‹ Leçons d'orthopédieChapitre 27 sur 35 · DIX-HUITIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

DIX-HUITIÈME LEÇON

Sommaire. — Quelles sont les causes de la permanence des courbures physiologiques du rachis? — Opinions de G. et H. Weber, de L. Hirshfeid. — La rélraclion des ligaments périphériques du rachis rend ses courbures permanentes. — Opinions contradictoires pour expliquer la permanence des courbures. — Rélraclion musculaire. — Elle est absolument étrangère aux déviations rachidiennes ordinaires. — Affection propre et primitive des disques intervertébraux. — Déformation des corps vertébraux. — Ces opinions reposent sur des observations incomplètes. — La dévialion pathologique préparée par la faiblesse des ligaments devient permanente par le fait de la rétraction de ceux dont les extrémités se trouvent rapprochées. — Déformations que peuvent consécutivement subir les disques intervertébraux et les vertèbres.

Messieurs, nous vous avons fait voir dans la dernière leçon, que la colonne vertébrale est originairement dépourvue des cotu^bures qu'elle nous offre cbez l'adulte, et que ces courbures ne sont pas permanentes chez l'enfant, puisqu'elles peuvent disparaître sous la seule influence du repos dans la position horizontale, il nous reste maintenant à étudier comment elles deviennent permanentes.

Nous nous trouvons en présence de deux opinions fort contraires, dont l'ime attribue les courbures vertébrales à la forme des disques intervertébraux et a la forme en coin des vertèbres -, et l'autre à la seule rétraction des ligaments jaunes; la première de ces opinions appartient aux frères Guillaume et Edouard

Weber, la seconde à M. Ludovic Hirshfeld. Les faits sur lesquels elles s'appuient, sont lieureusement beaucoup moins contradictoires que les opinions ellesmêmes.

Les frères Weber ont mesuré avec soin la hauteur des vertèbres des disques intervertébraux, ils ont pour cela immobilise dans leur position les différentes pièces du rachis, en enfermant dans un bloc de plâtre le tronc d'un cadavre auquel ils avaient enlevé les viscères et les muscles en respectant les ligaments; le résultat de leurs mensurations faites sur la coupe du rachis ainsi emprisonné les a conduits à la conclusion que nous avons énoncée tout à l'heure; seulement, au cou et aux lombes la courbure dépendrait principalement de la forme des cartilages, tandis qu'au dos, elle dépend très peu des cartilages, et beaucoup de la forme en coin des vertèbres (1).

M. Hirshfeld, venu plus récemment, n'a pas trouvé de différence notable entre la hauteur de la face antérieure et de la face postérieure des vertèbres : quelques vieillards seulement lui en ont offert, et elle était si peu sensible que l'on ne saurait raisonnablement lui attribuer ces courbures. D'un autre côté, ayant dépouillé le rachis de tous ses muscles, en conservant les ligaments, et séparé du corps des vertèbres les masses apophysaires, par une coupe faite sur les pédicules, il a vu qu'à l'instant, les courbures s'effacent aux régions

(1) G. et H. Weber, Mécanique de la locomoUon [Encyclopédie anatomique, t. I, p. 289 et suiv.).

3o2 LIÎÇONS D'oilTIlOl'KUIt;.

cervicales et lombaires, et que les fibro-carlilagcs reprennent en arrière une augmentation do hauteur, coïncidant avec une diminution proportionnelle de leur face antérieure; tandis qu'au contraire les ligaments jaunes se rétractent encore, et la masse apopliysaire séparée se raccourcit d'environ un septième.

Les fibro -cartilages semblent donc n'être retenus, comprimés et affaissés que par une puissance tout à fait en dehors d'eux. Malgré leur affaissement permanent, ils n'ont subi ni rétraction lente ni ah^ophie sous l'influence de la pression à laquelle ils ont été soumis; je suis cependant disposé à croire qu'il en serait ainsi à la longue, car la vieillesse seule suffit pour leur enlever leur souplesse et leur élasticité.

