CONSÉQUENCES IMMÉDIATES LÉSIONS DES PARTIES MOLLES
(Planche II, hg. 1, 2, 3 et 4.)
Nous allons maintenant, Messieurs, examiner les lésions produites par les projectiles des fusils de guerre, en commençant par celles des parties molles.
Suivant la quantité de force vive que possède un projectile au moment où il atteint le corps humain, il peut y produire une simple contusion ou faire effraction à la peau et, dans ce dernier cas, ou bien s’arrêter dans les tissus après avoir pénétré plus ou moins profondément, ou bien traverser la partie atteinte de part en part et s’échapper au dehors; enfin, si au lieu d’atteindre le corps plus ou moins perpendiculairement à sa surface, il le touche tangentiellement, il se borne à érafler superficiellement le tégument ou à l’abraser dans toute son épaisseur. On a donné des noms à chacune de ces variétés de lésions. Celles qui sont superficielles sont, d’une part, la contusion, d’autre part, les érosions et les sillons; dans les sillons.
le derme est abrasé dans toute son épaisseur, dans les érosions, sa couche profonde reste intacte. Les lésions dans lesquelles le projectile a pénétré dans les tissus sont nommées plaies pénétrantes et nous devons distinguer les plaies pénétrantes incomplètes ou plaies en cul-de-sac et les plaies pénétrantes complètes ou plaies en séton; on les nomme encore perforations incomplètes et perforations complètes.
J’emploierai souvent le terme de séton pour désigner les perforations complètes, mais je dois vous dire, cependant, qu’on réservait autrefois ce terme de séton pour désigner les plaies pénétrantes complètes dont le trajet était creusé immédiatement sous la peau dans le tissu cellulaire souscutané, comme celui que l’on créait avec l’aiguille à séton.
Contusions.
Les contusions simples des parties molles étaient loin d’être rares autrefois, particulièrement dans la période des projectiles ronds; ceux-ci perdaient rapidement de leur vitesse et, arrivées près du terme de leur course, les balles mortes produisaient Eissez fréquemment des contusions soit des parties molles seules, soit des os sous-jacents et cela sans aucune solution de continuité des téguments; les mêmes lésions pouvaient être dues à des balles rondes ayant perdu de leur force vive par le fait d’un ricochet; la forme de ces balles, la rareté relative de leurs déformations expliquaient bien la fréquence des contusions à cette époque lointaine. La contusion était caractérisée par rapparition d’une ecchymose, parfois par la formation d’une escarre si le traumatisme avait été plus violent; le tout était souvent accompagné d’une sensation d’engourdissement du membre atteint.
Je vous ai dit que la contusion pouvait atteindre les os
sous les téguments intacts ou simplement contusionnés; lorsqu’une balle morte ou ayant ricoché atteignait perpendiculairement la peau qui revêt la face interne du tibia, ou le crâne, le choc pouvait produire dans l’os de petites déchirures vasculaires, souvent un soulèvement du périoste par du sang épanché quand il s’agissait d’os compact; si l’os atteint était spongieux, il pouvait y avoir au point contus une sorte de tassement des trabécules osseuses avec attrition de la moelle et épanchement de sang. Nous reviendrons sur ce sujet avec plus de détail lorsque nous étudierons les lésions du squelette.
Dans les guerres actuelles les contusions sont devenues très rares et cela s’explique facilement; la forme de nos balles, leur force vive et leur coefficient de pression bien supérieurs à ce qu’ils étaient du temps des projectiles sphériques, leur mouvement de rotation qui, comme je vous l’ai dit, se conserve même plus longtemps que celui de translation et qui leur permet d’agir à la façon d’une vrille, tout cela facilite singulièrement leur pénétration et ce ne peut être que dans des conditions exceptionnelles que la surface atteinte leur résiste. La contusion simple ne peut se produire que si la balle a perdu presque toute sa vitesse, par le fait d’un ricochet, par exemple, et si, de plus, elle atteint les tissus non par sa pointe, mais par ses faces latérales.
Anciennement, les contusions étaient non seulement elssez fréquentes, mais souvent graves dans leurs suites par le fait de l’infection; celle-ci était d’autant plus fréquente que l’insignifiance apparente de la lésion faisait négliger les soins les plus élémentaires; nous ne laisserons plus aujourd’hui l’infection compliquer le cours de la maladie ou s’installer au moment où l’escarre se détache; un pansement protecteur lui défendra l’accès.
Eroi^ions et sillons.
Je me borne à vous signaler, sans y insister, les éraflures superficielles produites par une balle qui a atteint tangentiellement la surface tégumentaire; les sillons s’en distinguent par le fait que la peau a été abrasée dans toute son épaisseur; il en résulte que la plaie, de forme allongée, s’agrandit par écartement de ses bords; cette lésion ne présente, du reste, rien de particulier et qui ne puisse s’observer dans des blessures dues à d’autres agents dans la vie civile. Il n’y a donc pas lieu d’en dire plus long.
J’arrive maintenant aux lésions vraiment typiques qui sont les plaies en cul-de-sac et les plaies en séton, les premières présentant un orifice d’entrée et un trajet qui se termine dans l’épaisseur même des tissus, et les secondes présentant un orifice d’entrée, un trajet et un orifice de sortie. Ici j’intervertirai l’ordre que nous avons suivi; au lieu de commencer par l’étude de la lésion la moins complète, je ferai l’inverse parce que, lorsque nous connaîtrons les caractères des dernières, il nous suffira de quelques mots pour en déduire ceux des premières.
Plaies en séton.
Nous avons à étudier les caractères multiples de l’orifice d’entrée, de celui de sortie et du trajet intermédiaire.
En abordant l’étude de ces lésions si particulières nous devons nous rappeler que les deux facteurs principaux qui commandent leurs caractères spéciaux sont d’une part les propriétés, spéciales aussi, de l’agent qui les produit, du projectile, de l’autre, les propriétés des tissus atteints. Pour le projectile nous avons donc à tenir compte
de ses qualités physiques et dynamiques et pour les tissus intéressés, de leur texture, de la nature des éléments qui les constituent et de leurs rapports, soit entre eux, soit avec les objets extérieurs. Nous allons voir immédiatement les applications de ces données.
