lignes. Or il avait passé l'âge de la croissance et je n'imagine pas qu'on suppose qu'il avait accru la hauteur de ses fibro-carlilages. Qu'était-il donc arrivé? Par un exercice fréquemment répété, il avait renforcé les muscles delà colonne et diminué ses courbures; ce n'est pas
(I) Pages 83 el suiv., l, II, 2"= édil.
•^^2 LEÇONS D'oRTHOlMîDir,.
autrement que le soldat se maiiilierit la taille plus droite que d'autres, et l'on voit par là tout le parti que l'on peut tirer de l'exercice du redressement contre les courbures rachidiennes.
L'exagération des courbures de la tige vertébrale se montre à un degré bien plus prononcé encore chez les enfants débiles, chez les sujets qui relèvent de maladie; aussi ne puis -je comprendre comment devant tous ces faits indiquant si bien la fâcheuse action de la pesanteur, chez les individus auxquels il manque les forces nécessaires pour y résister, des orthopédistes aient conseillé dans les cas où la courbure physiologique de la colonne vertébrale en avant tend à prendre des proportions pathologiques et à passer à l'état de voussure, de placer un poids léger sur la lête des malades pour leur faire exécuter un plus grand effort musculaire. Je dois reconnaître cependant que le conseil donné à ce sujet par Andry, a été mal interprété, car cet auleur qui, par parenthèse, est le créateur du mot orthopédie {\)^ veut que l'on place sur la tête de l'enfant « quelque chose de facile à glisser et qu'on lui recommandera de ne pas laisser tomber, comme serait une boîte à poudre, une pelotte bien ronde, ou autre chose de semblable » (2), et non un poids dont il aurait simplement à surmonter la résistance.
Telles sont les données que nous tournil l'étude anatomo-physiologique du rachis, sur la formation de ses
(1) Andry, Orlhopédie. Paris, 1741, t. I, préface, p. 1.
(2) Page 87, l. I, op. cit.
DÉVIATIONS LA TAlLLË. 323
courbures antéro-postérieures ; nous aurons encore à les utiliser pour expliquer celle de la courbure latérale physiologique, bien que l'on ait fait intervenir d'autres éléments dans la question.
Cette courbure n'est pas congénitale, et n'existe pas non plus dans le jeune âge; selon M Bouvier qui a fait sur cette courbure latérale des recherches spéciales, elle n'existerait pas avant l'âge de sept ans. Alors elle commence à se montrer sous la forme d'une simple dépression, ou plutôt d'une sorte d'aplatissement du côté des vertèbres; et au delà de la vingtième année, à peine si l'on trouve un cas sur cent où les deux moitiés du rachis soient parfaitement symétriques. Plus lard arrive une véritable courbure qui peut être regardée comme constante chez les vieillards; et enfin quand la courbure existe, au-dessus et au-dessous, il s'en forme de plus petites en sens inverse, véritables courbures de compensation (1).
Je ne sais si tout indice de courbure latérale est absolument absent dans le jeune âge, et si là-dessus M. Bouvier ne s'en est pas Irop exclusivement rapporté à l'inspection du cadavre, sur lequel la courbure pourrait disparaître par le seul fait de la position horizontale, mais du moins ost-il certain que les vertèbres n'en ont pas encore reçu d'empreinte bien manifeste. Il semble même que la déviation du rachis à droite ne devient fixe que beaucoup plus tard, et que jusqu'à lapuberté il s'infléchit indifféremment à droite et à gauche; M. Bouvier
(1) Bouvier, Leçons cliniques, p. 372 à 384.
a examiné une série de seize enlanls, de 1 âge de huit à seize ans ; la moitié offrait des indices d'une courbure latérale droite et d'autres d'une courbure latérale g'au(;he.
Cette indifférence de la colonne vertébrale dans le premier âge, pour le côté où elle s'infléchit, a de l'importance, elle a servi à M. Bouvier à expliquer un phénomène pathologique qu'il a mis le premier en lumière et qui est contradictoire avec ce que nous savons des déviations latérales de l'épine chez l'adulte, à savoir que : au-dessous de sept ans^ les scolioses dorsales gauches sont aussi fréquentes que les droites; mais, à part cette exception si étrange, ne peut-elle pas servir à nous faire voir aussi que, soit qu'elle s'infléchisse dans un sens ou un autre, la (;olonne vertébrale obéit aux mêmes lois ?