Si maintenant on élimine, comme ie l'ai fait, du tableau dressé par les frères Weber, d'une part le corps de l'axis, de l'autre celui de la dernière lombaire avec le carlilage sous-jaccnt dont la coupe oblique est élrangère aux courbures que nous étudions, et si l'on compare alors la hauteur proportionnelle des disques intervertébraux et des corps des vertèbres dans chaque région, l'on trouvera :

A la région cervicale, les corps des vertèbres tantôt nn peu plus élevés en avant qu'en arrière, tantôt moins et la différence totale pour les cinq vertèbres ne dépassant pas ^I^O' de millimètre. La face antérieure des disques intervertébraux est au contraire plus haute que l'autre de 7'""', 80 ce qui, relativement à 20'""', 70, hauteur totale des disques, fait plus d'un tiers.

A la région lombaire les résultais sont analogues,

même variation pour le corps des vertèbres, de telle sorte que la différence se résout par 'r"'",50 au profit de la face antérieure; tandis que pour les libro-carlilages elle est pour cette même face de 11'""", 09, plus du tiers comme pour la région cervicale, car la hauteur totale donne 3i'""\95.

Au dos la différence pour les os est plus notable ; la concavité est en avant et la face antérieure présente 13""", 30 de diminution sur la postérieure, ce qui, relativement à 2/i2""",95 hauteur totale, ne fait que 1/18" environ. Nous trouvons au contraire près d'un quart pour les disques intervertébraux qui mesurent ensemble une hauteur de 3û'"'",90 et dont la face antérieure est moins haute que l'autre de 9'"'", 20.

Ce sont donc les disques intervertébraux, qui subissent dans toutes les régions l'empreinte la plus accusée des courbures ; les os eux-mêmes n'y sont pas entièrement soustraits surtout dans la région dorsale, et il faut tenir compte de cet élément-, mais si nous nous rappelons que c'est à la rétraction des ligaments jaunes qu'est dû l'affaissement des cartilages, nous devrons évidemment rapporter à cette rétraction la plus grande part dans l'établissement de la permanence des courbures du rachis, tout en tenant compte de la compression des disques intervertébraux et de la diminution des corps vertébraux dans le sens de la concavité ; fait que nous noterons en effet, dans les déviations pathologiques et sur lequel nous nous explifiuerons alors.

11 est un point sur lequel M. Hirshfeld, trop préoccupé des ligaments jaunes, n'a pas suffisamment porté son

LEÇONS D*ORTHOPÉmR.

atlcnlion el qui m'a cependant semblé important à relever, car il vient rendre |)li]s évidente encore la rétraction des ligaments du rachis el leur rôle dans lemainlicn de ses courbures. Dans la région dorsale, la courbure, loin de se redresser après la section des pédicules des lames vertébrales, se courbe davantage; les ligamenis jaunes étant cependant hors de cause, on trouve la raison de la persistance de la courbure antérieure dans la rétraction du grand ligament commun antérieur, rétracté comme les autres par le rapprocliement prolongé de ses points d'attache.

Ainsi, les courbures permanentes du rachis sont entretenues chez l'homme adulte par la rétraction des ligaments antérieurs et postérieurs, et cette rétraclion s'accommode à un étal qu'on ne peut pas ne pas appeler normal.

Il nous est facile actuellement de comprendre comment dans l'état pathologique, le rachitisme qui dans la colonne vertébrale agit sur les ligaments, et non sur les os, peut amener des inflexions exagérées el anormales, et d'apprécier comment les causes générales débilitantes dont nous avons invoqué la réelle influence, peuvent arriver au même résullat en déterminant un abaissement réel dans la force musculaire, qui, ne pouvant plus assez efficacement ni d'une manière assez soutenue venir en aide aux ligaments, laisse ceux-ci résister seuls aux effets incessants de la pesanteur, alors qu'ils ont eux-mêmes perdu de leur résistance normale. La débilité générale porle en effet tout aussi bien sur le tissu libreux que sur le système musculaire, ou

sur tout autre appareil; le racliitisme que nous avons vu alleindre spécialement l'apjjareil ligamenteux du rachis, n'est-il pas en définitive une des manifestations de la débilité, du fonctionnement imparfait de l'organisme, survenant dans les premières années, sous rinfluence de mauvaises conditions hygiéniques et surtout d'une alimentation mal appropriée ou insuffisante?