Orifice d’entrée. — Si le projectile atteint par sa pointe les téguments perpendiculairement à leur surface, il broie, grâce à sa force vive et à son mouvement de rotation, une étendue de tissu égale à son propre diamètre, et la perte de substance ainsi produite devrait être arrondie et avoir le diamètre de la balle. En réalité, la perte de substance est bien arrondie, mais son diamètre est inférieur à celui du projectile. Pour comprendre ce fait, il faut se souvenir que la peau est à la fois extensible et élastique. Que se passe-t-il lorsque le projectile arrive à son contact? Avant de se laisser broyer, la peau cède à la pression, elle se distend et se déprime en entonnoir autant que le lui permet la résistance des plans sous-jacents et ce n'est que lorsque l’entonnoir ne peut plus continuer à s'approfondir, soit parce que la distensibilité de la peau est épuisée, soit parce qu’elle est arrêtée par une résistance profonde, que le projectile en broie le fond; or ce fond est formé par le tégument étiré, aminci et, lorsque, grâce à son élasticité, il est revenu à sa place, les bords de la perte de substance se sont rapprochés et le diamètre de la perforation est moindre qu’au moment de sa production.
Si donc la peau atteinte est très extensible et si les tissus sous-jacents sont peu résistants, l’entonnoir est profond et l’orifice, d’un diamètre très inférieur à celui de la balle; si la peau est moins extensible et les tissus sous-jacents plus résistants, l’orifice peut être égal ou peu inférieur à ce diamètre. La plaie d’entrée d’une balle qui a pénétré à la
partie antérieure de l’abdomen est étroite, elle est égale au diamètre de cette balle si c’est au niveau de la calotte crânienne ou de la face interne du tibia que le coup a porté; si sous la peau se trouve une aponévrose épaisse comme le fascia lata, elle est plus petite que dans le second cas, mais plus grande que dans le premier.
Une autre circonstance fait varier le diamètre de la plaie d’entrée, c’est la vitesse plus ou moins grande dont est animé le projectile; moins celle-ci est grande, plus la peau a de temps pour se laisser déprimer en entonnoir avant que la cohésion de ses molécules soit vaincue, plus au contraire elle est considérable, plus la perte de substance est rapidement effectuée avant que l’élasticité du tégument ait eu le temps d’entrer en jeu; dans le premier cas l’orifice est étroit, il est grand dans le second. Les nombreuses expériences faites avec différents projectiles et différentes armes ont démontré ce fait et permettent d’énoncer les règles suivantes : 1° Le diamètre de l’orifice d’entrée est inférieur à celui du projectile. 2° Le diamètre de l’orifice d’entrée est d’autant plus inférieur à celui du projectile que la distance de tir est plus grande.
Les tableaux suivants vous le montrent.
Plaies d’entrée (d’après von Coler) Mauser 8"^*" (Blessures des parties molles)
Il est clair que les dimensions de l’orifice d’entrée sont en rapport avec le diamètre des projectiles eux-mêmes; les orifices d’entrée des projectiles modernes sont de dimensions très réduites comparativement à ceux que produisaient les anciennes balles; autrefois, pendant les guerres de Grimée ou d’Italie, il était facile d’introduire le doigt dans les plaies sans aucun débridement, il est absolument impossible d’en faire autant actuellement; bien plus, dans la guerre russo- japonaise on a noté que les plaies dues au fusil japonais étaient si petites qu’il était parfois difficile de les découvrir sans les renseignements donnés par le blessé.
La forme de la perte de substance est arrondie et régulière lorsque la balle a atteint la peau de pointe, perpendiculairement à la surface et qu’elle n’est pas déformée. Il n’en est pas toujours ainsi; l’orifice d’entrée a la forme d’un parallélogramme quand le projectile est arrivé de flanc, celle d’un ovale ou d’une ellipse s’il a touché obliquement; s’il a été déformé par un ricochet ou par une première blessure, la plaie est à la fois anormalement grande et irrégulière. Enfin il est des cas où la balle a atteint les tissus perpendiculairement à leur surface et où cependant la plaie, au lieu d’être ronde, est ovalaire; cela dépend alors de l’attitude du membre au moment de la blessure; supposons que le projectile atteigne la région antérieure de la cuisse, le membre étant dans la position d’extension de la cuisse sur le bassin et de flexion de la jambe sur la cuisse; dans ces conditions la peau de la région antérieure de la cuisse est allongée dans le sens de Taxe du membre : la balle y creuse une perte de substance circulaire, mais, une fois le membre revenu à l’attitude du repos et l’élasticité des téguments entrant en jeu, l’orifice se trouve plus étendu dans le sens transversal que dans le sens vertical; au moment du coup, les téguments allongés dans ce dernier sens occupaient une plus grande longueur; la plaie est ovalaire à grand axe transversal.
Un autre caractère de la plaie d’entrée c’est le renversement en dedans de ses bords; ce caractère constant et pathognomonique est une conséquence de l’enfoncement de la peau en entonnoir; c’est en effet le fond seul de cet entonnoir qui est broyé par la balle et juste assez pour que l’orifice permette son passage; la base de l’entonnoir reste en place tant que l’on n’a pas touché à la plaie. Le renversement des bords de la plaie en dedans est donc constant si la plaie est fraîche; si elle ne l’est pas il peut ne plus exister; les mouvements du blessé, ceux qui lui sont imprmiés pour le transporter ou une exploration le font facilement disparaître; précieux quand il est présent, il ne faut pas s’étonner de son absence, ni se baser sur elle pour le diagnostic. Théoriquement, le renversement doit être d’autant plus accusé et plus étendu que la vitesse du projectile est moindre puisque, dans ce cas, la profondeur de l’entonnoir est plus grande.
Le dernier caractère des plaies d’entrée est Vexistence d’une zone brunâtre sur le bord même de la perte de substance; cette coloration foncée est due à deux causes; en premier lieu, à des débris de poudre incomplètement brûlée déposés sur les parois de l’entonnoir par la balle qui s’est en quelque sorte essuyée au passage; cette coloration disparaît par un lavage ou un essuyage soigneux. Après l’enlèvement de cet enduit on voit sur le vivant (mais non dans les expériences cadavériques) persister une coloration variant du brun noir au bleuâtre et qui, elle, ne disparaît pas sous l’influence des lavages; elle rappelle celle des ecchymoses et occupe précisément la bordure cutanée renversée en dedans sur les bords de la plaie; cette coloration est due à la contusion violente subie par les parties de la peau déprimée en entonnoir; les parois de cet entonnoir ont subi à la fois une pression, une extension et une friction rapide et énergique qui expliquent facilement la contusion et la teinte eccbymotique.
