DIGESTION PANCRÉATIQUE
D ig es lion tryps ique.
Le suc pancréatique naturel, le suc pancréatique de macération et les solutions de trypsine préparées par l'un des procédés ci-dessus, ont la propriété de peptoniser les substances albuminoïdes. La peptonisation trypsique se différencie de la peptonisation peptique en ce qu'elle s'accomplit en milieu alcalin; mais elle peut se faire au besoin en milieu neutre ou même très légèrement acide; la peptonisation peptique ne s'accomplit, on le sait, qu'en milieu acide (1 à 10 pour 1000 d'acide minéral). La peptonisation trypsique, au contraire, ne peut se produire en présence d'une proportion d'acide dépassant 1 pour 1000. Nous verrons en outre que les transformations peptiques et les transformations trypsiques ne donnent pas les mêmes produits ultimes de transformation.
La dissolution d'une matière albuminoïde dans une solution de trypsine est d'autant plus rapide que la température se rapproche plus de 40°. Au delà, l'action n'augmente plus avec la température; vers 60-70" les solutions trypsiques perdent leur propriété protéolytique. Mais le pancréas bien desséché par l'alcool et l'éther, ou les précipités séchés à froid que donne l'alcool dans les solutions trypsiques, peuvent être portés à 100° sans perdre leurs propriétés protéolytiques.
La trypsine agit bien en milieu neutre ; elle agit plus énergiquement en milieu alcalin ; la proportion d'alcali la plus favorable est 3 à 4 pour 1000 de carbonate de soude; on peut même alcaliniser par le carbonate de soude jusqu'à 10 pour 1000. Les acides minéraux, l'acide chlorhydrique, par exemple, même en très petite quantité retardent ou suspendent l'action de la trypsine : d'après Kûhne, une quantité d'acide chlorbydrique égale ou supérieure à 0,5 pour 1000 empêcherait toute action ■ de ce suc; des doses inférieures, égales par exemple à 0,1 pour 1000, retardent déjà considérablement l'activité de ce ferment. Si cependant la liqueur contient des substances albuminoïdes en solution, ces proportions d'acide chlorhydrique ont sur lui une action inhibitoire beaucoup moins marquée. Les acides organiques nuisent moins à l'action de la trypsine que les acides minéraux : en présence de 0,1 pour 1000 d'acide acétique ou d'acide lactique, elle transforme aussi rapidement les substances albuminoïdes qu'en milieu neutre. II y a plus : une solution d'ovalbuminc additionnée d'un peu de chlorure de sodium et de 1 à l2 pour 100 de bile est plus rapidement peptonisée en présence de 0,l2 pour 1000 d'acide lactique qu'en milieu neutre (*). Le borax et le cyanure de potassium semblent favoriser l'action trypsique. Les sels
(') Linclberger, Maly's Jahresb. f. Th. Ch., 1883, p. 280. A. Gaulicr. — Chimie biologique.
de mercure, de fer, l'acide salicylique en Forte proportion, contrarient cette action.
Pour reconnaître la présence de la trypsine dans un suc pancréatique ou dans une liqueur organique quelconque, on Fait généralement agir celle liqueur sur de la fibrine à 40° en présence d'un antiseptique (*) et du carbonate de soude (0,3 pour 100 d'eau). Si la liqueur contient de la trypsine, la fibrine se dissout (*).
Arthus substitue aces procédés le suivant, fondé sur cette observation que la trypsine est le seul de tous les ferments pèptonisants qui donne de la tyrosine en quantité pondérable aux dépens des substances albuminoïdes, de telle sorte que la production dans une liqueur albumineuse de ce corps cristallisable et peu solublc est plus caractéristique de là digestion trypsique que la liquéfaction de la fibrine, et même que la production de protéoses. Mais il faut de toute nécessité se mettre à l'abri des microbes qui peuvent produire eux-mêmes de la tyrosine aux dépens des substances albuminoïdes.