Qu'à cet ensemble de causes prédisposantes viennent maintenant se joindre des conditions particulières pouvant jouer le rôle de cause efficiente et la déviation que la faiblesse de l'enfant rend pour ainsi dire nécessaire, qui n'est encore qu'une exagération teriiporaire des courbures physiologiques, deviendra, elleaussi, permanente, et constituera la difformité dontnous poursuivons l'étude. Ce sont ces causes immédiates qu'il nous reste à examiner; cette étude a été fort mal faite jusqu'à une époque très rapprochée de celle où je vous parle, et de cette élude imparfaite, on a cependant déduit des préceptes, des moyens thérapeutiques. Tout ce que nous avons dit jusqu'à présent, et que nous n'avons pas craint de vous exposer un peu longuement, doit, en effet, vous faire comprendre, messieurs, que c'est rester à côté de la question, et quelquefois même fout à fait en dehors d'elle, que d'envisager seulement un fait analomique, pour en déduire une théorie et un traitement, de faire d'une lésion, souvent imaginaire d'ailleurs, la cause de ces déformations, à la production desquelles concourent tant de circonstanees.

Nous avons déjà incidemment parlé d'une doctrine tendant à rattacher à de prétendues rétractions mus-

CLilaires toutes les dévialions de l'épine , elle est du nombre de celles auxquelles je faisais allusion tout à l'heure. Vous avez déjà vu que, dans l'état normal, la colonne vertébrale, dépouillée de tous ses muscles, conserve néanmoins ses courbures, et tout ce que nous avons dit à ce sujet, a suffisamment établi que ce ne sont pas eux qui les rendent permanentes. La doctrine de la rétraction musculaire a cependant fait un moment beaucoup de bruit, et c'est à elle qu'il aurait fallu spécialement rapporteras déviations pathologiques. Le traitement à instituer, vous le prévoyez ; il fallait couper tous ces muscles raccourcis, et l'auleurdela théorien'y a pas manqué. J'ai examiné de très près des sujets ainsi traités par M. J. Guérin, mais jamais je n'ai constaté de guérison. J'ai même vu l'état des malades aggravé par l'opération. C'était au moins un argument conire l'opération, mais c'en esl un aussi contre la théorie, et bien d'autres preuves sont venues faire voir qu'elle n'était que le rêve d'un esprit chimérique; aujourd'hui, d'ailleurs, elle n'apparlient qu'à l'histoire.

Jamais sur le vivant, il ne m'a été donné de sentir un des musclesdudos rétracté. Sur le cadavre, je ne l'ai pas constaté davantage ; sans doute, les muscles qui répondent à la concavité de la courbe sont raccourcis, ils se sont accommodés à leurs nouveaux rapports; mais si vous les coupez, vous ne pourrez pas pour cela réduire le déplacement; si vous essayez de tirer sur la colonne vertébrale sans les avoir sectionnés, ce ne sont pas eux, mais lesligamenis qui borneront le mouvement de redressement. Lorsque j'ai interrogé les malades, rien dans le

DÉVIATIONS I)K LA TAILLE. o37

comméinoralif n'est venu donner apparence de raison à une lésion priinilive du système musculaire; quatre fois, cependant, les enfants que j'examinais avaient eu des convulsions. Chez deux d'entre eux , il y avait en même temps un rachitisme très 'prononcé, un troisième avait eu ses convulsions dans la première enfance, mais la déviation n'avait commence qu'à l'àgc de quatorze ans ; chez le dernier, les convulsions semblaient avoir coïncidé avec l'époque d'apparition de la déviation, mais il n'y avait chez cette enfant ni chez les autres aucune trace de tension musculaire. Dans les faits étudiés jusqu'à ce jour, les muscles de l'épine, s'ils ont agi d'abord, n'ont mis en action qu'une contraction purement physiologique. Je ne veux pas dire, cependant, qu'ils ne puissent être pris de rétraction pathologique comme beaucoup d'autres, mais cela doit être tout à fait exceptionnel; je n'en ai pas vu d'exemples, l'auteur de la théorie n'a jamais pu en montrer sur le vivant ni sur le cadavre un seul bien caractérisé, et toutes les recherches sérieuses poursuivies à ce sujet ont abouti unanimement à cette conclusion, que la rétraction musculaire est un élément absolument étranger aux déviations rachidiennes ordinaires.

