THEORIES CONTRADICTOIRES DE L ALBUMINURIE
suis pas seul à voir autrement que les classiques contemporains; ensuite que je n'ai emprunté à personne ma façon d'interpréter les faits, puisque j'ai, au contraire, précédé dans cette voie les physiologistes et les expérimentateurs ; ceci soit dit moins pour ma glorification que pour celle de la clinique.
Ce n'est pas la seule fois, d'ailleurs, que la médecine aura marché de l'avant suivie par la physiologie. Historiquement et logiquement celle-ci est née après celle-là, comme l'agriculture et le jardinage avant la botanique ; on a observé l'homme malade tout entier avant de savoir de quels morceaux il était composé, et comment fonctionnaient ces morceaux ; comme on a semé du blé et planté des choux longtemps avant de savoir que le premier était une monocotylédone de la famille des graminées et les seconds une dicotylédone de la famille des crucifères. Ce qui ne veut pas dire, au contraire, qu'il soit mauvais que le laboureur soit quelque peu botaniste et le médecin physiologiste.
S'il fallait, par surcroît, ajouter quelque chose encore à l'appui de la doctrine que je vous expose, il suffirait de faire ressortir l'embarras des auteurs qui soutiennent l'opinion adverse. Par exemple, ceux qui attribuent l'éclampsie puerpérale à la gêne circulatoire du rein résultant de la compression des veines rénales de l'utérus gravide, sont fort empochés pour expliquer l'éclampsie des premiers mois de la grossesse, alors que la matrice n'a pas encore dépassé la ceinture pelvienne. Contraints par l'évidence à abandonner pour ces faits la théorie mécanique, ils invoquent alors je ne sais quelle dyscrasie du sang.
De sorte que voilà, de compte fait, deux explications pour une, à propos du môme accident morbide et à l'occasion d'un môme état physiologique. Ce qui rend au moins douteuse la valeur de chacune d'elles et suffirait môme pour faire rejeter l'une ou l'autre; car, en vérité, il est difficile d'admettre que l'infortunée femme enceinte soit ainsi poursuivie, de mois en mois, par l'éclampsie, armée d'abord de la dyscrasie, armée plus tard de la compression veineuse. Ce serait par trop d'inclémence à la nature, que de vouloir ainsi la mort de qui précisément s'occupe à propager la vie!
D'ailleurs, dyscrasie est bientôt dit, et peul satisfaire les gens
678 LES MALADIES PUERPÉRALES.
d'humeur facile ou passionnés du grec. Mais encore faudrait-il s'entendre : dans l'espèce, que peut être cette dyscrasie? « Rien de plus simple au monde : une dyscrasie produite par le troubla prolongé des fonctions digestives. » Je le veux bien ; mais alors que de choses vous avez à prouver !
1° Prouver que les femmes qui pissent de l'albumine et deviennent éclamptiques ont eu précisément « ce trouble prolonge des fonctions digestives » ;
2° Réciproquement prouver que celles qui ont eu des vomissements incoercibles ont une fuite d'albumine par le rein et deviennent éclamptiques. — Or, c'est ce qui n'est pas.
Maintenant, après avoir démontré (ce qu'on ne peut faire) la réalité des troubles digestifs préalables et générateurs de la dyscrasie, il faudrait entrer plus avant dans l'étude intime du phénomène dyscrasique. Or, dans l'hypothèse, une femme qui vomit tout, ou qui ne digère que peu ou point, doit ou faire nécessairement peu d'albumine, ou n'en faire que de mauvaise qualité.
Si elle en fait peu, la dyscrasie en question serait de Yhypoalbuminose ; et comment comprendre alors que la femme pisse l'albumine de son sang, précisément parce qu'il y en a moins dans ce liquide ? Que si, tout incompréhensible qu'elle est, la chose avait lieu de la sorte, ce serait la réfutation de la théorie de l'albuminurie par hyper albuminose (diabète leucomurîque!!! de Gubler, l'albumine s'échappe par les reins, parce qu'il y en a trop dans le sang). Car enfin, si bon caractère qu'on ait, on ne peut admettre successivement que l'on puisse pisser son albumine parce qu'on en a trop peu, et la pisser encore parce qu'on en a trop!
D'autre part, si la femme fait de mauvaise albumine, de l'albumine imparfaite, il faudrait faire voir comment le passage de cette albumine à travers le rein sain, entraîne l'altération de celui-ci et produit la lésion brightique ; ce qui reviendrait à prouver que l'effet produit la cause.
Enfin, on a dit encore, à bout de raisons, que l'éclampsie des premiers mois de la grossesse pourrait bien tenir à une maladie des reins primitive ou indirectement (?) produite par la grossesse. En effet, tout peut arriver ; mais on conviendra que ce sont là d'étranges explications.
POLYÉMIE POSSIBLE AVEC HYPOGLOBUL1E. 679
Je sais bien qu'on a dit encore — que n'a-t-on pas dit ?— que Vhydrémie rendait l'albumine du sang plus dialysable, et par suite plus susceptible de filtrer à travers le rein ; d'où l'albuminurie. On méconnaît alors une objection bien simple et néanmoins bien puissante ; c'est que tout anémique vrai (par perte de sang excessive) répare immédiatement, en tant que masse, sa perte liquide par l'eau de sa boisson et devient ainsi hydrémique au sens le plus étroit du mot. Or, dans l'hypothèse, l'albumine de cet anémique par hémorrhagie doit s'en hydrater d'autant, devenir de l'albumine plus exosmotique, et filtrer à travers le rein ; — c'est précisément ce qui n'est pas.
En résumé, chez toute femme grosse, le fait primordial, logique et nécessaire pour la nutrition du nouvel être (fait dont profite la femme grosse comme la femelle pleine, qui alors engraisse); le fait primordial, logique et nécessaire, c'est l'augmentation de la masse du sang, c'est la polyémie.
Maintenant, qu'il y ait polyémie avec chiffre normal ou anomal de globules, c'est là un accident contingent dans ce fait nécessaire, la polyémie. De sorte qu'il peut y avoir et qu'il y a souvent, chez les femmes de nos villes, et surtout chez les femmes pauvres de nos villes, polyémie avec hypoglobulic, mais, néanmoins, tOUJOUrS POLYÉMIE.
L'erreur nosologique a été de dire anémie parce qu'il y avait hypoglobulie; de prendre ainsi la partie pour le tout ; de ne pas voir que la masse du sang était augmentée; que les accidents, lorsqu'il s'en produisait, étaient dus à cette augmentation dans la masse du liquide circulant, — riche ou pauvre en globules, — et non à une anémie qui n'existe pas.
Et l'erreur thérapeutique connexe a été de ne pas voir que l'afflux possible de ce trop-de-sang dans un organe très vasculairc (qu'il fût le poumon, le foie, le rein ou l'œil) pouvait— riche ou pauvre en globules— y produire des désordres fonctionnels que l'on devait combattre par des moyens antipiilogistiquks, mais j/roportiotinés au degré actuelde richesse ou de pauvreté globulaire.
C'est pour faire cesser cette double erreur que j'ai entrepris ces leçons, n'acceptant du présent ou du passé que ce qui m'en paraissait acceptable.
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