Concluons donc que, dans la règle, V orifice d’entrée des plaies par projectiles de fusil est constitué par une plaie arrondie, avec perte de substance en général de diamètre inférieur à celui du projectile, à bords légèrement renversés en dedans et à bordure ecchymotique.
Nous avons vu, chemin faisant, les conditions qui peuvent modifier cette plaie ou faire varier ses caractères; je vous ai montré que ces variations sont toujours dues à des causes purement physiques. Dans tous les cas le diagnostic de la plaie d’entrée ne doit pas se baser sur un seul de ces caractères mais sur leur réunion ou au moins sur la présence des plus importants d’entre eux.
Orifice de sortie. — Les caractères de la plaie par laquelle le projectile s’échappe des tissus sont beaucoup plus variables que ceux de l’orifice d’entrée et cela se comprend facilement; ce projectile, en effet, peut avoir traversé tantôt une mince couche de tissus mous, tantôt une couche plus épaisse et plus résistante, tantôt, enfin, avoir rencontré les os; toutes ces circonstances diverses ont dû modifier inégalement soit sa vitesse restante, suivant que la dépense de force vive a été plus ou moins grande, soit même sa forme, si les résistances ont été assez fortes. Voyons quels sont les caractères de la plaie de sortie, et comment ils varient suivant la nature et les propriétés du but atteint et traversé.
La forme de l’orifice de sortie est ordinairement très différente de celle de la plaie d’entrée; celle-ci était arrondie et avec perte de substance, celle-là est une solution de continuité, une fente tantôt simple, tantôt bifurquée ou étoilée et sans aucune perte de substance; même lorsque cette plaie de sortie est de grandes dimensions, à grands lambeaux, ces lambeaux rabattus suffisent pour la fermer complètement. Pourquoi cette forme si différente de
celle de la plaie d’entrée ? Les conditions dans lesquelles se trouvent les téguments à la sortie l’expliquent aisément; la balle qui a traversé les parties molles d’un membre arrive à la face profonde de la peau avec une vitesse plus ou moins diminuée suivant l’épaisseur et la résistance des parties intéressées dans le trajet, la peau élastique a le temps de céder et de former un entonnoir à sommet périphérique avant de se rompre; celui-ci sera donc plus allongé qu’à l’entrée; d’autre part, le tégument n’est pas soutenu comme il l’est à l’entrée par les plans de tissus sous-jacents, mais absolument libre; le projectile ne pourra dans ces conditions comprimer la peau puisque aucun point d’appui ne la soutient; elle cédera donc et se distendra jusqu’à ce que la limite de cohésion soit atteinte; alors elle se fendra et laissera échapper le projectile. La preuve indirecte que cette explication est bien la vraie, c’est que précisément si le tégument est soutenu à la sortie, le membre atteint étant appuyé contre un objet résistant, un mur, un tronc d’arbre, l’orifice de sortie est alors plus ou moins arrondi et avec perte de substance.
Lorsque, dans le trajet, les os ont été atteints et brisés, il arrive fréquemment que les esquilles ou les grands fragments osseux sont projetés dans la plaie de sortie; on comprend que celle-ci puisse alors présenter une forme des plus irrégulières. Dans les mêmes circonstances le projectile est souvent déformé, quelquefois fragmenté, et nous pourrons voir dans cette dernière éventualité deux ou plusieurs orifices de sortie avec un seul orifice d’entrée.
Les dimensions de la plaie de sortie, et surtout les dimensions respectives de la plaie d’entrée et de celle de sortie ont fait le sujet de nombreuses discussions; déjà Dupuytren soutenait que toujours la plaie d’entrée est plus petite que celle de sortie, tandis que Blandin affirmait exactement le contraire. En réalité on ne peut établir de règle absolue et invariable et les choses se sont du reste
sensiblement modifiées par l’introduction des projectiles cuirassés, moins déformables que les anciennes balles de plomb.
Quand les parties molles seules ont été atteintes, nous trouvons aujourd’hui une plaie de sortie linéaire ou étoilée; la longueur de la fente est légèrement supérieure au diamètre de la plaie d’entrée. Si l’on peut dire qu’en règle générale la plaie de sortie est un peu plus grande que celle d’entrée, il faut bien remarquer qu’à l’entrée il y a perte de substance et qu’il n’y en a pas à la sortie; au point de vue de la quantité de tissus intéressés et de la nature des désordres, la plaie d’entrée est une lésion plus considérable que la plaie de sortie; établir la prépondérance en comparant la longueur d’une fente avec le diamètre d’un orifice circulaire, ne me paraît pas logique; on ne doit comparer que des objets comparables et ce n’est pas le cas.
Lorsque la balle a rencontré sur son trajet des parties dures — les os — et les a fracturés, les esquilles peuvent être projetées dans la plaie de sortie et chacune d’elles peut, en agissant pour son compte, agrandir cette plaie. C’était la règle autrefois mais cela est devenu bien moins fréquent et moins accusé actuellement; ce n’est guère que lorsque l’os fracturé n’est recouvert du côté de la sortie que par une mince couche de tissus que cet effet se trouve réalisé.
Les dimensions de la plaie de sortie varient comme celle de la plaie d’entrée suivant la vitesse du projectile, c’est-à-dire suivant la distance du coup; plus le projectile a une vitesse considérable, plus les dimensions de la plaie de sortie sont grandes, et cela parce que dans ces conditions les téguments n’ont eu que peu de temps pour céder à la propulsion en avant et ont éclaté avant la formation d’un cône allongé ; si, au contraire, la balle n’a plus qu’une faible vitesse, la peau se laisse pousser en avant et forme
un cône très allongé qui éclate à son sommet, la balle fait donc une déchirure sur un tégument étiré, et, lorsque celui-ci revient à sa position normale, nous y trouvons une solution de continuité plus petite que tout à l’heure; il faut cependant remarquer que si à l’entrée les dimensions de la perte de substance par pression, broiement, sont exactement limitées au contact du projectile, la déchirure de la sortie peut être plus ou moins longue suivant l’état moléculaire des tissus atteints.
Plaies de sortie (d’après von Coler). Mauser 8'""’.
(Blessures des parties molles.]
