DIX-SEPTIÈME LEÇON
La plupart des microbes anaérobies produisent des excrétions vénéneuses comprenant : des matières neutres, indéterminées, le plus souvent azotées et indialysables, quelquefois diastasiqucs ; des substances de nature protéique qui peuvent être extrêmement toxiques et donl nous avons déjà parlé page 14(5 el suivantes; des alcaloïdes vénéneux. J'ai découvert ces derniers el indiqué leur origine dès 1873; Selmi qui les observait, presque eontemporainement leur donna le nom de ptomaïnes (de Trrwp-a, corps mort).
Avant nos recherches sur cet important sujet, quelques auteurs avaient signalé çà et là, dans les produits putrides, des matières chimiquement, vénéneuses (Panum). quelquefois même de véritables bases (Bergmann et Schmiedeberg, Rôrsch et Fassbender, Zuelzer et Sonj nenschein), mais ces observations douteuses, contredites, sans relations apparentes entre elles, étaient restées entièrement stériles. Les quelques alcaloïdes qu'on avait, observés par hasard avaient, paru ne se former que dans des circonstances tout à fait exceptionnelles. On n'en parlait plus ou l'on n'y attachait, plus aucune importance.
Jusqu'en 1873, personne ne soupçonna l'existence de toute une classe de corps alcaloïdiqUës vénéneux, régulièrement issus des bactéries, à plus forte raison ignorait-on l'origine exclusivement albuniinoïde de ces hases et la généralisation du processus anaérobie qui leur donne naissance au sein même des humeurs et des tissus des grandi animaux qu'on croyait vivre en plein bain d'oxygène et que Liehig avait d'ailleurs déclaré incapables de fabriquer des corps basiques? Avant 1873, toute substance alcaloïdique rencontrée dans les tissus ou organes de l'homme sain ou malade, était réputée y avoir été introduite criminellement durant la vie!
A cette époque, j'observai que la production d'alcaloïdes et d'autres substances vénéneuses est un phénomène qui accompagne nécessaw rement toute, fermentation anaérobie de matières albuminoïdesj Selon qui avait, entrevu ces corps en même temps que moi, mais sans s'expliquer leur origine qu'il attribua d'abord aux aliments végétaux à à leur destruction dans l'intestin, poursuivit activement ces recherches à partir de 1876. Il étudia qualitativement et sépara un certain nombre de ces hases. En 1881, j'obtins définitivement quelques-uns de ces corps à l'état de pureté et en quantités notables et le premier je déter-
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minai leur composition et les classai dans tics familles chimiques uatupellcs('). Plus tard d'autres auteurs * G. Pouchet et surtout L. Brieger, en 1885. poursuivant ces recherches, firent connaître par des travaux précis, de nouveaux alcaloïdes produits dans des conditions de culture pterminées, ou bien au cours des maladies infectieuses.
C'est l'ensemble de ces recherches que je vais rapidement exposer. Elles onl pris une grande importance depuis que raideur de cet Ouvrage a établi que ces alcaloïdes, en partie cause des effets toxiques des êtres anaérobics, peuvent se produire dans nos tissus à l'abri de tout microbe, souvent en quantités sensibles dans certaines conditions pathologiques ou artificielles, et devenir dès lors la cause des doubles fonctionnels qui créent la maladie.
