COMMENT AGIT LA SAIGNÉE
elle ne fait disparaître qu'un effet de l'urinémie ; car la lésion rénale persiste. De sorte que si l'accouchement fait diminuer la sérumurie dans ce qu'elle a d'excessif, néanmoins la femme reste brightique, et vouée aux accidents ultérieurs possibles d'un pareil état.
Tel fut, entre bien d'autres, le cas d'une malade dont je vous parlerai plus tard (1), qui mourut, deux mois après son accouchement, de la maladie de Bright la plus typique qui se pût voir.. Tel encore le cas d'une jeune dame, Havanaise, que j'ai vue mourir de dyspnée urinémique, et brightique au plus haut degré. Dix-huit mois auparavant, elle avait eu, au septième mois de sa grossesse, des attaques d'éclampsie avec albuminurie; on avait traité celle-ci par la diète lactée.; on s'était bien gardé de la saigner, comme de ventouser ses reins ; on avait fait le traitement du symptôme, négligeant la lésion, et, dix-huit mois plus tard, la lésion tuait la malade.
La saignée, comment agit-elle? Est-ce simplement en diminuant la masse sanguine en circulation ou d'une façon plus complexe, que j'ai essayé de mettre en lumière dans mes leçons sur la saignée dam la pneumonie (2)? Je crois qu'elle agit surtout en produisant une contracture vasculaire. En effet, si vous retirez 250 à 300 grammes de sang par votre saignée, vous n'avez pas beaucoup diminué la masse liquide circulante ; mais ce que yous avez produit, ce qui est évident, c'est la pâleur de la face, c'està-dire la diminution de la masse du sang dans les petits vaisseaux. Et comme ce n'est pas la quantité de sang retirée qui peut avoir ainsi diminué leur calibre, il faut nécessairement que ce soit par une contracture active de ceux-ci et par suite d'une action générale sur le sympathique névro-vasculaire, action générale dont l'effet extrême est la syncope et l'effet premier la pâleur.
Ainsi, parla saignée, un premier fait, physique, spoliation légère; un deuxième fait, dynamique, oontraoture vasculaire; un troisième fait, éventuel, arrêt de l'attaque d'éclampsie, Or,
(1) Voir plus loin, leçon LXXllI, p. 665.
(2) Voir t. 1", leçon XXXII, les Vneumoniques. p. 7 '.7 cl suiv.
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comment comprendre ce dernier fait (incontestable comme l'est un fait), si l'éclampsie est le résultat d'une anémie du bulbe? N'est-il pas contradictoire de diriger la saignée, qui anémie par spoliation et contracture vasculaire, contre l'état anatomique du bulbe, qui serait précisément une anémie?
C'est qu'en réalité une attaque d'éclampsie se compose d'une série d'accès convulsifs subintrants, dont chacun se termine par une période de coma, c'est-à-dire de congestion cérébrale; qu'ainsi l'hypérémie terminale du premier accès s'ajoute à l'anémie initiale du second, et de même indéfiniment; qu'ainsi l'anémie bulbaire finit par n'être plus que très relative, et d'autant plus que l'attaque durera plus longtemps, c'est-à-dire qu'il y aura plus d'accès successifs subintrants. Et comme, d'ailleurs, on intervient rarement au premier accès, mais le plus souvent dans le cours d'une attaque qui compte déjà plusieurs de ces accès subintrants, il s'ensuit que ce que l'on a à combattre et ce que l'on combat en réalité, c'est un état anatomique de congestion cérébrale et bulbaire, lequel est révélé par l'aspect cyanotique, subasphyxique du plus grand nombre des malades ; lequel était évident chez mon Lausannois, chez ma dame anglaise, chez la malade de la Charité dont je vous ai parlé, qu'on laissait bravement mourir, sans la saigner, d'une attaque qui durait depuis dix-huit heures, où le coma dominait de beaucoup sur la convulsion, c'est-à-dire l'hypérémie sur l'anémie, et qu'une saignée fit cesser.
Ce qui est aussi certain que cet aspect cyanotique et évidemment congestif, c'est le bien-être immédiat qui suivit la saignée chez ces malades, et la guérison qui suivit ce bien-être.
Mais cet effet qu'a la saignée sur le cerveau, elle l'a semblablement sur le rein : elle le fait pâlir par contracture vasculaire comme par diminution de la masse circulante ; et puisque c'est la congestion rénale qui produit la sérumurie, et la sérumurie l'urinémie, et l'urinémie l'éclampsie, l'anémisation du rein tend à guérir radicalement la malade.