A cet effet, à une solution de fibrine dans le fluorure de sodium à I pour 100, Arthus mélange volumes égaux de suc pancréatique, ou de liqueur pancréatique, et de fluorure de sodium à 2 pour 100. Le mélange fluoré à 1 pour 100, et par conséquent stérile, est abandonné à l'étuve à 40°. Au bout d'un temps plus ou moins long selon l'activité de la liqueur tryptique, on voit se déposer au fond du vase des masses blanchâtres formées par la réunion de très fines aiguilles cristallines biréfringentes de tyrosine.
Ce procédé, très exact pour reconnaître la trypsine, demande malheureusement un très long temps d'observation, la séparation et la cristallisation de la tyrosine étant un phénomène tardif de la transformation des substances albuminoïdes par ce ferment (3).
Lorsqu'on fait agir le suc pancréatique ou l'extrait aqueux de pancréas sur une substance albuminoïde naturelle, sur de la fibrine par exemple, on voit la fibrine se dissoudre peu à peu. puis, après un temps suffisamment prolongé il se fait dans la liqueur un dépôt cristallin plus
(') L'addition d'un antiseptique puissant (quelques gouttes de thymol ou de sulfure dé carbone) est indispensable, car les sues pancréatiques sont des milieux de culture très favorables aux micro-organismes, et les microbes de la putréfaction ont la propriété de déterminer, aux dépens des substances albuminoïdes, la production de substances identiques à celles qui résultent de la transformation trypsique, notamment les protéoses el peptones.
(2) Cl. Fermi propose d'employer la gélatine comme réactif de la trypsine. Avec celte substance tbvmoliséc il fait une gelée ferme (7 de gélatine pour 100 d'eau) qu'il place au fond de petits tubes à essais. Il verse sur cette gélatine, placée à 40°, la solution à essayer. La gélatine se liquéfie d'autant plus vile qu'il y a plus de trypsine. Arch. f. Hygiène, XII, p 235.
(5) On doit remarquer : 1° que beaucoup de bactéries donnent de la tyrosine en détrmsanl les albuminoïdes sans pour cela qu'il soit démontré que cette transformai ion soi! adribuable à la trypsine ordinaire; 2° que quelques substances protéiques, telles que la gélatine, ne donnent pas de tyrosine parla trypsine.
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ou moins abondant. Supposons qu'aussitôt la dissolution de la fibrine produite nous examinions la composition du liquide de digestion; nous observerons les laits suivants. 11 reste au Pond du vase une très petite quantité de substance non digérée. Le liquide filtré, porté à l'ébullition, donne un coagulum plus ou inoins abondant. On constate même que ce tcoagulum se produit en deux temps, vers 56°, puis vers 64°-75". Hertnann (') admet que ces deux coaguluius correspondent à deux globulines Tonnées par le dédoublement de la fibrine. Arlbus et Huber (2) , ont montré qu'ils proviennent l'un et l'autre de la fibrine dissoute , dans les produits de sa transformation trypsique et dédoublée à la température de 56°. Débarrassée de ce coagulum, la liqueur filtrée contient des substances albuminoïdes protéosiques. Elle ne coagule pas par les acides à froid ou à l'ébullition ; elle donne à la température ordinaire un précipité par l'acide nitrique, le ferrocyanure de potassium acétique, le chlorure de sodium acétique, précipités solubles à chaud iet se reformant par refroidissement
On peut distinguer dans le produit de cette digestion une hétéroprottéosc, une protoprotéose, une deutéroprotéose et une peptone.
