LE SYSTÈME NERVEUX ET LE CALORIQUE
c'est, au plus, n'invoquer qu'une cause très éloignée et laisser de côté la cause prochaine et toute matérielle de la production de la chaleur. On ne comprend guère, en effet, quelle relation existe entre le système nerveux et le calorique. Pour produire ce dernier, il faut des transformations chimiques, — et, dans l'espèce, des combustions, c'est-à-dire : 1° l'oxydation du carbone contenu dans l'organisme, d'où l'acide carbonique exhalé par l'expiration ; 2° des combinaisons chimiques plus complexes accomplies dans le foie et le rein, d'où résultent la bile et l'urine, d'une part, et l'élévation de la température du sang hépatique et rénal d'autre part. Le système nerveux ne fait donc pas de chaleur et ne peut pas en faire, tout au plus pourrait-il exciter les organes à fabriquer du calorique ; mais le mécanisme serait encore à trouver, bien qu'on eût découvert l'intervention du système nerveux dans la production de la chaleur. Or, on est loin d'avoir découvert cette intervention.
On cite, il est vrai, de divers côtés, la fameuse expérience de Claude Bernard sur la section du grand sympathique pour prouver cette intervention.
Mais ce qui tend à démontrer que l'élévation de la tempéra-ture dans ce cas tient plutôt à une accumulation passive du sang dans la région qu'à des combustions devenues localement plus actives, c'est que, chez le lapin ainsi opéré, l'oreille dont la température s'est élevée après la section, étant plongée, comme l'oreille saine, dans un manchon de glace, résiste moins à la réfrigération et se mortifie.
Enfin, il est une expérience célèbre de Brodie, que ce savant avait faite pour démontrer l'influence du système nerveux sur la production de la chaleur animale, et qui prouve justement contre lui et en ma faveur.
Le plan de l'expérience était de supprimer le cerveau et de voir ce que deviendrait la température, si l'on parvenait à entretenir artificiellement la vie.
Pour cela, Brodie décapitait un animal, liait les vaisseaux du cou, afin de prévenir l'hémorrhagie, puis, par l'insufflation, rétablissait du même coup la respiration et la circulation. Or, dans ces conditions , Brodie, voyail 'a température s'abaisser très ra-
pidement, de manière à tomber de 37%78 à 25°, 56 dans un premier cas en trois heures et demie ; de 37°, 78 à 29°,44 en une heure quarante minutes dans un second cas, et de- 37°, 22 à 29°, 44 en une heure vingt-cinq minutes dans un troisième cas (1). Et, pendant tout ce temps, le sang artériel restait rutilant.
Ainsi, en trois heures et demie, le refroidissement total a été de 12°, 22 ; en une heure quarante minutes, de 8°, 38 ; et en une heure vingt-cinq minutes, de 7°, 78. Ce qui prouve au moins deux choses : d'abord que Je refroidissement a lieu après décapitation, malgré l'insufflation (dans ma théorie, c'est à cause de l'insufflation qu'il faut dire) ; et, en second lieu, que le refroidissement est de beaucoup plus rapide dans la première heure que dans les suivantes.
Le résultat étant d'ailleurs le même, si, au lieu de décapiter l'animal, on supprimait l'action cérébrale par l'inoculation du woorara ou par l'empoisonnement à l'aide de l'huile essentielle d'amandes amères, Brodie en concluait à l'influence évidente, directe ou indirecte, du cerveau sur la production de la chaleur.
Mais il est facile de voir que Brodie dans ses expériences n'a réalisé que trois choses : 1° une introduction d'air froid dans les voies aériennes par l'insufflation; 2° une élimination d'acide carbonique ; 3° un refroidissement croissant.
Maintenant, raisonnons un peu.
Si l'air introduit ainsi dans les voies aériennes fournissait à des combustions actuelles et nouvelles, la température ne devrait pas s'abaisser; puisqu'elle s'abaisse, c'est qu'il n'y a pas de combustion. Cependant, il y a élimination d'acide carbonique. D'où vient cet acide ? Du sang, évidemment. Par quel mécanisme ? Par un échange purement physique, et en vertu des lois de Magnus, entre le sang qui continue d'arriver artificiellement dans les poumons et l'air introduit tout aussi artificiellement; celui-ci cédant de son oxygène et celui-là de son acide carbonique, depuis longtemps formé par des combustions antérieures à la décapitation.
(!) Benjamin Brodie, Transactions philosophiques pour 1811. (Cité par Ga< varret, De la chaleur produite par les êtres vivants, 1855, p, 150.)