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SOIXANTE ET ONZIÈME LEÇON

Encore la saignée dans Péclampsie, et de son mode d'action. — Faits et théorie. - Le traitement antiphlogistïque s'attaque à la cause môme de l'éclampsie et guérit la lésion rénale, si celle-ci n'est pas trop avancée. — L'émétique sous forme nauséeuse. — Le chloroforme bienfaisant ou périlleux. — L'accouchement provoqué.

Messieurs,

On n'a ni prévu ni prévenu l'éclampsie, et celle-ci se manifeste soudain dans toute sa hideuse évidence. En pareil cas, que faut-il faire? Le plus habituellement saigner, saigner encore.

Pensez-vous que j'exagère ici ou que je manque do compétence (quoique j'aie depuis plusieurs années, dans mon service d'hôpital, une salle de maternité)? Eh bien! voici, à l'appui de la doctrine que je soutiens à l'aide d'arguments de toute sorte, à l'aide de l'anatomie, de la physiologie, comme de la clinique ; voici l'opinion d'un homme considérable, de Stoltz :

Prié par le docteur Charpentier de lui donner son avis sur le meilleur traitement de l'éclampsie, le savant professeur d'obstétrique de Strasbourg lui répondait : «Je vous dirai que la saignée, qui, dans ces derniers temps, a été presque entièrement abandonnée, nia le plus souvent rendu d'immenses services (1). »

C'est l'avis de tous les hommes que n'a pas dominés l'esprit de système, celui de quelques-uns de vos maîtres les plus justement respectés, de Dubois, de Depaul, de Gazeaux lui-même. Chacun d'eux vous enseigne que la saignée est alors le mode de traitement le meilleur. Certes, et malheureusement, pour des raisons que je vais tenter d'exposer tout à l'heure, on ne guérit

(1) Charpentier, De l'influence des divers traitements sur les accès édamptiques, thèse d'agrégation. Paris, 1172, p. 1*7. — Voir, dans cet excellent travail, lifférettU traitements de l'éclampsie et leur valeur comparative.

648 LES MALADIES PUERPÉRALES.

pas et nécessairement toutes les femmes atteintes; mais chez celles mêmes qui ne guérissent pas, un soulagement si appréciable suit la saignée, qu'il faut être bien entêté de son système pour se refuser à le voir.

Ici encore un fait à l'appui et qui n'est pas de ma pratique : M. le professeur Hardy, qui dirigeait, entre autres, un grand service d'accouchement à l'hôpital Saint-Louis, et qui saigne les éclamptiques, m'a raconté le fait suivant, en m'autorisant à vous le citer :

Un jour il est appelé auprès d'une jeune dame enceinte en proie depuis plusieurs heures aux convulsions de l'éclampsie, et qu'un homœopathe laissait béatement mourir, — au moins étaitil homœopathiquement dans son droit. M. Hardy, en présence de ce grand danger, qu'aucune action thérapeutique ne venait conjurer, propose et pratique, séance tenante, une saignée. Les convulsions ne tardent pas à disparaître, et il ne reste plus des accidents nerveux, tout à l'heure si formidables, qu'un état semi-comateux. Pour continuer le bon effet de la saignée et achever la cure, M. Hardy ordonne l'application de sangsues derrière les oreilles, et se retire. Il revoit le lendemain matin la jeune dame, la retrouve dans le même état de demi-coma et s'aperçoit que les sangsues n'ont pas été appliquées; il les fait mettre aussitôt, et dans la journée tout accident avait cessé; la connaissance était définitivement revenue, la malade était guérie.

C'est là un cas de la pratique habituelle de M. Hardy pour les éclamptiques de son service, et je ne vous le rapporte que parce qu'il est probant par les circonstances spéciales qui l'ont accompagné, — la médication antiphlogistique succédant brusquement à l'expectation homœopathique, lui succédant malgré les répugnances et l'hostilité de milieu, et lui succédant triomphalement chaque fois.