Extraction des ptomaïnes. Classification. — On a
donné différents procédés pour extraire les alcaloïdes de produits putrides ou des tissus en voie d'altération. Voici la méthode générale que je recommande : les matières fermentées, les tissus, etc., sont broyés et épuisés à l'eau bouillante; le bouillon est filtré et la liqueur, privée d'ammoniaque libre par légère ébullition, est précipitée par le sous-acétate de plomb sans excès. On filtre et ajoute au filtratum juste assez l'acide oxalique pour acidifier légèrement la liqueur et précipiter en grande partie le plomb. On jette encore sur le filtre et évapore pour chasser les acides gras, en ajoutant de temps à autre un peu d'acide oxalique si l'odeur d'acide acétique ou butyrique continue à se manifester dans le distillatum. On traite alors la liqueur résiduelle par un lait de chaux très clair de façon à enlever la majeure partie, mais non la totalité de l'acide oxalique libre; enfin on concentre dans le vide, à L'état de sirop épais. En reprenant par de l'alcool h 98° centésimaux, on dissout les oxalates des bases; cette solution alcoolique est évaporée, et ['extrait sirupeux, délayé dans un peu d'eau, est broyé avec son poids d'un mélange de 2 parties de craie et d'une partie de chaux éteinte en poudre. On chauffe à 35 ou W tant qu'il se dégage l'odeur d'ammoniaque et en recueillant s'il le faut les alcaloïdes volatils, puis on épuise par l'alcool à 83° centésimaux bouillant qui dissout les alcaloïdes. On précipite de cet extrait un peu de chaux par l'acide oxalique, on sature 1 alcool par l'acide chlorhydrique, et l'on évapore dans le vide sur de la chaux éteinte. On obtient ainsi les chlorhydrates des bases cherchées. Pour les séparer (-), on dissout ces chlorhydrates dans l'alcool et l'on
H Voir Compl. rend., XCIV. 1 1 10. 1357 et 1598; JiCVH, 263 (Gautier cl Etard). — Bull. Acad. de méd., (2), XV, 7:> et 115. — Bull. Soc. cliim., XLV1II, 6. En 1878 Nencki avait Egnalc une collidine dans 1rs produits do. la fermentation pancréatique de la (rélatine.
1 Voir pour cette séparation les toxines microbiennes, par A. Gautier. Paris '1890, p. (14, cl Compl. rend. acad. des sciences, t. CXIV, p. 1150.
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précipite par le chlorure mcrcurique les hases précipitables par ce réactifs Au boul de "2\ heures, la liqueur filtrée est privée de mercure par ll"S ('). Elle contient les chlorhydrates des autres ptomaïnes qu'on dissout dans l'alcool absolu qui laisse quelques chlorures alcalins; on évapore l'alcool et sépare ensuite les bases soil par distillation en présence de magnésie (alcaloïdes volatils el fixes), soit à Tétai de chloroplati-i nales solubleset insolubles, soit par les réactifs habituels des alcaloïde-;.
Le résidu calcaire ci-dessus, d'où l'alcool à 83" centésimaux a extrait les hases libres, peut quelquefois contenir de faibles proportions de bases lixes peu solubles dans ce dissolvant {prolamine, par exemple). On acidulé légèrement ce résidu d'acide oxalique et on le reprend par beau bouillante. En neutralisant par quelques gouttes d'eau de chaux, filtrant el évaporant, on obtient les bases peu solubles dans l'alcool.
Quand on veut séparer à la l'ois les ptomaïnes et les albumotoxines (*), il convient de précipiter d'abord ces dernières par un excès de sulfate d'ammoniaque en poudre, ajouté au liquide froid (les toxines s'altèrent à chaud et sous l'influence des moindres quantités d'alcalis, d'acides] de sels métalliques lourds). Le précipité contient les toxines albumij neuses qu'on peut purifier par dialyse et séparer par les sels neutre-; (sulfate de magnésie, sel marin, etc.). La liqueur filtrée, privée d'albuj motoxines (mais non de peptones), est évaporée dans le vide et reprise par l'alcool à 75° centésimaux bouillant qui laisse la majeure partie du sulfate d'ammoniaque et dissout les sulfates des ptomaïnes. On évapore cet alcool, on dissout le résidu par l'eau, on l'alcalinise par de l'ammoniaque et l'on ajoute du sous-acétate de plomb qui précipite les peptones. On enlève le plomb par HSS ou par l'acide oxalique et l'on continue comme ci-dessus.
Obtenues par les méthodes que nous venons de décrire ou par d'autres; (Stass. Dragendorff, A. Gautier et Etard, Poucbct, Brieger), les ptomaïnes aujourd'hui connues sont fort nombreuses. Pour leur étude ofl peut les diviser en ptomaïnes à radicaux gras ou à chaînes ouvertes! et en ptomaïnes à radicaux aromatiques ou à chaînes fermées. Elles sont tantôt oxygénées, tantôt exemptes d'oxygène. Nous diviserons donc ces bases en 1° Ptomaïnes acycliques exemples d'oxygène; T ptomaïnes acycliques oxxjgénées; 3° ptomaïnes cycliques ou aromatiques: 4" ptomaïnes non classées. Nous nous bornerons ici à dire ce (pu eSj indispensable des plus importantes.