Cette théorie n'est, du reste, qu'une variante d'une de celles qui ont été le plus anciennement émises. Mayow (1) a imaginé, en effet, pour exphquer les déviations, que les vertèbres croissaient plus rapidement que les muscles, si bien que ceux-ci se trouvant trop

(1) De rnchilide, 1 680.

558 Leçons D'oRTno^ÉDl^:.

courts forçaient le rachis à se courber. On se demande comment a pu naître une semblable théorie, s'étayant sur une supposition absolument erronée ; cela vous montre où peut conduire la subslitulion dn raisonnement à l'observation ; et encore faut-il arriver à admettre que ce développement inégal des os et des muscles n'aura lieu que d'un côté, sans quoi vous ne pouvez, même idéalement, voir se produire votre déviation ! L'idée mise en avant par M. Guérin, quoique aussi fausse, a au moins le mérite d'être plus séduisante.

Je ne passerai pas en revue les hypothèses mises en avant par Méry et Morgagni, qui cherchèrent aussi en dehors du rachis la cause première de sa déformation ; elles n'ont pas plus de valeur ; qu'il me suffise de vous dire que des auteurs modernes, que Pravaz, par exemple, en sont arrivés à professer la doctrine de Mayow!

Delpech avait cependant réagi contre ces théories imaginaires, en cherchant dans la colonne rachidienne elle-même la cause de ses courbures anormales, et en établissant que c'est à une affection propre et primitive des cartilages intervertébraux (1) qu'il faut les rapporter. D'autres auteurs localisent la lésion primitive, non plus dans les disques intervertébraux, mais dans les vertèbres elles-mêmes. M. Bouvier, qui défend cette dernière opinion, a fait appel, en effet, aux pièces pathologiques, et le résultat de ses recherches semble fuit pour imposer la conviction. Ce savant médecin démontre en effet que dans les déviations que renferment nos musées, le corps

(1) Delpech, Ostéomorphie, p. 200 etsuiv., t. I.

DÉVIATIONS m La taille. 339

et les arcs vericbraiix sont déformés. Néanmoins, je crois devoir vous répéter ici ce que j'ai déjà souvent écrit : c'est que la déformation des os est consécutive à la déviation et que celle-ci peut déjà être permanente, alors que nulle déformation du squelette n'existe encore. Nos musées ne nous offrent, en effet, que des dévialions anciennes, et c'est sur les déviations récentes qu'il faut étudier la question ; c'est donc des observations faites sur le cadavre, et non des renseignements pris sur les pièces des musées qu'il faut se servir. Rappelons-nous, d'ailleurs, que la déformation des os n'est pas sensible dans les courbures physiologiques de l'adulte, ou du moins quelle faible part on peut lui accorder, et combien, lorsqu'elle existe, cette légère déformation serait insuflisante pour expliquer la permanence des courbures vertébrales. C'est donc créer une distinction malheureuse que de reconnaître, comme l'a fait M. Bouvier, une scoliose fausse ou par flexion, et une scoliose vraie ou par déformation ; car, dans tous les cas, la flexion de la colonne vertébrale précède la déformation des vertèbres, celle-ci n'est qu'un résultat.

La déformation des disques intervertébraux, comme celle des vertèbres, est aussi une affîiire de temps, et, de plus longtemps encore, vous avez vu la facilité avec laquelle ils reviennent à leur forme dès qu'on les soustrait à la compression des ligaments périphériques rétractés, si cette déformation était primitive, si, comme le dit Delpech (1), « sans le concours de l'atfection

(1) Op. cil., p. 259.

3/iO LEÇONS d'orthopédie.

propre des cartilnges intervcrlcbraux, les déviations n'élaient pas permanenles », comment expliquerionsnous de pareils faits ?

M. Duval a donné aussi sa théorie ; il aecuse à la fois les vertèbres et les disques inicrvericbraux, qui, sous rinlluence d'une inflammation, changeraient de consistance et se déformeraient; ainsi se trouverait expliqué tout ce que l'on observe dans les cas récents et anciens. Mais, d'abord, il n'y a jamais de douleur, et comment l'intlammation permettrait-elle les brusques changements de position qui se produisent sous l'influence des attitudes?