Nous observons à la sortie une disposition absolument inverse de celle que nous avons décrite à l’entrée; si nous pouvons examiner la plaie fraîche, non altérée par les contacts, les transports, etc., nous voyons que les bords de la déchirure de sortie, ou ses lambeaux si elle est étoilée, sont renversés en dehors; souvent, à travers cet orifice, du tissu adipeux, des franges aponévrotiques font saillie ou bien la pointe d’une esquille en cas de fracture; comme pour l’entrée, ce caractère fait souvent défaut au moment de l’examen, non qu’il n’ait existé, mais parce qu’il a été détruit après la blessure. Cependant il n’est pas
très rare que, même après la guérison, on puisse encore distinguer l’entrée à une cicatrice légèrement déprimée et la sortie à une cicatrice plus ou moins saillante.
De ce que le projectile n’a pas agi à la sortie par attrition comme à l’entrée, il résulte que nous ne devons pas rencontrer sur les bords de la plaie d’ecchymose immédiate à teinte brunâtre; en effet, dans les premiers moments, il n’y a pas de coloration anormale des bords de la déchirure, mais il arrive fréquemment qu’un peu plus tard une ecchymose apparaît; elle est due non à l’attrition comme à l’entrée, mais à une déchirure par traction des vaisseaux étirés au moment de la formation du cône de projection; la peau est alors brusquement séparée des couches sous-jacentes et il se forme au pourtour de la plaie, comme l’a montré Pirogof, une sorte de poche où s’accumule du sang et où s’arrêtent fréquemment les corps étrangers légers, les fragments de tissus de vêtements en particulier; dans tous les cas, l’ecchymose de la plaie de sortie est tardive, à l’inverse de ce qui se passe à l’entrée.
Pour résumer les caractères de la plaie de sortie, nous dirons que celle-ci présente la forme d’une déchirure shnple ou étoilée, sans perte de substance, de dimensions un peu supérieures au diamètre de la plaie d’entrée, que ses bords sont renversés en dehors et que l’ecchymose y est tardive.
Comme pour l’entrée, la diminution du calibre des armes et la moindre déformabilité des projectiles cuirassés ont modifié d’une façon analogue, mais peut-être encore plus accusée, les dimensions de la plaie de sortie; les anciennes balles donnaient lieu à la production, même à d’assez grandes distances, d’une plaie de sortie large, fortement déchirée, beaucoup plus large que l’entrée; cela était dû à la déformation du projectile, à son grand diamètre et à la propulsion dans le trajet de masses con-
sidérables de tissus jouant eux-mêmes le rôle de projectiles; dans le cas de fracture, on voyait, sans exceptions, un orifice de sortie largement déchiré, de 10 cm., par exemple, ou même plus large encore; actuellement les plaies de sortie sont réduites à des fentes de dimensions très minimes, peu déchirées; elles présentent ces caractères même dans le cas de fracture pour peu que l’os atteint soit éloigné de la peau et séparé d’elle par des masses musculaires un peu épaisses; elles sont cependant plus grandes que dans les trajets des parties molles.
Trajet. — Le projectile qui a traversé la peau rencontre au-dessous de celle-ci différentes couches de tissus mous ou durs; pour le moment, nous ne nous occuperons que des parties molles, l’étude des lésions des os et des articulations, des vaisseaux et des nerfs présentent des caractères particuliers et nous leur consacrerons des chapitres spéciaux. Restent donc le tissu cellulaire souscutané et intermusculaire, les muscles et leurs tendons, les aponévroses et les petits vaisseaux et nerfs. Les lésions produites dans ces différentes parties sont commandées par les propriétés respectives de celles-ci.
Sous la peau le projectile rencontre une couche plus ou moins épaisse de tissu cellulaire adipeux; ce tissu est mou et dépourvu d’élasticité, aussi la balle y creuse-t-elle, en le traversant, un canal cylindrique dont le diamètre est égal au sien. Au-dessous du pannicule graisseux se trouve l’aponévrose superficielle, plus ou moins forte suivant les régions, et pourvue de fibres élastiques généralement assez abondantes; il doit se passer pour elles ce qui se passe pour la peau, l’orifice aponévrique doit être d’un diamètre inférieur à celui de la balle; c’est, en effet, ce qui se vérifie. La perforation des aponévroses varie de forme suivant la vitesse du projectile; plus ou moins arrondie et avec légère perte de substance pour une balle
de calibre un peu fort et possédant une grande vitesse, elle est réduite à une simple fente linéaire, quelquefois difficile à trouver à l’autopsie lorsque la lésion est due à une balle cuirassée de petit calibre et que sa vitesse est relativement faible.
Le tissu musculaire est à la fois élastique et contractile, sa consistance est plus ou moins ferme, plus molle dans le relâchement, plus dure pendant la contraction; il est assez fragile. Autrefois, le trajet à travers un membre pouvait être comparé à une série de cônes tronqués dont la base était tournée du côté de la sortie; ces cônes creusés dans les masses musculaires étaient séparés par les aponévroses beaucoup moins atteintes, le premier cône était le moins évasé, le dernier présentait le plus grand diamètre.
Supposons un trajet creusé par une balle du fusil Vetterli à travers trois muscles successifs séparés les uns des autres par des aponévroses, nous aurons la figure suivante : orifice arrondi à la peau, mesurant environ 9 mm. de diamètre, à bords ecchymosés et légèrement renversés en dedans, trajet cylindrique de 10 mm. de diamètre dans le tissu adipeux sous-cutané, orifice en forme de fente ovalaire avec légère perte de substance et mesurant environ 8,5 mm. de longueur dans l’aponévrose superficielle; dans la première couche musculaire, plaie en cône tronqué un peu plus large à son origine que la perforation de l’aponévrose et s’évasant de façon à mesurer un diamètre au moins double à sa base qui repose sur la seconde lame aponévrotique ; dans cette lame, orifice en forme de fente avec quelques déchirures, mais sans perte de substance, fente un peu plus grande que celle de la première lame; cône musculaire dans le muscle suivant, plus large à son origine que le précédent et s’évasant dans de plus grandes proportions encore; même progression pour la troisième lame fibreuse et pour la troisième masse mus-
culaire; enfin, plaie de sortie à la peau notablement plus large que celle d’entrée, ordinairement étoilée, mais sans aucune perte de substance. Chaque cône musculaire est plus ou moins rempli par une masse formée par du sang en partie liquide, en partie coagulé, et par le tissu musculaire réduit en bouillie. Une partie de ce magma demi-liquide a été projeté en avant et a contribué à l’agrandissement des lésions.