(') Ce précipité mcrcurique peut contenir diverses familles d'alcaloïdes qu'on sépare après avoir enlevé le mercure au moyen de EIaS, en précipitant successivement la liqueur ud peu concentrée par : 1° l'acétate de cuivre à froid (il doit agir 24 heures): 2» l'acétate M cuivre à chaud [bases xanthiques) ; 3° séparant enfin les hases non précipitables par ce reactiH
(-) Voir à ce sujet les toxines, citées plus haut. p. 70.
PTOMAÏNES ACYCUQUES NON OXYGÉNÉES
Monamines grasses. — La monométhylamine et la dimélhylamine se rencontrent dans la saumure de poissons, les bouillons de levures, l'huile el l'eau de foie de morue, la chair de poisson ou les champignons ayant subi un commencement d'altération, etc. La trimé- Ihylamine (CIP)5Az a été signalée dans l'urine, le sang, les saumures, l'huile de l'oie de morue, la matière nerveuse en décomposition, le levain, le fromage altérés. Elle provient, surtout de la destruction des lécithines.
Les êthylamines ont été trouvées dans la levure ou la farine avariées, dans les saucisses et viandes vénéneuses, dans les produits de putréfaction des peptônes. La propylamine existe dans les eaux de foie de morue, les matières fécales, la gélatine ensemencée d'une trace de ces matières, ainsi que dans les glandes sudoriparcs dont elle excite les sécrétions. La butijlaniine a été signalée dans les huiles et les eaux de (nie de morue. Même à dose assez faible, elle jette les animaux dans une sorte de somnolence, elle les stupéfie et peut amener des convulsions.
[Elle excite la sécrétion rénale.
.1 ai retiré des eaux et huiles de foie de morue une isoamylamine qu'on a signalée aussi dans la levure altérée. Elle paraît répondre à la
-structure (CH3)2 : Cil - GIF - CH'2 - AzH2. Elle bout vers 97°. Elle est très caustique et forme un beau hitartratc. C'est une base très toxique : 0gr,004 injectés à un verdier le tuent en trois minutes. Chez le cobaye, à
! la dose de 2 à 3 centigrammes par kilo, elle excite les réflexes et la sécrétion urinaire, produit' des tremblements, des convulsions mortelles
i quelquefois. La respiration est lente et le cœur affaibli. Vhexyla-
t mine, beaucoup moins toxique, accompagne souvent cette base.
Diamines grasses. — Ethylidène-diamine C2II8Az\ — Elle a été signalée par Briegcr dans les extraits de chair putréfiée. Son chlorhydrate est en longues aiguilles brillantes. De faibles quantités injectées sous la peau du lapin n'occasionnent que de la salivation, et île I accélérai ion respiratoire. Avec de plus fortes doses, les pupilles se Idilatent, les globes oculaires deviennent saillants, une dyspnée violilenle s'établit et continue jusqu'à la mort.
Triméthylène-diamine CnH'0Az\ etc. - - La triméthylène-diamine a a élé découverte dans les cultures du vibrion cholérique. Elle est très vénéneuse et produit des tremblements et des convulsions. La tétraméthylène-diamine ou pufrnscine CMPA/. est abondante, d'après Brieger, dans la chair ou la gélatine étendue d'eau et putréfiées à l'air. On la trouve dans les cadavres, du 11" au 16e jour. On peul la séparer grâce
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à sa faible solubilité dans l'eau froide el à- son ehloroplatinate assez soluble à chaud; le ehloroplatinate de oadavérine qui l'accompagne ne cristallise qu'après. La putrescine forme un liquide clair, d'odeur spermatique, liés alcalin, bouillant à 175" (Brieger), a 158" (Udransky et Baumann). Elle fond à 28", forme des sels bien cristallisés; elle s'unit directemenl à CO*. Elle nesl pas vénéneuse.