11 y a bien des années que l'étude des faits m'a conduit à conclure que la lésion primitive des déviations vertébrales était la laxité pathologique des ligaments, et déjà, dans le cours de ces leçons, j'ai cherché à vous montrer quelles sont les conditions générales qui peuvent la produire, et comment la faiblesse du système musculaire laissant au seul appareil ligamenteux la charge de résister à la pesanteur de la tête et du tronc dans la station et la position assise, celui-ci, déjà affaibli, se laissait patliologiquement distendre; comment, dans ces conditions, une attitude habituelle, et [)rincipalement celles qu'imposent dans les actes les plus ordinaires de la vie, la prédominance d'action du côté droit du corps, et la nécessité d'un point fixe qui doit nécessairement avoir la tige rachidienne pour siège, amènent une déviation presque toujours la môme chez les divers individus; et comment, enfin, tandis que les ligaments distendus d'un côté de l'intlexion sont relâchés, leur raccourcissement habi-

DÉVIATIONS DE L\ TAILLE. ol\i

tucldii côté opposé amène leur rétraclion par suite des lois ordinaires qui président aux modifications pathologiques des tissus fibreux.

Dans mon Traité des luxations, j'ai accumulé les preuves de cette laxité pathologique des ligaments (1), j'ai également insisté sur leur rétraction morbide et sur les conditions qui la favorisaient ; et déjà à plusieurs reprises dans ces leçons, à propos des roideurs articulaires en parficulier j'ai eu occasion tle revenir sur ces faits, dont il importe de se bien pénétrer lorsque l'on étudie les déformations ou les maladies articulaires. Pour ce qui est des déviations, rien n'est plus propre à démontrer la laxilé des moyens d'union à l'état normal, que les changements produits sous lesmêmes influences, avant que la déviation ne soit devenue permanente. Je me rappelle avoir vu étaler sur la tribune de l'Académie des enfants qui avaient subi la section des muscles de l'épine ; dans le décubitus, ils étaient parfaitement droits ; mais, examinés debout, ils offraient des types de déviations du rachis. Prenez un enfant dans ces, conditions, soulevez-le par la tête, le rachis se redressera sous l'influence de la traction opérée par le poids du corps, pressez directement en sens inverse des courbures, vous réduirez aussi la déviation, qui se reproduira l'instant d'après si vous abandonnez le malade à lui-même; n'est-ce pas là la meilleure preuve du relâchement des ligaments ?

Comment, en l'absence de ce fait, expliquerez-vous,

(1)0/). Cit., p. 217 el suiv.

LliÇOINS D ORTHOPÉDIE.

l'accroissemcnl rapide de la taille qui survient à la suite des tractions, et sa diminution lorsque le corps est rendu par la station à l'action de la pesanteur? J'ai vu une jeune fdle traitée dans un établissement orthopédique, gagner, en moins de quinze jours, sous l'inllucnce de l'extension parallèle, un accroissement de taille de plus de 8 centimètres ; elle le gardait en se soutenant sur des béquilles, les béquilles ôtées elle le perdait presque immédiatement. Un jeune garçon traité par le corset spécial de MM. Chailly cl Godier, me fut présenté. Le corset enlevé, je cherchai vainement quelque indice de la difformité et déjà je pensais avoir trouvé un exemple de guérison complète, quand le pauvre enfant fatigué de se tenir debout sans support fléchit sur ses reins, et une déviation lombaire très accusée reparut immédiatement sous mes yeux.

Cet ensemble de preuves me conduit donc à professer qu'il s'agit primitivement dans les déviations vertébrales de faiblesse des ligaments survenue au milieu d'un mauvais état général; j'ajoute seulement, et nous devrons en tenir bon compte pour apprécier certains effets du traitement, que la déviation réagit à son tour sur la santé générale, de telle sorte que les mauvaises conditions sous l'influence desquelles est née la déviations s'accroissent par le fait même de sa production.