Supposons maintenant qu'on fasse agir très longtemps la trypsine sur ; la fibrine, et qu'on attende que la tyrosine se dépose dans la liqueur ; celleci, débarrassée par filtration de ce précipité, ne coagule plus à l'ébullii tion ; elle donne les réactions des substances albuminoïdes, mais non plus nettement les trois réactions protéosiques par l'acide nitrique, parle ferirocyanure de potassium acétique, et par le chlorure de sodium acétique, i Elle précipite encore, mais moins abondamment, par le sulfate d'ammoi niaque dissous à saturation : elle renferme donc encore des protéoses, imais presque uniquement de la deutéroprotéose, et surtout des peptones. A côté d'elles la liqueur dissout des produits qui proviennent d'une I hydrolyse avec dédoublement encore plus avancé des substances proi téiques primitives, produits qui ne présentent plus les réactions des < corps albuminoïdes. Ils consistent surtout en glucoprotéines, leucine «ét tyrosine, avec un peu d'acide aspartique, d'ammoniaque et d'une
• substance mal définie appelée proléine-chromogène.
La peptone obtenue par l'action prolongée de la trypsine sur les sub-
• stances albuminoïdes, notamment sur la fibrine, n'est pas la même que
• celle qui résulte de l'action prolongée du suc gastrique sur ces mêmes
• substances (p. 145). Kûhne appelle la première antipeptone ou trypsinepeptone, la seconde ampbopcptone ou pepsine-peptone. Nous n'avons pas ici à étudier (ce qui a été déjà fait) les modes de préparation et de séparation de ces deux sortes de peptones. Supposons que nous ayons
(') Zeilsch. f. physiol., Ch., XI, p. 508. (2) Arch. de PkysioL, 1893, y. 447.
obtenu ces peptones séparées des différentes substances qui les aceom* pagnent; dissolvons-les dans l'eau et soumettons-les à l'action de la trypsine à une température de 40". L'antipeptone (trypsique) ne subit aucune transformation sous l'influence de la trypsine; l'ampliopeptone (pepsique) au contraire est modifiée; on voit se déposer des masses cristallines de tyrosiue mélangée de leucine. Il reste en solution une peptone : c'est de l'antipeptone et non plus de l'ampliopeptone, car si on l'isole de cette liqueur, elle n'est plus transformée par le suc pancréatique.
Nous pouvons résumer ces notions en disant : 1° la pepsine agit en milieu acide : l'acidité la plus favorable à son action correspond a 2 ou 3 pour 1000 d'acide cblorhydriquc ; elle n'agit pas en milieu neutre mi alcalin. Le produit ultime des transformations peptiques des substances albuminoïdes est l'ampliopeptone. Dans cette digestion il ne se produit pas sensiblement de substance appartenant au groupe des acides amidés, et en particulier il ne se fail .pas de tyrosine.
2° La trypsine agit en milieu alcalin, neutre ou très faiblement acide; elle perd toute activité en présence de 1 pour 1000 d'acide cblorliydrique. Les produits ultimes de transformation tryptique sont l'antipeptorie et des acides amidés principaux de l'économie, à savoir la leucine et la tyrosine.
La trypsine agit sur toutes les substances albuminoïdes, ovalbumine, sérumalbumine, globulines, caséines, donnant ainsi des protéoses, des peptones, de la leucine et de la tyrosine.
La gélatine est dissoute par le suc pancréatique et transformée en gélatoses et en gélatine-peptonc. Nencki a obtenu, en faisant agir sur la gélatine une macération de pancréas, de la gélatine-peptone, de la leucine, du glycocolle, de l'ammoniaque, mais pas de tyrosine (').
Le tissu conjonctif n'est attaqué par la trypsine qu'après avoir été gonflé par les acides. L'élastine du tissu élastique est transformée en élastoscs.
En résumé, le suc pancréatique agit sur presque toutes les substances alimentaires; il transforme les hydrates de carbone en matières sucrées : il émulsionne et dédouble les graisses neutres qu'il change en partie en glycérine et acides gras; il peptonise les substances albuminoïdes en milieu légèrement alcalinisé par les carbonates alcalins ou même en milieux neutres.
(') Ce qui se conçoit d'après ce que nous avons dit (p. 07 cl 108) de la constitution «le la gélatine. D'après Kiihne, la gélatine pure ne donnerait ni glycocolle, ni leucine (!)