Maintenant, je me permets de vous demander toute votre attention sur les détails où je vais entrer: la théorie doctrinale que j'expose ne s'appuie d'ailleurs que sur les faits, et conduit aux conclusions pratiques les plus importantes. Par tout ce que je vous ai dit de la pathogénie de la sérumurie gravidique et de

ENCORE LA SAIGNEE DANS L ECLAMPSIE. 649

l'urinémie éclamptigène (1), vous comprenez de reste pourquoi l'éclampsie des femmes grosses est plus redoutable au neuvième mois qu'au cinquième et pourquoi la saignée et le traitement déplétif du rein sont moins puissants à une période avancée de la grossesse qu'à une période plus récente : c'est qu'au neuvième mois, au moment de l'accouchement, Yhypérémie rénale urinémigène est de deux, trois ou quatre mois plus âgée qu'au septième, sixième ou cinquième mois de la grossesse ; qu'ainsi cette hypérémie plus vieille a pu produire et a produit le plus souvent ses méfaits habituels, c'est-à-dire la lésion brightique du rein, la néphrite parenchymateuse sérumurique : vous l'avez bien vu chez nos deux malades de la salle Sainte-Marguerite : leurs reins,, surtout ceux de la première, avaient l'aspect de la chair d'anguille, indice d'une des altérations les plus profondes de l'organe (2). Elles étaient donc brightiques, et c'est pour cela qu'elles n'ont pas guéri par la saignée ; mais elles n'étaient ainsi brightiques que parce que leur congestion rénale sérumurigène (accidents fonctionnels locaux) et urinémigène (troubles fonctionnels généraux d'intoxication) datait de quatre ou cinq mois peut-être.

Or, supposez qu'on eût traité cette congestion sérumurigène dès qu'on eût constaté la présence du sérum dans leur urine, et l'on eût radicalement guéri ces malades en faisant disparaître la congestion, et paire qu'elles n'avaient qu'wie congestion.

Ou supposez encore qu'elles eussent eu leur attaque d'éclampsie au cinquième mois de leur grossesse, c'est-à-dire au début même de leur congestion (celle-ci étant dès lors suffisamment intense et étendue à la totalité du parenchyme rénal pour entraîner l'urinémie et l'éclampsie symptomatique), supposez cela, et alors la saignée associée au traitement déplétif du rein guérissait à la fois la malade de son éclampsie comme de sa congestion rénale génératrice de l'urinémie, génératrice elle-même de l'éclampsie. De telles femmes ne guérissent ainsi et aussi vite que parce quelles nont pas encore de lésion rénale.

(1) Je demande, une fois encore, qu'on me pardonne Ions ces néologisme* quelque peu barbares; mais, à des idées nouvelles, il faut des mots nouveaux: or, ceux-ci rendent bien ma pensée et sont compréhensibles; cela su (lit.

(2) Voir, plus haut, leçon LXYIÏ. p, 613 el 614.

650 LES MALADIES PUERPERALES.

C'est pourquoi la dame anglaise dont je vous ai parlé dans une leçon précédente, qui eut son attaque d'éclampsie vers le cinquième mois de sa grossesse, guérit si bien par la saignée que je lui fis. C'est pour la même raison que mon interne lausannois guérit également et si vite et si bien, son éclampsie étant d'origine scarlatinease. Dans les deux cas, en effet, la congestion rénale qui avait entraîné l'urinémie était évidemment de date récente et il ne pouvait, forcément, nécessairement, matériellement, y avoir encore que de la congestion, laquelle fut mise à néant par le traitement hardiment spoliateur employé. Avec la décongestion du rein recommencèrent les fonctions normales de l'organe, et par le retour de celles-ci disparut à jamais l'urinémie, cause de l'éclampsie. Tel est le secret de la guérison de l'éclampsie par la saignée dans certains cas, de sa persistance au contraire dans certains autres.

Est-ce à dire pour cela qu'il ne faut pas saigner l'éclamptique au neuvième mois ou au moment de l'accouchement? En aucune façon cette conclusion ne serait motivée. Vous ignorez le plus souvent la date de la sérumurie, — elle peut être récente en effet, et par suite rapidement curable ; — vous n'avez pas toujours le temps ni les moyens matériels de voir si les urines contiennent les cylindres épithéliaux, accusateurs de la lésion rénale — et d'ailleurs, même alors, celle-ci peut encore guérir. Pour toutes ces raisons, employez donc encore la médication antiphlogistique ou déplétive.

La saignée peut guérir définitivement au terme de sa grossesse l'éclamptique, en tant qu'éclamptique, en mettant fin aux accidents nerveux de l'urinémie; et l'accouchement la peut guérir radicalement, en tant que sérumurique, en faisant cesser la pléthore rénale urinémigène; mais à la condition, nous venons de le voir, que la pléthore rénale soit récente, qu'il n'y ait que congestion de l'organe ; en d'autres termes, qu'il n'y ait pas de lésion profonde, définitive et incurable.

Mais si la pléthore rénale est de date reculée, qu'elle remonte au cinquième, sixième ou septième mois, qu'elle ait eu ainsi le temps de produire ses désordres habituels, alors la saignée guérit ou peut guérir de son éclampsie la femme en couche, mais

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