Le relâchement des ligaments comme cause primitive des déviations vertébrales, avait élé déjà invoqué d'ailleurs par Ambroise Paré (1), nous avons parcouru

(1) Ambroise Paré, édil. Malgaigne, t. II, p. 611 « de

DÉVIATIONS DE LA TAILLE, S/lâ

bien du chemin pour revenir à l'opinion de ce grand maîire; et cependant ce fait si important, sans lequel il n'est pas possible de faire concorder les données du Irailement avec celles de la physiologie et de la pathologie, est encore un peu loin des idées d'auteurs contemporains fort estimables. J'ai dit cependant que M. Bouvier partage mes idées sur ce point pour les déviations dues au rachitisme; je l'ai vu, je l'avoue avec grande satisfaclion et je serais heureux de .voir la communauté d'opinion s'établir complètement entre nous.

Je ne veux cependant pas, messieurs, reslreindre à un seul élément les causes premières des courbures rachidiennes, vous savez qu'une courbure étant donnée, il se produit au-dessus et au-dessous d'autres courbures complémentaires, qui ont pour but de ramener l'axe du corps au centre de gravité ; nous avons vu cela pour l'état physiologique, il est de même à l'état palhologi(|ue ; elles sont dues dans l'un et l'autre cas à la contraction musculaire. C'est aussi sous l'influence de cette contraclion que s'établissent les courbures vertébrales, lorsque l'un des membres étant trop court l'équilibre se trouve compromis.

On a même invoqué la paralysie des antagonistes :

laquelle (la colonne vertébrale) estant encore les ligaments, laxes, mois et glaireux, en se relevant pour la pesanteur de tout le corps, dont l'espine est le fondement comme la carène d'une navire, se contournent de costé et d'autre, et se ployent en figure de la lettre S, qui fait qu'elles (les petites Elles) demeurent tortues et bossues, et quelquefois boiteuses. »

c'est encore une cause possible de déviation, mais dont je n'ai pour ma part observé aucun exemple.

Il est enfin un ordre tout particulier de causes qui produit des déviations vertébrales, je veux parler de celles qui succèdent à la pleurésie chronique. I.,e [)oumon ne remplissant plus la cavité Ihoraciquc, les côtes sont d'abord amenées au contact du poumon et le côté de la poitrine correspondant se rétrécit et s'excave ; mais le tissu inodulaire, après avoir agi sur les côtes, peut, lorsqu'elles sontdevenues fixes, agir sur la colonne vertébrale. Chez un sujet auquel M. Marotte avait pratiqué la thoracentèse, il a observé successivement la production d'une déviation de cette espèce et sa guérison spontanée : le poumon, en effet, au bout d'un certain temps, se laissa dilater par l'inspiration et reprit son volume, la poitrine se dilata concurremment et la colonne vertébrale reprit alors sa direction normale. Ce sont là, vous le voyez, des Cas spéciaux que je ne puis que vous signaler incidemment.

L'examen que nous venons de faire, au point de vue étiologique, des lésions réelles ou supposées qui accompagnent les déviations vertébrales, a besoin d'êlre complété par l'étude anatomo-pathologique des lésions dont nous avons admis l'existence.

Nous n'avons rien à ajouter à ce que nous avons dit de l'allongement des ligaments dans un sens et de leur rétraction dans l'autre, nous en avons suffisamment démontré la réalité; nous nous contenterons de rappeler encore une fois que c'est là la lésion primordiale et essentielle de toulc déviation permanente. Mais nous

DliVIATIONS Dli LA TAILLE. S'l5

avons admis que les disques intervertébraux, que les verlèbres elles-mêmes, pouvaient aussi, bien que consécutivement, être modifiées dans leur structure et leur forme, et recevoir au bout d'un temps plus ou moins long, l'empreinte ineffaçable de la déviation.

Déjà nous savons que dans les courbures normales ce sont les disques intervertébraux qui supportent le plus grand effort de la pression, et que leur affaissement considérable explique la formation de la courbure. Il en est de même à l'état pathologique ; mais ce qu'il importe d'établir ici, c'est que ce sont eux qui subissent les premiers des modifications dans leur structure, modifications qui se traduisent surtout par la perte d'élasticité résultant de leur atrophie, qui peut aller même jusqu'à leur entière disparition du côté delà concavité.

