MORTS PARTIELLES AVANT LA MORT GENERALE
celui des sueurs profuses qui inondent alors le corps des moribonds. Ces sueurs sont le moyen par lequel l'organisme cherche à déverser le trop-plein de calorique qui résulte en lui de la cessation ou de la diminution de la réfrigération pulmonaire.
En résumé, et pour en revenir à l'élévation de la température au début de l'agonie de certaines maladies aiguës, cesiVasphyxie commençante qui y élève la température de la masse totale du sang ; et vous comprenez sans peine maintenant le paradoxe de physiologie pathologique qui m'avait préoccupé dès les premiers temps de mes études médicales, à savoir : que la température générale s'élève alors que l'organe de l'hématose est le plus fortement entravé dans son fonctionnement. C'est qu'alors, en effet, il n'y a pas exaltation de la vitalité générale, mais diminution par entrave ou cessation d'une des plus importantes fonctions, la respiration ; et par suite, il n'y a pas production plus grande de calorique, mais accumulation du calorique produit, et cette accumulation a lieu parce qu'il y a moins de calorique perdu.
Vous comprenez également comment la température doit être la plus haute possible dans les dernières heures des névroses terminées par la mort, puisque dans ces cas l'organisme, étant absolument sain de toutes parts, continue à faire du calorique de partout et cesse d'en perdre par les poumons au moment de la mort, qui a lieu par asphyxie.
Telle est mon explication des températures hyperpyrétiques de Wunderlich dans le tétanos au moment de la mort.
Mais comment la température dans ces cas peut-elle s'élever encore mêmV aprh la mort ? Déjà les expériences de Brown-Séquard vous font entrevoir la réponse.
C'est que la mort n'est pas un phénomène simple : nous ne mourons j/ns tout entiers du même rou/i. Dans la mort, môme la plus foudroyante, le physiologiste peul voir une série de morts successives.
Le dernier battement du cœur n'esl que l'indice grossièrement
apparent du la mort; mais foui est l"in d'ôtre fini : la désintégration de L'organisme s'opère progressivement, et, pendanl quelque temps encore, la mort continue. Le consensus es1 fini a toujours, mais l'être n'a pas cessé pour ''lia. •un des organes, on-
core moins pour chacun des éléments histologiques de ceux-ci. Ainsi le cœur est mort en tant que partie intégrante d'un tout ; il est mort pour sa fonction, qu'il n'est pas absolument mort pour lui-môme; il a cessé de battre et de lancer du sang; néanmoins arrachez-le de la poitrine, et, sous l'influence de l'excitation de l'air, ses contractions rhy thmiques recommenceront ; l'organe, l'instrument, était mort; la fibre musculaire ne l'était pas. Mais, avant même cette mort du cœur pour sa fonction, certains organes étaient morts pour la leur: ainsi les glandes lacrymales et salivaires, les glandules de l'œsophage et de l'estomac cessent de fonctionner dans les derniers temps de la vie générale apparente, et quelquefois un jour ou deux avant la mort du cœur, d'où la sécheresse des yeux des mourants (I) et l'aspect vitreux des cornées, la dessiccation des membranes muqueuses (et par suite la difficulté de la déglutition, le bruit sourd des liquides tombant dans l'œsophage, le changement du timbre de la voix, etc.). Tous ces organes étaient donc déjà morts, que le cœur et les poumons vivaient encore. Puis, ceux-ci étant morts à leur tour, certains éléments organiques leur ont survécu, au moins pendant quelques moments : les échanges moléculaires d'où résulte la chaleur peuvent donc encore s'accomplir dans la profondeur des tissus, et en particulier dans le tissu musculaire : or, comme il y a alors cessation des mouvements respiratoires, et par suite cessation de la réfrigération pulmonaire, la température générale peut encore s'élever pendant ces quelques minutes qui suivent la mort apparente du cœur et des poumons. J'ai pris, comme type le plus saisissant de l'être surpris par la mort dans la plénitude de sa vie, l'animal que l'on étrangle, ou, ce qui est tout un, l'être humain qu'une névrose étrangle par son diaphragme; l'individu qui succombe ainsi rapidement à une névrose succombe avec l'intégrité de tous ses organes moins un — l'organe respiratoire qui se congestionne, — et l'intégrité au moins à peu près complète, pendant cette courte
(1) On voit que ce n'est pas par fermeté de caractère ni grandeur d'unie que les moribonds donnent leurs dernières instructions « sans verser de larmes », mais parce qu'il leur serait impossible d'en verser : leurs glandes lacrymales n'en l'ont plus.