Actuellement, les choses se sont sensiblement modifiées dans le sens d’une diminution de l’étendue et de l’intensité des désordres. A part leur diamètre moindre, rien n’est changé relativement à la plaie d’entrée à la peau et au canal cylindrique creusé dans le tissu adipeux; mais on est immédiatement frappé de la petitesse des ouvertures aponévrotiques réduites à de simples fentes, souvent difficiles à trouver, et de l’absence d’évasement en cônes successifs de la plaie musculaire; cette dernière n’est représentée que par un étroit canal régulièrement cylindrique ou peu s’en faut, et l’examen des parois de ce canal semble indiquer que les fibres ont été simplement divisées et fort peu broyées ; il est presque du calibre de l’arme, même à sa partie terminale. C’est du moins ce que nous avons pu voir maintes fois dans nos expériences cadavériques et c’est bien ce que représentent les figures de von Coler faites d’après des coupes de cadavres congelés.
Les choses se passent-elles de la même façon sur le vivant ? Il est permis d’en douter ; la contractilité musculaire ne peut être mise hors de cause, les fibres coupées doivent forcément s’écarter par le fait de leur élasticité et surtout de leur contractilité, et le canal doit évidemment être bien plus large sur le vivant que sur le cadavre; mais il est bientôt comblé d’abord par le sang épanché, puis par l’exsudât et le gonflement inflammatoires. Dans tous les cas, il faut retenir des résultats expérimentaux que les lésions produites dans les muscles par les projectiles
cuirassés de petit calibre sont réduites au minimum, c’està-dire presque à une simple solution de continuité sans attrition.
Au temps des balles de 10 à 11 mm., on pouvait observer des blessures des parties molles et des muscles qui présentaient les caractères explosifs, très peu accentués, il est vrai; Socin a donné la figure d’un cas de ce genre; c’était un coup de feu à travers le deltoïde. Cela ne peut plus se voir aujourd’hui. Makins est de cet avis; il n’en a jamais observé de cas au Transvaal, et il doute fort, dit-il, de l’existence des effets explosifs en ce qui concerne les parties molles.
Les tendons présentent une structure analogue à celle des aponévroses; comme elles, ils sont pourvus, et encore plus abondamment, de fibres élastiques; ils en diffèrent par leur forme rubannée ou cylindrique, leur épaisseur et leur résistance considérables.
Anciennement, on a pu voir assez fréquemment un projectile passer entre des tendons voisins et contigus sans les léser, bien que son diamètre fût supérieur à l’intervalle qui les sépare, en un mot, les tendons pouvaient s’écarter brusquement au moment où la balle passait entre eux, mais à la condition qu’ils fussent suffisamment mobiles; cela n’était plus possible s’ils étaient au contraire fixés; observé quelquefois à la partie inférieure de l’avant-bras, ce genre de lésion ne pouvait se produire ni aux doigts ni I à la partie antérieure du poignet, où les tendons sont maintenus par des ligaments. Dans nos expériences, je n’ai jamais vu lésion semblable se produire avec les balles cuirassées et ü me paraît bien peu probable que cela soit possible; leur vitesse bien plus grande que jadis me semble ne pas le permettre. Les lésions les plus fréquentes sont les sections complètes ou partielles et, dans le premier cas, les bouts s’écartent comme dans les sections produites par les instruments tranchants.
Une lésion plus rare, c’est le séton des tendons; on a vu déjà anciennement de ces perforations sur des tendons volumineux, tels que le tendon d’Achille, le tendon rotulien ou celui du triceps crural et, de nos jours, des tendons moins larges peuvent être perforés de la même façon, comme Makins l’a indiqué. Naturellement, le diamètre de ces perforations est de beaucoup inférieur à celui du projectile, puisque les tendons sont richement pourvus de fibres élastiques.
Le trajet d’une balle dans les parties molles peut être direct lorsqu’il traverse ces parties d’un orifice à l’autre en ligne droite, ou bien il est indirect dans le c£is contraire et il peut alors être figuré soit par une ligne courbe, soit par une ligne coudée, brisée une ou plusieurs fois. Ces déviations du trajet sont dues aux résistances rencontrées par le projectile pendant la traversée de la partie atteinte. Actuellement, les trajets indirects sont tout à fait exceptionnels et il suffit presque toujours de réunir par une ligne droite les orifices d’entrée et de sortie pour connaître exactement ce trajet; pour qu’il en soit autrement avec nos projectiles, il faut que leur force vive ait été presque complètement dépensée par la rencontre d’une résistance qui l’a épuisée, soit que la balle ait produit une première blessure, soit qu’elle ait ricoché contre un objet résistant. En effet, d’après les expériences de von Brun’s, les balles de 8 mm. traversent à 100 m. 4 ou 5 membres placés les uns derrière les autres en brisant leurs os et à 800 m., quelquefois même à 1200 m., elles sont encore capables d’en traverser 2 ou 3.
Il n’en était pas du tout ainsi autrefois et, tout au contraire, du temps des balles rondes, les trajets directs étaient l’exception plutôt que la règle; non seulement les balles déviaient lorsqu’elles rencontraient un os, soit en plein, soit latéralement, mais les aponévroses, les tendons, les muscles contractés pouvaient suffire à provoquer un
changement dans leur direction. Plus tard, les balles cylindro-coniques ou cylindro-ogivales furent beaucoup moins sujettes à ces déviations; cependant on en observait encore parfois, mais rarement dans les blessures des parties molles seules. J’ai vu chez un blessé du siège de Paris un trajet indirect de ce genre dû à la balle prussienne du fusil à aiguille; le projectile avait pénétré à la partie supérieure et externe de la cuisse gauche, au niveau du grand trochanter, mais il n’y avait aucune lésion apparente du squelette et le blessé guérit sans aucune complication, ce qui ne serait certainement pas arrivé si l’os avait été atteint; la balle était logée dans l’épaisseur de la paroi abdominale à gauche de la ligne médiane, assez profondément située, très voisine du péritoine; le projectile que j’enlevai lorsque la plaie fut cicatrisée était aplati latéralement et il avait très probablement frôlé l’aponévrose fascia lata tendue et soutenue par la résistance profonde du trochanter; la déformation du projectile ne pouvait laisser de doute sur la réalité d’un trajet indirect.
On peut parfois, à un examen superficiel, commettre l’erreur de prendre pour indirect un trajet en réalité direct, si le blessé est examiné dans une attitude de la partie lésée autre que celle qu’elle avait au moment du coup; il suffit alors de lui faire prendre cette dernière position pour rectifier l’erreur.