Cadavérine C8HuAzs ou A/1 P • CH* •< Iff ■ Cl I2 • CIP • CHS ■ AzIP. — Elle est identique avec lupentarhéthylène-diamine existe dans les cadavres du 3* au 15e jour (Brieger). On l'extrait de lapluparl des matières animales putréfiées. Comme la précédente, on l'a signalée dans les urines cyslinuJ riques; elle est souvent accompagnée de putrescine, neuridine, et névrine, celle-ci disparaissant, à mesure que la première se forme. La cadavérine libre est un liquide fumant à l'air, dont elle attire l'acide carbonique; bouillant de 175 à 178" (vers 118" Brieger). Elle donne un ehloroplatinate peu soluble, formé de prismes jaunes rougeâtres^ Son chloromercurate, comme celui de putrescine, est insoluble dans l'alcool fort. Ses combinaisons cristallines ont la propriété de change?! très brusquement de forme (M. Elle n'est vénéneuse qu'à haute dose. On remarquera que cette base a même formule que la spermine. 11 en esj de même de la neuridine C5JluAzs des chairs, fromages, gélatine, etc.] soumises à l'action des vibrioniens. Le chlorhydrate de neuridine dégage par l'oxyde d'argent une odeur repoussante de sperme. Pendant son évaporation elle semble se polymériser et gélatinise. La potasse la transforme en un mélange de di- et de triméthylamine. Son chloroj platinate forme des aiguilles très solubles. Elle est inoffensive.
SaprinœCFB^Az*. — C'est un autre isomère de ces bases. Elle accompagne la cadavérine. Son chlorauratc est stable. Elle n'est pas vénéneuse.
Guanidines. — La méthylguanidine C2IFAz5 ou Azil = C ^j}.CH3 qui se produit quand on oxyde la créatine et la créatinine, a été signalée dans la chair et le bouillon fermentes; dans les cultures de choiera et dans celles du microbe de Finckler-Prior. C'est une base cristalline, déliquescente, très alcaline. Son ehloroplatinate est assez soluble. Elle est très toxique. (F, 020 tuent, un cobaye avec dyspnée, tremblements, convulsions, perte des urines, défécation, dilatation des pupilles. L'animal est pris d'étouffements et meurt le cœur en diastole.
PTOMAÏN ES ACYCLIQUES OXYGÉNÉES
Nevrine; choline, etc. — Elles se rencontrent en général dan- les produits de putréfactions commençantes. Elles proviennent originaire
(') GootEvrrcH. liull. Soc. chim., (3). t. XIV. p. 13B4.
mcnl des lécithines. Il en es1 de môme dè la mùscàrine et de la bétaïnc. .Nous avons l'ail, |>. 221 et suivantes, l'étude de Ions ces corps.
Mydatoxine, C'iI'r'Az02. — Elle a été découverte par Brieger dans les cadavres à côté de la putrescine et de la cadavérinè. Son chlorhydrate fond à 190°. Cette ptomaïne est peu toxique.
Mydine, C8HuAzO. — Cette hase accompagne les précédentes. Elle donne un picrate fusible à 195". Elle est très instable, réduit les sels d'or et se décompose à la distillation. Elle ne parait pas vénéneuse.
Gadînine, C7H16Az02. — Elle a été extraite par Brieger des eaux mères île la morue altérée. Son chloroplatinate forme des paillettes jaune d'or peu solubles. Son chlorhydrate, très peu solublo dans l'alcool, précipite par l'acide picrique. La gadinine n'est pas toxique.
Héthylgadinine, CsH18AzO\ — Elle a été rencontrée par Brieger à côté de la mydatoxine, dans la chair de cheval putréfiée. Elle est tétanisante à dose assez élevée et arrête le cœur en diastole.
Mijliloloxine, C°HlsAz(P. — La niytilotoxine a été extraite par Brieger des moules toxiques. Son chloraurate assez stable cristallise et fond à 182". Son chlorhydrate forme des tétraèdres. L'ébullition avec la potasse en dégage de la triméthy lamine. Cette base pourrait donc répondre à la constitution (CH^Az C '' CI|,CH™- Elle est extrêmement toxique
■ et produit les phénomènes connus de l'empoisonnement par les moules. Elle perd toute propriété vénéneuse en présence d'une faible quantité de carbonate de potasse.
Propylgltjcocy aminé, CuHlsAz302. — Cette base a été extraite par B. Griffiths, des urines de malades atteints d'oreillons. Par oxydation, elle se transforme en méthylglycocyamine ou créatine. Elle répond à la
■ constitution AzUrCC^jl;^.^.^^1).