CAUSES DE LA SÉRUMUR1E ET DE L'ÉCLAMPSIE. G
tième, et ainsi de suite jusqu'au cinquième mois, où commencent à se montrer les attaques d'éclampsie.
Telle est, suivant moi, l'explication du fait signalé par les auteurs, à savoir que l'éclampsie ne s'observe guère qu'à partir du cinquième mois de la grossesse, mais apparaît plus fréquemment vers les derniers temps de celle-ci.
De môme, pour les raisons que j'ai invoquées tout à l'heure (synergie fonctionnelle des reins et de l'utérus, solidarité vasculaire de ces organes), on conçoit que la sérumurie (albuminurie) et l'urinémie (éclampsie) symptomatique puissent se produire dès les premiers mois de la grossesse ; comme l'on conçoit aussi que le fait soit rare, pour des causes toutes matérielles.
Peut-être la primiparilé ne prédisposerait-elle à l'éclampsie que parce que les reins ne se sont pas habitués encore à l'excès de pression qu'ils subissent et que l'accoutumance est plus facile aux grossesses ultérieures.
La grossesse gémellaire prédispose à l'éclampsie, non pas parce que l'utérus est plus volumineux et comprime davantage les veines rénales, mais parce que la masse du sang est nécessairement plus considérable encore dans le système vasculaire de la mère et que les besoins uropoiétiques sont plus grands pour deux fœtus que pour un seul; qu'ainsi enfin la pression vasculaire est plus forte alors dans les reins maternels.
A fortiori peut-il y avoir pissement de sérum (albuminurie) dans les grossesses triples; tel était le cas d'une femme dePassy que j'ai eu l'occasion de voir avec mon ami le docteur 0. Larcher, et qui accoucha de trois belles pelites filles, qui ont vécu; leur malheureuse mère était fortement sérumurique dans les derniers mois de sa grossesse et considérablement infiltrée. Elle succomba, le lendemain de ses couches, aux accidents que je vous raconterai bientôt.
On a dit encore avec raison que le rachitisme prédisposai! à l'éclampsie, mais on a eu torl d'y voir un résultat de compression des vaisseaux par l'utérus mal à l'aise dans un squelette mal conformé : le l'ait est beaucoup plu- complexe.
I.e rachitisme du tronc a pour effet de gêner la circulation de l'artère pulmonaire et de produire ultérieurement une dilatation
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passive du cœur droit avec toutes les conséquences possibles de celle-ci, à savoir les congestions viscérales multiples, et cela dans l'état de vacuité utérine ; à fortiori, ces effets pourront-ils être réalisés par le fait de la grossesse, la masse du sang étant alors augmentée ; à la congestion rénale propre au rachitisme, s'ajoute alors la congestion rénale propre à la grossesse, d'où la sérumurie et l'éclampsie possibles de préférence chez la femme grosse rachitique.
Que nous sommes loin des causes purement mécaniques !
Maintenant que nous avons vu le mode d'action des causes signalées par les auteurs, maintenant que nous savons à quels signes on peut prévoir l'éclampsie prochaine, voyons si et comment on la peut prévenir, et cela en nous plaçant au plus près des faits.
A ce propos, et par une inconséquence qui l'honore, un des plus fervents partisans de l'anémie des femmes enceintes, Gazeaux, Gazeaux lui-même, préconise la saignée. C'était le traitement traditionnel ; c'est, par tout ce que nous venons de voir, le traitement qu'indiquent la science et la raison : l'expérience, ici, comme toujours en médecine, avait heureusement précédé la théorie ; mais ici encore, si l'on n'y prend garde, une vaine théorie, fondée sur des expérimentations trop vite et mal interprétées, est bien près de fausser les esprits et de faire dévier la thérapeutique.
11 faut saigner la femme menacée d'éclampsie ; il faut saigner la femme atteinte d'éclampsie. Il ne faut pas seulement la saigner dans l'un et l'autre cas ; dans l'un et l'autre cas, il faut appliquer des ventouses scarifiées sur l*a région des reins ; dans l'un et l'autre cas, il faut purger la malade ; en d'autres termes, combattre par la saignée générale les accidents nerveux urinéuniques prochainement, redoutables ; combattre par la saignée révulsive la congestion rénale urinémigène, première et seule cause de tout ce mal ; combattre encore, par la dérivation intestinale, cette même congestion rénale : tel est en trois phrases tout le plan du traitement.
