ÉTHER
L'époque à laquelle ont eu lieu les premières applications de l'éther à l'anesthésie chirurgicale a été jusqu'à ces derniers temps l'objet de nombreuses discussions ; il s'est produit à ce sujet un grand nombre de revendications paraissant suffisamment fondées, sur lesquelles il était d'autant plus difficile de prononcer un jugement équitable que le véritable inventeur était mort depuis de longues années, dépouillé par des rivaux peu scrupuleux, et dont le nom même commençait à tomber dans l'oubli. Des documents qui viennent d'être publiés par Rottenstein (2), il résulte que les droits réels à lapriorité appartiennent à Horace Wells. C'est lui, Messieurs, qui doit être, en effet, regardé comme l'inventeur de l'anesthésie chirurgicale ; c'est lui qui le premier a montré les pro-
(1) Ether ou oxyde d'éthyle (4Hl0O). L'éther sulfurique, découvert en 1540 par Valerius Cordus, se prépare par l'action de l'acide sulfurique sur l'alcool ; — liquide incolore, très réfringent, limpide et d'une grande mobilité ; — sa saveur est d'abord acre et brûlante, puis fraîche. — Il est parfaitement neutre. Densité à l'état liquide =0,723 à 12°, 5 (Gay-Lussac). U bout à 34% 5 environ (Wurtz, Dictionnaire de chimie).
(2) Traité d'anesthésie chirurgicale par le Dr Rottenstein. Paris, 1S80.
priétés stupéfiantes du protoxyde d'azote, et il est non moins prouvé que c'est lui qui a également découvert l'usage que Ton pouvait faire dans la chirurgie pratique de l'éther pour annihiler la douleur. Il est donc regrettable que Morton, un dentiste auquel il avait fait part de sa découverte, et Jackson, chirurgien de Boston, aient eu la prétention de lui ravir le fruit de ses persévérantes études et pendant longtemps aient passé pour les véritables inventeurs de l'anesthésie appliquée aux opérations chirurgicales. On savait dès cette époque, que l'éther absorbé soit à l'état liquide par les voies digestives, soit à l'état de vapeur par les voies respiratoires, était capable de produire l'insensibilité.
En 1818, Or fi la signala des faits de ce genre dans des expériences qu'il pratiqua sur des chiens (1).
Marion Sims (2) cite un chirurgien américain du nom de Crawford Long, qui, dès le 30 mars 1842, aurait profité de l'anesthésie produite par l'éther pour pratiquer des opérations. Nous sommes en droit de douter que cette dernière assertion soit fondée, Crawford Long n'ayant publié ses observations que dix ans plus tard, à une époque où Ton ne discutait déjà plus la valeur de l'éther comme agent d'insensibilité. Toujours est-il que cette importante découverte ne pouvait être plus longtemps retardée : un hasard aurait mis un jour ou l'autre sur la voie si H. Wells n'avait tout d'abord, avec un grand esprit de généralisation-, indiqué le parti que l'on tirerait en chirurgie de l'inhalation des vapeurs d'éther.
Comme pour tous les autres anesthésiques, ce fut sur des malades à qui l'on devait arracher des dents cariées, que Ton tenta les premiers essais. Morton fit cette petite opération le 30 septembre 1846, à un individu nommé Eben Prost, qui fut endormi par ce procédé. Les 17 et 18 octobre, des opérations plus sérieuses furent pratiquées ; mais, pour éviter que la méthode d'anesthésie que Morton employait de concert avec Jackson ne fût trop tôt divulguée, craignant que quelque chirurgien n'agit à leur égard de la même façon qu'ils avaient
(1) Traité des Poisons par M. £. Orfila, t. II, p. 418. Paris, 1818.
(2) The discovery of anesthesia, Virginia médical Monthly, may 1877.
agi vis-à-vis de H. Wells, ils masquèrent l'odeur de l'éther avec un peu d'huile de néroli et donnèrent à ce produit le nom de Lethéon.
Cette supercherie dura peu ; dans le courant du mois de décembre, la nouvelle de la découverte arriva en Angleterre, et Robinson après une première expérience sur un malade à qui il arracha une dent, se servit de l'éther pour de grandes opérations. Guthrie, Liston et Fergusson imitèrent ^aussitôt son exemple.
En France, on accueillit au début avec réserve les récits merveilleux qui nous arrivaient de l'étranger; mais dès le 12 janvier 1847, Malgaigne faisait à l'Académie de médecine une communication sur l'anesthésie par les vapeurs d'éther. Dans les séances des 4 et 10 février suivants, Sédillot lisait un intéressant mémoire sur ce sujet h la Société médicale de Strasbourg. Les résistances cédèrent peu h peu. Velpeau, Cloquet, Jobert de Lamballe, prêtèrent l'appui de leur autorité à la nouvelle méthode qui se généralisa rapidement.