La déformation des vertèbres, tant invoquée cependant comme cause des déviations pathologiques, ne se montre donc que bien tardivement; dans des déviations extrêmes elle est du reste proportionnellement très restreinte, ce qui porte encore témoignage contre la théorie de M. Bouvier. Cette déformation tend à faire prendre aux corps des vertèbres la forme en coin, c'est-à-dire qu'un des côtés l'emporte en hauteur sur l'autre. A cela ne se réduisent pas, du reste, les modifications qu'ils subissent, ils peuvent en effet se fusionner entre eux, vous en voyez un exemple, entre autres, sur le n" 599 du musée Dupuytren. Il est bien entendu, d'ailleurs, que ce n'est pas non plus dans les musées qu'il faut clierchcrà établir cette altération proportionnelle des disques intervertébraux et des vertèbres, la

LEÇONS d'oHTHOPÉDIE.

dessiccation de ceux-là vous aurait bientôt induits en erreur. Les observations à citer à l'appui de la proposition que je vous ai énoncée sont donc rares ; je vous citerai par exemple un fait étudié avec beaucoup de soin par M. Cruveilhier (1).

Ce professeur a mesuré les vertèbres et les fibrocarlilages d'un sujet dont la déviation était si forte que la llèche de la courbure dorsale allait à 189 millimètres. Neuf vertèbres y prenaient part, delà troisième à la onzième, avec leurs cartilages. Or, les neuf vertèbres offraient en hauteur, du côté concave, 215 millimètres; de l'aulre, 222 ; différence, 7 millimètres, environ un trentième. Les huit cartilages avaient, du côté concave, 45 millimètres ; du côté convexe , 65 ; différence , 20 millimètres, près d'un tiers. C'étaient donc les fibrocartilages qui avaient le plus souffert ; et l'on peut ajouter que celui qui sépare la deuxième et la troisième lombaire avait entièrement disparu du côté de la concavité. La neuvième, la dixième, la onzième vertèbres dorsales étaient aussi élevées d'un côté que de l'autre, tandis que les quatre fibro cartilages correspondants offraient 28 millimètres du côté convexe et 16 seulement du côté concave, ce qui nous donne bien la preuve que les fibro- cartilages sont atteints les premiers et avant toute lésion des vertèbres. Une pièce examinée par M. Martin-Saint-Ange, alors interne de M. Serres, nous offre également matière aux mêmes observations (2).

(1) Bulletin de la Société anatumique, 1" année, 1826.

(2) Journal de Maisonabe, t. I, p. 176.

M;iis si nous examinons d'autres faits observés dans d'aulres parties du corps, nous trouvons encore des lésions osseuses analogues et évidemment consécutives à des déplacements, dans toutes les subluxations par relâchement des ligaments, par exemple, et qui nous permettent d'invoquer l'analogie à l'appui de l'opinion que nous défendons. Dans ces cas, en effet, la pression amène l'atrophie d'un côté, tandis que le défaut de pression conserve à l'autre côté sa forme et lui permet même de prendre un développement hypertrophique.

Lorsque nous avons fait l'histoire de la déviation des genoux, nous avons eu occasion, à propos du genou cagneux, d'insister sur ces faits, devons montrer comment ces lésions osseuses succédaient aux rapports vicieux des surfaces articulaires, survenus eux-mêmes à la suile du relâchement du Ugament latéral interne, et quelle était la conséquence de cette déformation au point de vue du traitement.

Ici, les mêmes particularités doivent attirer votre attention, nous aurons aussi à en tenir grand compte dans l'application du traitement ; ainsi, la faiblesse, la laxité des hgaments créent non-seulement des indications générales, mais vous font voir que, dans l'application de certains des moyens que le traitement met en œuvre, dans les tractions, par exemple, il faut prendre garde d'exagérer l'allongement des liens fibreux de la tige vertébrale, de peur d'aggraver ainsi la déviation.

Ce que nous venons d'exposer relativement aux lésions anatomiques qui atteignent successivement les ligaments périphériques, les disques intervertébraux et

3ÛB LEÇONS I)'0HTH01'ÉDIIi.

les verlèbres elles-mêmes, ne constitue qu'une partie de l'étude d'anatomie et de physiologie pathologique que nous avons à poursuivre. Nous auronsdansla prochaine leçon à bien nous rendre compte des inflexions primitives et consécutives de l'épine, à éludier, en un mot, l'ensemble de leur physionomie *, c'est une des parties délicates de notre sujet.

Page 1