Pour faire comprendre l'importance de la saignée comme moyen préventif dit Gazeaux, Dewees rapporte le fait suivant : « Une dame primipare qui, vers la fin de sa grossesse, ressentit
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de fréquentes douleurs de tête, négligea de se faire saigner et éprouva, dès le début du travail, une attaque d'éelampsie grave, à laquelle néanmoins elle survécut. Pendant sa seconde grossesse, elle fut saignée assez abondamment et accoucha sans accident. A sa troisième et à sa cinquième grossesse, la saignée ne fut pas pratiquée, et elle fut prise de convulsions ; tandis qu'aux autres gestations elle eut recours à ce moyen et accoucha très heureusement. »
En dépit de ces sages préceptes de Cazeaux, resté médecin malgré ses théories, on ne saigne plus à Paris la femme enceinte atteinte de congestion et menacée d'éelampsie. Que dis-je? exagérant une doctrine qui ne déplaît pas démesurément à la paresse naturelle à l'homme, vous qui m'écoutez, vous n'avez plus même de lancette et ne savez plus saigner : c'est un malheur.
Tenez ! s'il fallait surabondamment démontrer le mal fondé de la doctrine de l'anémie des femmes enceintes, je dis l'anémie quantitative, ad quantitatem, j'invoquerais les contradictions sans nombre que présente le livre classique de Cazeaux, lequel a le plus contribué à répandre parmi nous cette doctrine.
Cazeaux, qui voyait une anémique dans toute femme grosse, ne parle que de «congestion cérébrale», de «congestion cérébrospinale», de « pléthore séreuse», à propos de la femme éclamptique ou menacée de l'être, et il conforme sa thérapeutique à son langage. Que signifie cet écart entre la pratique et la théorie, sinon que le médecin émérite se sépare ici du savant improvisé, que, dominé par l'évidence, guidé par la tradition et l'expérience, Cazeaux oublie momentanément la doctrine pour ne voir que les faits, qu'enfin , sagement inconséquent en redevenant praticien, il s'inspire des faits seuls, et fait bien?
En réalité, toute l'erreur — mais elle est considérable par les conséquences qu'elle a eues dans la pratique — toute l'erreur vient de ce qu'on n'a pas su voir que la femme enceinte pouvail être à la fois anémique qualitativement M pléthorique quantitativement, c'est-à-dire que, si le chiffre de ses globules avait un peu diminué dans chaque litre de son sang, le nombre de ces litres de sang avait inyi.ni//nins augmenté, et que là précisément pouvail être le péril.
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Tel est, messieurs, le secret du désaccord entre la doctrine, vraie, du passé concernant la pléthore de la femme enceinte et le fait, non moins vrai, de l'abaissement possible, chez certaines femmes, du chiffre de leurs globules.
Vainement donc, maintenant, m'objecteriez-vous les analyses chimiques qui démontrent l'anémie des femmes grosses ; l'anémie peut exister en effet, vous répondrai-je, mais elle est qualitative seulement. Eh bien ! à ces femmes enceintes, anémiques de la sorte, mais que tourmente néanmoins leur pléthore quantitative, faites des saignées d'anémiques : au lieu de leur tirer 1 000 ou 500 grammes de sang pour conjurer le péril d'une congestion actuelle, pulmonaire, hépatique ou rénale, tirez-leur-en 250, 200, 150 môme.
Et s'il fallait encore un argument pour vous convaincre de l'utilité comme de la nécessité d'une saignée en pareille conjoncture, j'invoquerais la pratique de l'homme qui a le plus contribué à répandre en France la doctrine de l'anémie. Beau, ce Broussais à l'envers, Beau qui voyait partout la dyspepsie et partout l'anémie consécutive, Beau ne saignait personne, excepté, savez-vous qui? excepté les femmes enceintes ! Dans son service d'accouchement de l'hôpital Gochin , me disait récemment M. Just Lucas-Championnière, toutes les fois que Beau voyait une femme enceinte prise d'étouffements ou d'hémoptysie, il lui faisait pratiquer une saignée de 100, 90 ou môme 80 grammes de sang.
A l'exemple de ce grand médecin, qui savait rester clinicien malgré ses théories, faites de petites saignées quand l'indication vous en presse, et vous conjurerez les accidents de la pléthore pulmonaire, hépatique ou rénale, c'est-à-dire, dans ce dernier cas, les accidents de l'urinémie puerpérale, l'éclampsie.
Maintenant, rien n'a été fait pour prévenir cette éclampsie, ou bien elle est survenue avec une foudroyante brusquerie ; que faut-il faire?
C'est ce que nous verrons dans une prochaine conférence.