Il faut cependant expliquer comment, dans la très grande majorité des cas, la courbure latérale est à convexité droite. Sabatier qui le premier en a parlé (1) l'attribue à la présence de l'aorte, soit que cette artère exerce une véritable pression sur les vertèbres, soit qu'elle les empêche de croître du côté qui lui répond. Béclard (2) a adopté une théorie contraire, en s'appuyant d'abord sur deux faits, l'un de transposition des viscères avec courbure à convexité droite, l'autre de courbure à convexité gauche avec l'aorte normalement située, mais chez un individu gaucher, faisant rc-
(1) Sabalier, Mémoire sur l'aiialomie des gros vaisseaux, à la suile de son Traité d'analomie, 1791, t. 111, p. 406.
(2) BuUflins de la Facullé de médecine, ] S] 3, t. III, p. 431.
marquer d'autre part que chez plusieurs gauchers il avait vu l'épaule gauche plus grosse el plus élevée que la droite, et rencontrant chez les droitiers une disposition inverse, il en concluait que c'était à l'action prédominante du bras droit, qu'il fallait attribuer la courbure à convexité droite de la colonne rachidienne.
Des faits analogues ont été observés. M. Panas (1) a fait voir à la Société analomique un fait fort curieux de transposition de l'aorte sans transposition viscérale, la courbure doreale était à convexité droite comme d'habitude ; M. Bouvier, qui se rallie cependant à Topinion de Sabatier, et pour qui les exceptions ne sont que des cas de courbures pathologiques venant renverser une courbure normale, a lui-même observé des cas analogues à ceux de Béclard.
Nous avons depuis longtemps professé pour notre part que la prédominance originelle du développement de toute la partie droite du corps, que les attitudes que nécessite plus lard l'action plus habituelle et plus énergique de ce même côté droit, expliquent la position habituelle de la courbure normale latérale du rachis, et de même celle de ses courbures latérales pathologiques. La deuxième de ces causes me semble la principale, mais je crois qu'il faut faire une part à la prédisposition origiuelle.
11 y a, en effet, une inégalité persistante de développement entre les deux moitiés du corps qui se traduit par plusieurs faits bien sensibles ; le bras droit est plus
(1) Dullelinsde la Société anatomique. 1837, p. 381.
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gros que le gauche, la main droite plus longue et plus forte ; aussi nait on droitier ou gaucher, et chercherezvous en vain à faire revenir un enfant à l'usage de la main droite, s'il trouve instinctivement dans la gauche les conditions nécessaires à l'exercice dévolu au côté prédominant ; de même, réussit-on bien imparfaitement à acquérir quelque habileté delà main gauche, et en tous cas, ne devient-on jamais ambidextre, quoi qu'on en dise. Cette irrégularitéde développement se voit aussià latêteet au visage. Bichat,Dupuytren,Béclard avaient un développement plusprononcé du côté droit du crâne, et je ne suis pas éloigné de penser, d'après l'examen d'un assez grand nombre de têtes, que ce soit là la règle. L'œil gauche est souvent plus petit, plus près de la ligne médiane ; le nez est le plus souvent dévié à droite ou à gauche, et si l'on admet la moindre différence de développement dans une des moitiés d'une tige composée de vingtquatre os, on comprendra qu'il puisse se traduire par une concavité légère du côté le moins développé qui pourra s'exagérer sous l'influence d'une cause donnée.
Celte cause, nous l'avons trouvée pour l'état normal dans la prédominance d'action du côté droit, et P. Pelletan (1) a établi à cet égard une théorie que j'ai exposée ailleurs (-2), et que je crois devoir vous rappeler comme appartenant à notre sujet. Toutes les fois qu'une partie du corps doit exécuter des mouvements sur son ensemble, la première condition est la fixité des poinis
(1) Pelletan, Réflexions sur les causes qui délerminent la courbure de la colonne verlébrale [Journal de Maisonabc, t. I, p. 372).