On observait parfois une variété de trajets indirects, à laquelle on donnait le nom de trajets en contour; il y en avait de plusieurs espèces. Les plus communes et les plus compréhensibles se voyaient au crâne; un combattant atteint en plein front présentait dans cette région une plaie d’entrée tandis que l’orifice de sortie se trouvait en arrière, à l’occiput; il semblait évident qu’il s’agissait d’un séton du crâne, mais on ne constatait ni signe de fracture ni symptômes cérébraux; c’est qu’en réalité le projectile n’avait pas pénétré dans la
boîte crânienne, et voici l’explication, maintes fois vérifiée, de ce fait : la balle traversait en avant les parties molles seules, la résistance du frontal la faisait dévier et il l’aurait simplement rejetée hors de la plaie si elle n avait déjà cheminé sous la peau, de sorte que, refoulée par l’os, elle rencontrait celle-ci, qui la repoussait à son tour contre l’os, et ainsi de suite jusqu’au moment où elle finissait par traverser ces téguments lorsque son incidence était favorable.
On décrivait de même des trajets en contour thoreiciques, dans lesquels la paroi costale jouait le même rôle que la calotte crânienne; des trajets en contour articulaires particulièrement au genou; on a même vu, dit-on, des plaies en contour du cou.
Une autre espèce de plaies en contour, plus difficile à admettre et dont cependant les anciens chirurgiens ont donné des observations plus ou moins probantes, est celle dans laquelle le projectile, au lieu de suivre la convexité du crâne ou des côtés, chemine dans leur concavité entre la calotte et la dure-mère, entre la paroi costale et la plèvre, ou même dans l’épaisseur de la paroi abdominale; il faut naturellement que le projectile commence par pénétrer la paroi sous une incidence très oblique jusqu’à la couche qui ra;rrête; s’il s’agit du crâne, il arrive jusqu’à la dure-mère, mais celle-ci résiste, le refoule du côté des os qui l’empêchent de s’échapper, et il fait alors son chemin entre la calotte et la dure-mère, décollée au fur et à mesure jusqu’à son arrêt final.
Les plaies en contour, à quelque variété qu’elles appartiennent, semblent incompatibles avec la forme des projectiles cylindro-coniques ou cylindro-ogivaux et avec le mouvement spiral qui les anime, et je ne sache pas que l’on ait jamais vu depuis l’époque des balles rondes de plaies en contour du crâne ni de la poitrine.
En est-il de même des plaies en contour des articula-
tions ? Pendant la guerre franco-allemande on a observé un assez grand nombre de cas de blessures du genou présentant une ouverture d’entrée en avant et un orifice de sortie dans le creux poplité et qui ont guéri sans accidents; on était tenté d’admettre que ces guérisons s’expliquaient parce que l’articulation n’avait pas été traversée et qu’il s’agissait d’une plaie en contour; à cette époque, en effet, une plaie articulaire entraînait presque fatalement la suppuration de l’articulation avec toutes ses conséquences et le plus souvent la mort. En face de la fréquence relative de faits de ce genre on dut se demander si l'explication n’était pas erronée. Simon, de Heidelberg, montra qu’une tige métallique du calibre de la balle prussienne pouvait traverser d’avant en arrière le genou demiflécM sans léser les os, à la faveur d’un léger écartement des surfaces cartilagineuses; d’autre part, on acquit la certitude que les plaies pénétrantes articulaires, dans certaines conditions, peuvent guérir sans accidents. J’ai vu un cas de ce genre, dans le service du professeur Gosselin, pendant le siège de Paris; il s’agissait d’une plaie pénétrante du genou avec fracture de la rotule, qui guérit après l’élimination de petites esquilles et sans aucune autre complication. Disons immédiatement que les blessures qui, à cette époque, guérissaient sans complications, sans suppuration étaient celles qui avaient échappé par bonheur aux explorations ou autres interventions peu aseptiques; les orifices étant de petites dimensions et laissés à eux-mêmes, la guérison pouvait se faire. On se demanda alors si ces soi-disant plaies en contour articulaires n’étaient pas de véritables plaies pénétrantes qui avaient guéri malgré la pénétration; il semble bien qu’il en était réellement ainsi; ce fut l’opinion unanime des chirurgiens en 1870. Avec le calibre réduit et les projectiles cuirassés, la question ne se pose même pas; reportez-vous à ce que je vous ai dit des balles de 8 mm.
qui, d’après von Brun’s, traversent de part en part à 100 m. quatre ou cinq membres, à 800 m. deux ou trois, ainsi qu’aux expériences confirmatives de von Coler. Il est dès lors impossible de supposer un instant que des projectiles possédant une pareille force de pénétration se laissent jamais dévier par la faible résistance des côtes ou refouler par la peau du crâne.
Plaies en cul-de-sac.
Les plaies en cul-de-sac ou plaies pénétrantes incomplètes, fréquentes autrefois, sont devenues de plus en plus rares à mesure que les armes se sont perfectionnées, et actuellement presque toutes les balles traversent de part en part soit les membres soit les cavités splanchniques. Dans les nombreux tirs expérimentaux que nous avons faits depuis que les balles cuirassées ont été adoptées, je ne me souviens pas que nous en ayons observé un seul cas avec la charge entière ni avec une charge réduite de façon à donner au projectile la vitesse qu’il a à 800 m.
Cependant, dans les combats, ces plaies peuvent se produire, mais alors elles sont dues soit à des balles perdues provenant de très grandes distances, soit à des projectiles ricochés ayant perdu presque toute leur vitesse.
Dans ces plaies en cul-de-sac nous avons à considérer l’orifice d’entrée, le trajet et le fond.
La plaie d’entrée est arrondie et en général étroite, sauf dans les conditions déjà mentionnées où, sous la peau, se trouvent des parties résistantes qui s’opposent à la formation de la dépression en entonnoir; assez souvent cet orifice présente une forme irrégulière parce que la balle s’est déformée en ricochant, ou une forme ovalaire, allon-
gée, parce qu’elle a touché le blessé plus ou moins obliquement et non par sa pointe.