Ce fut également en 1817 que James Simpson administra pour la première fois l'éther, afin de diminuer les douleurs de l'accouchement.
La grande volatilité de l'éther exige pour son administration que l'on se serve d'un appareil. La petite quantité que Ton verserait sur une compresse serait trop rapidement évaporée pour qu'il en entrât suffisamment dans les voies respiratoires du malade. Morton fit construire le premier appareil consistant simplement en un ballon de verre de trois à quatre litres de capacité, possédant deux tubulures : l'une, par laquelle entrait l'air atmosphérique, permettait de verser le liquide anesthésique sur les éponges disposées à l'intérieur, l'autre devait être placée dans la bouche du malade. Depuis, des instruments perfectionnés ont été inventés, mais leur description ne rentrant pas dans le cadre du sujet que je me suis imposé de traiter devant vous, je passe immédiatement à l'action sur l'économie animale des vapeurs d'éther absorbées par les poumons.
De nombreuses expériences ont été faites sur les animaux
pour tâcher d'élucider cette question si intéressante ; les pra miers expérimentateurs furent Tourdes et Sédillot à Slrtt bourg. Vinrent ensuite les travaux de Longet, Flourens, M* gendie, et plus récemment, les belles études de Clauà Bernard (1).
Effets physiologiques. — Toutes ces recherches ont monte! les mêmes résultats physiologiques. Ce sont : d'abord uni gêne respiratoire, une abondante salivation, puis une agilatioi plus ou moins violente, durant plus ou moins longtemps, suivant les sujets en expérience, l'insensibilité, enfin, si Foi continue à faire respirer les vapeurs d'éther, l'asphyxie et h mort.
Chez les chiens, Sédillot a constaté fréquemment, après l'éthérisation, des foyers de pneumonie et des épanchemenh purulents des plèvres. Sur cinq animaux, deux périrent de cette façon (2). Tourdes observa les mêmes accidents chezta lapins.
D'après Longet, qui a étudié l'action de l'éther sur les centres nerveux, la vraie période chirurgicale (c'est-à-dire le moment le plus propice pour que le chirurgien fasse l'opération), serait celle de l'éthérisation de la protubérance annulaire pendant laquelle les fonctions des lobes cérébraux ne sont pas interrompues, tandis que toutes les propriétés réflexes sort complètement abolies. Mais il est presque impossible d'obte nir ce juste degré d'anesthésie ; dans la plupart des cas le facultés intellectuelles disparaissent en même temps que le malades sont plongés dans la résolution. Cependant on a vu rarement il est vrai, des malades parfaitement insensibles suivre avec intérêt les détails de l'opération que Ton prati quait sur eux.
Au moment où les premières bouffées de vapeur sont absor bées, le rythme de la respiration s'accélère ; mais il est diffi cile de dire dans quelles proportions, l'impression désagréable, pénible, qu'elles causent dansl'arrière-gorge, provoquan presque toujours chez le malade des accès de toux. Au bou
(i) Leçons sur les anesthésiques. — (2) Sédillot, Gaz. méd. de Strasbourg n° du 20 février 4847.
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de peu de temps, la respiration redevient normale, et même le nombre des inspirations subit une légère diminution, l'agent aneslhésique exerçant son action sur les origines du pneumogastrique. La qualité des gaz expirés varie également d'une manière assez notable : au début, pendant la période d'agitation, la quantité d'acide carbonique exhalé est augmentée, ce qui s'explique par la suractivité fonctionnelle du moment; plus tard, l'haleine est chargée de vapeurs éthérées si bien que Landouzy a rapporté un cas dans lequel on avait pu les enflammer.
Du côté de la circulation, les modifications apportées par l'anesthésie ne sont pas d'une moindre importance. D'après les nombreuses observations recueillies par Perrin et Lallemand (i), le pouls augmente de fréquence pendant la période d'agitation et, bien que diminuant par la suite, il reste plus élevé qu'à l'état normal tout le temps que dure l'anesthésie. Enfin, dans une communication à l'Académie, Amussat a signalé le changement de coloration du sang qui devient noir sous l'influence de l'éther, preuve d'asphyxie.
Vous savez, Messieurs, avec quel soin le praticien qui endort un malade doit surveiller les mouvements respiratoires et les battements du pouls ; je ne fais ici que vous le rappeler ; je reviendrai tout à l'heure sur ce sujet lorsque je vous parlerai des accidents qui peuvent survenir dans le cours de l'éthérisation ou de la chloroformisation.