La saignée est donc rationnelle à ce double titre qu'elle décongestionne en tant que produisant une spoliation et une contracture vasculaire, et qu'elle combat l'éclampsie dans sa cause
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prochaine, l'état anatomique du bulbe, ainsi que dans sa cause première, l'état anatomique du rein (I).
Après la saignée, et d'accord avec Gollins et Johnson, Cazeaux conseille aussi l'émétique à dose rasorienne ; et le mode d'action en est évidemment celui de la saignée, car, dit Cazeaux, il faut l'administrer de manière à produire des nausées sans vomissements, en donnant chaque demi-heure une cuillerée à soupe de la potion suivante :
Eau de pouliot 90 grammes.
Émétique 40 centigr.
Teinture d'opium xxx gouttes.
Sirop simple 10 grammes.
La saignée et l'émétique ont été conseillés par les auteurs que je cite comme moyen préventif, dès qu'apparaissent les symptômes prémonitoires de l'éclampsie, et comme moyen curatif ; bien que Cazeaux croie l'émétique beaucoup moins utile dans ce dernier cas.
Pour moi, je donne l'émétique en lavage à la dose de d 5 et 20 centigrammes ; ainsi, chez l'interne de Lausanne et la malade de la Charité, à la suite de la saignée, et l'effet purgatif produit n'a certainement pas nui au résultat définitif, qui a été la guérison. J'applique également des ventouses scarifiées sur les reins.
Enfin, il importe au plus haut point de traiter la sérumurie (albuminurie) éclamptigène (laquelle persiste) par la diète lactée, comme le préconise si justement Tarnier, et par le tannin à la dose de i gramme par jour. Il est bien évident d'ailleurs que la diète lactée n'agit que comme diurétique : en faisant pisser davantage, elle désemplit le système vasculaire et, diminuant ainsi la pression sanguine générale, elle diminue la pression rénale en particulier. C'est ainsi qu'elle agit et non pas autrement.
L'anesthésie par le chloroforme est certainement efficace au début d'une attaque, alors que celle-ci n'a point encore produit la congestion cérébro-bulbaire résultant de la succession des
(I; Voir (Union médicale du 21 mars 1878) six observations d'éclampsie puerpérale, où l'on voit cinq fois la guérison suivre immédiatement la saignée, et une foifl la mort survenir, aucune saignée n'ayant été faite (Dr (Juantin).
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accès subintrants dont je vous ai parle; mais lorsque l'attaque date de quelque temps déjà, que le coma prédomine sur la convulsion, que la face est cyanoséc, l'utilité du chloroforme est plus que douteuse; il avait complètement échoué chez la dame anglaise dont j'ai cité le cas dans une précédente leçon, et la saignée a brillamment triomphé chez elle après cet échec du chloroforme.
Ainsi, administré au moment où l'attaque va survenir ou se manifester, le chloroforme peut réussir à conjurer celle-ci; mais c'est là une méthode qui réclame un assez long temps et beaucoup de patience, puisqu'il faut rester à poste fixe auprès de la malade et se tenir à l'affût de l'attaque menaçante.
Je suis resté de la sorte presque toute une journée auprès d'une dame au sixième mois de sa grossesse, la chloroformisant dès que l'accès commençait et arrêtant aussitôt celui-ci ; — mais, franchement, bien que la malade ait guéri de son éclampsie pour avorter le surlendemain par le fait de son intoxication urinémique, ce long tête-à-tête avec le chloroforme m'a laissé assez froid.
Si, au contraire, vous administrez le chloroforme à la femme en état de coma, indépendamment de ce que la chose est parfaitement irrationnelle alors, elle peut n'être pas sans péril; je sais des faits de mort évidemment causés par l'anesthésique ajoutant son coma au coma de l'attaque; un, entre autres, qui m'a été communiqué par un de mes collègues de cet hôpital, observé par lui alors qu'il était interne à l'Hôtel -Dieu. Il s'agissait d'une femme en état de mal depuis plusieurs heures ; on jeta la malade dans la résolution sans pouvoir en aucune façon faire cesser la série successive des convulsions, qu'on pouvait encore reconnaître aux secousses, déplus en plus faibles, il est vrai, dont étaient secoués les membres résolus ; le coma devint ainsi, sous l'influence du chloroforme, de plus en plus profond et la malade succomba.
Le chloroforme est, d'ailleurs, à tous égards, sans action sur la cause première de l'éclampsie, la sérumurie urinémique. Ce n'est donc et ce ne peut être qu'un palliatif.
Il en est ainsi du chloral administré en lavement au début