Le trajet était décrit anciennement comme figurant un cône à base située dans la profondeur; la plaie allait en s’élargissant par le fait de l’aplatissement de la balle et de la propulsion devant elle des tissus broyés; le fond était donc la partie la plus large et pouvait occuper soit les parties molles soit un os fracturé comminutivement ou lui-même creusé d’un cul-de-sac plus ou moins régulier. Le plus souvent le projectile occupait le fond du cul-desac; il pouvait arriver cependant qu’il fût absent et on se l’expliquait de la façon suivante : ce projectile, atteignant une partie du corps recouverte de vêtements, avait refoulé ceux-ci en doigt de gant dans les tissus mous, lésant ces derniers à travers ce cul-de-sac vestimentaire resté intact; en enlevant les vêtements pour découvrir la blessure, le doigt de gant avait été retourné et la balle en était sortie; la preuve de ce mécanisme était fournie par l’absence de perforation aux vêtements.
Aujourd’hui les culs-de-sac sont devenus rares et il est exceptionnel que l’on en observe, sauf dans les os; leur trajet a bien moins de tendance à présenter cet évasement dans la profondeur qui était la règle jadis; comme pour les sétons il est réduit à un canal souvent étroit, rétréci au niveau des plans fibreux et un peu plus large dans les masses musculaires.
J’ai eu l’occasion d’observer pendant le siège de Paris deux plaies en cul-de-sac, produites par la balle du fusil à aiguille; des deux projectiles extraits, l’un, à peu près intact, avait traversé la poitrine d’avant en arrière et s’était arrêté dans la région dorsale au milieu des parties molles; le second, aplati, provient de ce blessé atteint à la partie supérieure de la cuisse sans lésions osseuses et chez lequel la balle avait été se loger dans l’épaisseur de la paroi abdominale. Une troisième balle, de Ghassepot
celle-ci, que je dois à mon ancien collègue, le professeur Joannès Martin, a été trouvée à l’autopsie d’un aliéné blessé pendant la Commune en 1870 et mort à l’hospice des Vernaies en 1892; elle se trouvait dans le tissu cellulaire sous-cutané de la cuisse et le blessé ne présentait aucun signe de fracture ancienne; la balle est considérablement aplatie et il est plus que probable que cette déformation s’était produite avant la blessure et expliquait sa faible pénétration.
Corps étrangers.
Les corps étrangers qui compliquent les plaies par balles sont de diverses natures; les uns sont formés par le projectile lui-même entier et intact, ou, s’il est divisé, par tout ou partie de ses fragments; d’autres corps étrangers proviennent d’objets mobilisés par le projectile et chassés par lui dans la blessure; on leur donne le nom de projectiles indirects; ils sont d’espèces variées; tantôt ce sont des fragments de pierre, de bois, que le projectile a rencontrés sur son passage, a détachés et poussés devant lui; tantôt c’est le blessé lui-même qui les fournit, ce sont les boutons de sa tunique, les verres de ses lunettes, des fragments de cuir de son équipement, de ses chaussures, ou des débris des étoffes de ses vêtements; ce sont même parfois des esquilles osseuses provenant d’un blessé voisin. Ces différents corps étrangers peuvent se rencontrer soit dans les plaies en cul-de-sac, soit quelquefois aussi dans les plaies en séton. Si nous laissons de côté ce qui concerne les lésions des os, nous pouvons dire qu’actuellement les projectiles directs ne se rencontrent guère que dans les culs-de-sac. Il en est autrement des projectiles indirects et si les corps
solides, tels que les fragments de verre, de pierre, de bois, les boutons ne restent guère inclus que dans les culs-desac, il est au contraire très fréquent que de petits débris vestimentaires se rencontrent dans les sétons, même dans les sétons des parties molles. Naturellement ces corps étrangers, à quelque catégorie qu’ils appartiennent, sont bien moins fréquents et de bien moindres dimensions que jadis; le calibre, la forme pointue des balles cuirassées et leur moindre déformabilité leur permettent de perforer les objets rencontrés sans en détacher autre chose que de menues parcelles; leur mouvement spiral agit dans le même sens. Si avec les projectiles de 10 mm. on pouvait rencontrer dans les plaies ce que Delorme appelle un gâteau vestimentaire, c’est-à-dire une superposition de morceaux de la tunique, du gilet et de la chemise de plusieurs centimètres de surface, actuellement ce fait est tout à fait exceptionnel et ce que l’on trouve, ce sont simplement quelques filaments du drap de la tunique, de la capote ou du pantalon.
Nous verrons plus tard que si le gâteau vestimentaire était fatalement l’occasion de complications graves et de suppurations prolongées, les menus débris qui souillent les sétons ou les culs-de-sac des balles actuelles jouent un rôle bien moins important à ce point de vue.
Quant à la localisation des corps étrangers dans les différentes parties de la blessure, on peut dire que ceux qui sont lourds, dont la masse est notable sous un petit volume, s’ils peuvent s’arrêter au fond d’un cul-de-sac ne se rencontrent pas dans le trajet d’un séton; que ceux au contraire qui sont légers ou dont la surface est considérable par rapport à leur masse sont facilement déviés et s’arrêtent même dans les sétons; c’est dans les culs-de-sac seuls que l’on peut trouver la balle ou des fragments volumineux de celle-ci, tandis que dans les sétons ce sont surtout des particules vestimentaires, quelquefois des mor-
ceaux plus volumineux ou des fragments de corps légers en forme de lamelles.
Ces corps étrangers ne se rencontrent pas indistinctement tout le long du trajet, mais seulement dans certains points de celui-ci, où le projectile, rencontrant une résistance plus grande, les a abandonnés parce que son frottement a été plus énergique; c’est donc avant les perforations aponévrotiques, dans le tissu cellulaire qui double la membrane fibreuse que nous les trouvons en général arrêtés; le trajet se rétrécit en ce point, l’aponévrose résiste, le projectile fait effort pour passer et abandonne les corps légers qu’il a entraînés jusque-là avec lui. Il est encore un point où ces corps se rencontrent souvent, c’est la poche de Pirogoff, cet espace creusé entre la peau décollée et la dernière aponévrose traversée avant la sortie.
Il nous reste à examiner deux points. En premier lieu, la présence des débris vestimentaires dans les blessures par armes à feu est-elle fréquente actuellement ? Elle l’est en réalité beaucoup plus que ne le feraient supposer le calibre, la forme, le peu de déformabilité et la puissance de pénétration des balles cuirassées. Von Goler a trouvé de ces débris dans 12 % de ses expériences faites en enveloppant de toile noire les membres sur lesquels il tirait. Je suis convaincu, à la suite de très nombreux examens, que cette fréquence est beaucoup plus considérable et je ne suis pas éloigné de croire qu’une blessure faite à travers des vêtements de drap est presque sans exception compliquée de la présence de menus débris; depuis plusieurs années j’ai examiné minutieusement tous les trajets expérimentaux produits sur des cadavres revêtus de la tunique réglementaire et j’y ai trouvé presque sans exception quelques brins de drap, particulièrement sous la peau, à l’orifice d’entrée.