L'éther agit encore sur l'estomac par l'intermédiaire des filets du pneumo-gastrique qui se rendent à cet organe ; il provoque fréquemment des vomissements qui persistent quelquefois longtemps après la cessation de l'anesthésie. C'est là un des nombreux reproches, et certes il n'est que trop fondé, qui ont été adressés à ce moyen d'obtenir Tinsensibilité.
Jobert de Lamballe, qui avait failli perdre plusieurs ma lades endormis par ce procédé, l'accusait en outre de laisser pendant plusieurs jours des céphalalgies intenses et de pro-
(i) Traité danesthésie chirurgicale. Paris, 1863.
i*8 QUATORZIÈME LEÇON.
voquer des accès d'hystérie, des convulsions, des réaction» fébriles excessives. Pour éviter ces accidents, on a recommandé l'intermittence des inhalations, c'est-à-dire de laisser, à des intervalles assez rapprochés, le malade respirer pendant quelques instants à l'air libre, mais il n'en est pas moins vrai que, malgré les plus grandes précautions, il s'est produit des accidents redoutables et des cas de mort. Gosselin en a publié une observation dans ses cliniques (1). Il s'agissait d'un individu atteint d'une luxation traumatique de la hanche droite datant de dix-huit heures, et en même temps de deux fractures siégeant à la cuisse gauche et au bras droit. Pour réduire la luxation, on endormit le blessé avec l'éther; mais tout à coup, le pouls cessa de battre bien que la respiration continuât encore ; le pouls reparut quelques instants, mais l'intelligence éteinte ne revint pas; peu de temps après la respiration s'accéléra, la face devint cyaposée, et, malgré l'application de l'électricité et les flagellations avec des compresses d'eau froide pendant vingt-cinq minutes, le malade mourut, A l'autopsie, on trouva des caillots noirs dans les cavités du cœur, surtout à gauche. Les poumons et le cerveau étaient sains. L'asphyxie avait déterminé la mort.
Vous voyez, Messieurs, par l'exposé rapide que je viens de vous tracer, que l'éther ne saurait être proposé comme un agent anesthésique parfait. La longue période qui lui est nécessaire pour produire Tanesthésie, la durée de l'agitation qu'il provoque chez les malades que l'on soumet à ses vapeurs, lui ont fait préférer le chloroforme par la plupart des chirurgiens, bien que les cas de mort signalés comme résultant de l'action de ce dernier soient beaucoup plus nombreux que ceux imputés à l'éther. Les statistiques démontrent en effet que pour l'éther on a observé 1 mort sur 23,204 administrations, tandis que pour le chloroforme, elle est de 1 mort sur 2,723 administrations. La supériorité de l'éther, en nous plaçant à ce point de vue qui est de la plus grande importance, serait donc
Gosselin, Clinique chirurgicale de la Charité, t. 1.
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incontestable si, dès le début de l'inhalation, il ne donnait lieu, à des accidents qui peuvent revêtir les formes les plus violentes. C'est pour remédier à ce grave inconvénient qu'un chirurgien anglais distingué, Clover, a proposé de commencer l 'anesthésie avec le protoxyde d'azote et de la continuer avec l'éther. De cette façon, la période d'excitation n'existe pas, et le malade s'endort souvent en quelques secondes.
Nous avons, il y a plus de dix ans, expérimenté ce procédé; récemment encore nous l'avons de nouveau employé devant vous sur plusieurs malades, et avec succès. Vous vous rappelez cette jeune fille de dix-neuf ans affectée d'une nécrose de l'extrémité inférieure de l'humérus droit, et chez laquelle il nous fallut sculpter l'os pour retirer un séquestre invaginé; chez elle F anesthésie complète par le protoxyde d'azote fut obtenue au bout de quarante-cinq secondes ; elle fut continuée avec l'éther sans que la malade ait présenté pendant la demi-heure qu'a duré l'opération, la moindre excitation (1). C'est, il faut en convenir, un immense avantage que d'avoir pu supprimer ce temps extrêmement désagréable pour le chirurgien ; mais il n'en est pas moins vrai que l'on combat par ce procédé un seul inconvénient et que l'on n'obvie en aucune façon à l'asphyxie à la syncope, et aux accidents ultérieurs qui peuvent se produire.
Je ne crois donc pas devoir y insister plus longuement et je passe immédiatement à l'agent anesthésique le plus généralement employé en France, le chloroforme.