(2) Analomie chirurgicale, t. il, 2'= édit., p. 87.
auxquels s'insèrent les muscles qui vont la mouvoir. Le bras ne saurait agir par ceux de ces muscles qui s'insèrent à l'omoplate, que l'omoplate ne soit solidement lixée, et elle ne peut l'être qu'autant que ses muscles propres, le trapèze, le rhomboïde, l'angulaire et le grand dentelé, trouvent eux-mêmes un point fixe ailleurs ; ce point fixe pour les trois premiers est la co lonne vertébrale.
Chez un sujet à muscles forts, à ligaments serrés, les muscles propres à la colonne suffisent pour la maintenir droite et stable; un sujet faible n'y arrive pas toujours, mais il obtient cette stabihté d'une autre manière. Ainsi, le rachis, dans sa rectitude, est un corps élastique et flexible que le moindre effort peut entraîner dans une direction quelconque-, mais si cette tige vient à être courbée, elle offre tout à coup une rigidité proportionnelle à l'étendue de sa courbure, et qui résulte d'un antagonisme entre sa force élasti(]ue qui tend à la redresser et la puissance qui la courbe. Voyez le tireur d'armes dans l'escrime, il a le rachis fortement courbé à gauche ; l'enfant qui s'essaye à ouvrir de la main droite une porte qui résiste, est contourné en arc presque demi-circulaire, etc. Ils courbent la colonne pour lui donner plus de fixité.
Or, celte fixité nécessaire aux mouvements énergiques, ne l'est pas moins pour les mouvements légers, mais qui demandent beaucoup de précision. La jeune fille qui brode au plumetis, qui dessine ou écrit, doit se prémunir contre la vacillation du rachis qui entraînerait celle de l'épaule et de la main -, elle le tient donc légè-
«J-^O LEÇOiNS d'oRTIIOI'ÉDIE.
rement courbé dans sa partie supérieure ; cetle flexuosité qu'on regarde généralement comme une habitude vicieuse, n'est autre chose que la condition indispensable pour un sujet faible, de l'exécution de certains actes du bras droit. Aussi, est-il très souvent impossible, malgré les remontrances les plus fréquentes, d'obtenir de la jeune fille la plus docile cette rectitude tant désirée des mères de famille, et l'on comprend ce que peut amener à la longue, chez un sujet prédisposé, cette inflexion fréquemment répétée et devenue en quelque sorte habituelle.
Cette théorie n'exphque pas seulement la formation des courbures latérales, elle indique aussi le traitement, ou au moins les moyens préventifs que l'on peut mettre en usage contre elles ; mais nous ne l'appliquons actuellement qu'à la formation de la courbure normale, dont il nous suffit pour le moment d'indiquer l'analogie avec les courbures pathologiques. Cette analogie deviendra plus frappante encore si nous tenons dès maintenant compte des résultats qu'a donnés à M. Woillez la mensuration de la poitrine.
Ce médecin a constaté que sur 116 individus du sexe masculin, 59 offraient une saillie sensible du côté droit de la poitrine en arrière sans que l'on pût accuser une cause pathologique. Il est, en effet, d'observation vulgaire que souvent chez des individus bien conformés d'ailleurs, le côte droit de la poitrine bombe plus en arrière, est un peu plus fort. M. Woillez a eu le mérite d'en donner la démonstration rigoureuse et d'en établir la proportion.
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Il faut probablement rattacher cette saillie des côtes, chez lessiijets sains, àune courburelatérale physiologique de la région dorsale un peu plus prononcée que d'ordinaire ; avec les côtes, se sont un peu déviées en arrière les apophyses vertébrales auxquelles elles s'insèrent, et le corps des vertèbres a pu subir lui-même un très léger degré de torsion. C'est un point sur lequel nous aurons à nous expliquer pour les déviations pathologiques; toujours est-il que les individus bien conformés dont nous venons de parler, nous offrent en petit tous les caractères des sujets difformes dont nous allons vous entretenir.
Nous pourrons en effet, messieurs, passer insensiblement de la description, et de l'étude de l'état normal, à celles de l'état pathologique, auquel nous n'arriverons cependant, qu'après vous avoir exposé les modifications qu'a subies la lige rachidienue lorsqu'elle a acquis ses différentes courbures ; nous remettrons cette étude à la prochaine leçon.