Le second point qui nous a été révélé par l’expérimentation, c’est le fait que ces filaments pénètrent dans
l’épaisseur des tissus autour du trajet à une profondeur que l’on était loin de soupçonner. Karlinsky tire une balle de 6 mm. sur les fesses d’un chien enveloppé d’étoffe verte et il trouve autour de l’orifice de sortie des filaments de l’étoffe dans un rayon de 2 centimètres; dans une autre expérience, le coup pénètre au niveau de l’épaule et traverse le poumon et on trouve dans ce dernier des fils verts à 3 cm. autour du trajet. Tavel, qui cite ces faits, les a confirmés par des tirs expérimentaux, moins démonstratifs il est vrai puisque c’est dans des boîtes remplies de gélatine que passait la balle; Karlinski a vu de petits débris pénétrer dans les fentes de la gélatine jusqu’à 12 centimètres excentriquement.
Nous pouvons conclure de ce que je viens de vous exposer que les corps étrangers vestimentaires sont très fréquents dans les plaies par armes à feu modernes, malgré les qualités du projectile qu’elles lancent.
Il est un dernier corps étranger qui forcément pénètre dans toute plaie par arme à feu, c’est le fragment des téguments qui a été broyé par la balle à l’orifice d’entrée; il y a toujours perte de substance et par conséquent toujours pénétration de particules cutanées. C’est un fait important au point de vue de la marche ultérieure de la blessure; nous l’examinerons plus tard.
Blessures explosives.
Il est un genre de blessures dont je vous ai déjà dit quelques mots et qui a donné lieu à de nombreuses discussions; l’observation qui en a été faite, particulièrement pendant la guerre de 1870, a été l’origine de nombreux travaux expérimentaux.
Voyons d’abord quels sont les caractères particuliers de ces blessures explosives. Gomme le nom l’indique, ces
caractères sont analogues à ceux des lésions produites par des projectiles creux remplis d’une substance explosive; on trouve alors un vaste foyer de dilacération dans les parties musculaires réduites en bouillie, les lames fibreuses aponévrotiques dilacérées en lambeaux et la peau largement déchirée au point où les gaz l’ont distendue puis l’ont fait éclater en s’échappant; c’est en effet ce que l’on trouve parfois dans certaines blessures à courte distance produites par des balles de fusils de guerre et ce que l’on a observé tout particulièrement en 1870; à cette époque les belligérants se sont accusés réciproquement d’avoir employé des projectiles explosifs, tant ces caractères étaient accusés; l’examen plus attentif et l’expérimentation ont démontré qu’il n’en était rien et que, dans certaines conditions, les balles de fusils de guerre peuvent produire des blessures de ce genre.
Les blessures explosives se distinguent par les caractères suivants : l’orifice d’entrée peut ne pas différer de celui d’une blessure ordinaire; c’est même la règle; mais il y a des exceptions, et alors cet orifice, au lieu d’avoir ses bords renversés en dedans, est plus ou moins analogue à celui de la sortie; les lambeaux de peau qui le bordent sont rejetés en dehors et des pelotons adipeux, des franges de tissus fibreux peuvent y faire saillie; ces particularités sont du reste rarement observées et seulement dans les régions où, immédiatement sous les téguments, se trouve un plan résistant, comme à la face interne du tibia, par exemple; on ne peut se défendre de comparer ces effets avec ceux que produirait une explosion. Le plus souvent la plaie d’entrée ne présente pas de caractères anormaux, mais alors, au delà des téguments, l’aponévrose est largement déchirée, les muscles sont broyés de telle sorte qu’ils se trouvent creusés de vastes foyers remplis d’une bouillie rougeâtre mélangée de tissus fibreux effilochés et la plaie de sortie est formée
par une large déchirure irrégulière dont les lambeaux sont rejetés en dehors; à travers cette ouverture béante fait saillie une masse informe composée de bouillie musculaire, de tendons, d’aponévroses, de nerfs et de vaisseaux déchiquetés et, si l’os a été touché, d’esquilles, dont quelques-unes sont plus ou moins volumineuses mais dont la plus grande partie est réduite en menus fragments, en sable osseux.
Une particularité tout à fait propre aux blessures explosives c’est que des vaisseaux ou des nerfs même assez volumineux peuvent être déchirés et rompus bien que leur siège ne corresponde pas au trajet; cette lésion spéciale, signalée par Habart, est exceptionnelle, mais a été observée du temps des projectiles de 11 mm.
Les blessures explosives ne peuvent se produire que dans certaines conditions, qui peuvent tenir soit aux quabtés physiques et dynamiques des projectiles, soit aux propriétés des tissus intéressés.
En ce qui concerne le projectile, nous savons maintenant que plus son calibre est fort, plus le métal dont il est composé est déformable et plus la vitesse dont il est animé est grande, plus l’explosion est intense, et, en ce qui concerne les tissus atteints, nous savons aussi que plus il entre dans leur constitution de substances incompressibles ou peu compressibles, c’est-à-dire d’éléments liquides, plus ils sont aptes à subir ces désordres particuliers que l’on nomme explosifs; que ces lésions spéciales ne se produisent pa^ dans ceux de nos tissus qui sont à la fois compressibles et élastiques. Le cœur ou la vessie, avec leur contenu liquide, le foie, la rate, le cerveau, les diaphyses sont des exemples d’organes appartenant à la première de ces deux catégories, tandis que les poumons appartiennent à la seconde.
Il va sans dire que la facilité de production des phénomènes explosifs et l’intensité de ceux-ci varient suivant
que tous les facteurs favorables à leur production sont réunis ou que les uns ou les autres font défaut; à courte distance une balle volumineuse en plomb mou fera voler le crâne en éclate et sauter la cervelle, tandis qu’une balle de moindre calibre et moins déformable pourra traverser à la même distance des masses musculaires en y creusant simplement un canal étroit et régulier.
En résumé, les blessures explosives sont caractérisées par Vextension à distance du passage du projectile, de la désorganisation des tissus et cela surtout à Vorifice de sortie et dans le trajet, quelquefois aussi, quoique dune façon moins évidente, à la plaie d'entrée.