QUATRE-VINGT-QUATRIÈME LEÇON
Températures basses excessives. — Refroidissement extrinsèque, ou par rayonnement, et refroidissement intrinsèque, ou spontané. — L'abaissement de la température dans le premier cas peut être beaucoup plus considérable que dans le second, sans que mort s'ensuive nécessairement. — Importance de l'intégrité de l'organisme sur le retour à la santé. — Émacialion et refroidissement par l'inanitiation. — Températures basses du sclérème, — du choléra, — de la convalescence, — des affections chroniques, — de l'urinérnie, — de la lypémanie. — Conséquences pratiques diverses.
Messieurs
Nous avons vu, dans notre dernière leçon, que la chaleur, ce signe si particulièrement caractéristique de la vie, qu'on l'a appelé chaleur vitale, ne pouvait pas s'élever au-delà d'un certain degré sans porter atteinte à la vie par enroidissement des muscles ou peut-être autrement; nous allons voir aujourd'hui que cette même chaleur vitale ne peut pas non plus s'abaisser audelà d'un certain degré sans que la vie soit compromise. Cependant, un fait assez étrange, et que vous avez pu observer comme moi dans ce service, prouve que l'abaissement de la température au-dessous de 37 degrés peut être beaucoup plus considérable que l'élévation au-dessus de 37 degrés, sans que mort s'ensuive — mais cela, je vous le dis par avance, pourvu que Y organisme soit sain, c'est-à-dire apte à refaire du calorique, les conditions de réfrigération ayant disparu; en d'autres termes, les conditions de réfrigération étant extrinsèques. Au contraire, j'espère vous faire voir que quand ces conditions sont intrinsèques, c'est-à-dire quand c'est l'être vivant qui se refroidit par lui-même, en raison de l'altération même de son organisme, l'abaissement de la température précurseur de la mort est beaucoup moins considérable que l'élévation.
Le matin du 3 mars 18G9, on apportait, dans mon service de la
PI ter. — Clin. méd. 3e édlt. "• — 53
salle Saint-Charles, une femme gelée, ou pour mieux dire «frappée ». Ses jupes étaient en partie roidies par l'eau glacée qui les imbibait, son baleine était froide et le contact de sa peau donnait la sensation du marbre. En réalité, la température périphérique semblait être celle du milieu ambiant, qui était de 8 à 10 degrés.
Elle était absolument sans connaissance, la tête renversée en arrière, les yeux roulant dans leurs orbites, et son corps, dans l'extension de l'opisthotonos, était secoué de temps à autre par des convulsions des membres supérieurs et inférieurs. Le simple attouchement suffisait pour provoquer ces convulsions, qu'accompagnaient alors des cris plaintifs.
La peau était complètement décolorée, le pouls régulier cependant, quoique moins fréquent qu'à l'état normai ; la respiration lente, mais régulière.
J'appris de ceux qui apportaient cette femme à l'hôpital qu'on l'avait trouvée le matin, vers les sept heures, dans un fossé de la route près d'Ivry. Les voisins avaient entendu jusqu'à une heure assez avancée de la nuit une personne errant par les chemins et criant, mais ne s'en étaient pas autrement préoccupés ; puis le silence s'était fait vers les trois heures du matin.
Or, il y avait eu, cette nuit-là, une véritable tempête ; il était tombé de la neige, puis du verglas, et c'est dans ces conditions que la pauvre femme avait passé plusieurs heures le corps plongé dans un fossé à moitié plein de neige fondante et d'eau glacée.
Frappé de ces circonstances, et ne doutant pas que la température centrale ne fût très basse, je fis prendre immédiatement la température simultanément dans le vagin et dans l'aisselle ; elle était de vingt-six degrés seulement, c'est-à-dire de onze degrés plus basse que la température normale!
Je crus qu'un tel refroidissement était incompatible avec la vie et que cette femme allait mourir. Néanmoins, je la fis mettre dans un lit bassiné; je la fis entourer d'une demi-douzaine de boules d'eau chaude et couvrir d'édredon.
Je lui fis donner, en outre, tous les quarts d'heure environ, et par petites tasses, du thé bien chaud, additionné de rhum,
comme on fait aux cholériques, et pour les mêmes raisons. Il était alors dix heures et demie.
A onze heures, une demi-heure après le commencement de ce traitement, pour ainsi dire physique, la température s'était déjà élevée de près de 1 degré ; elle était, dans Vaisselle et le vagin, de 26°, 8.
La température s'éleva graduellement ainsi jusqu'à quatre heures et demie du soir, où elle atteignit sa hauteur presque normale, 36°, 4. Ainsi, en six heures, cette femme avait gagné plus de 10 degrés de chaleur.
Voici, d'ailleurs, la gradation ascendante de la température, recueillie avec le plus grand soin par un élève zélé du service, M. Hirne :
Vagin. Aisselle.
1 ,15 30o,9 3lo,l
2 ,00 3lo,6 32<>,4
Vous pouvez voir, par ces chiffres, que si la température s'éleva graduellement, elle ne le fit cependant pas d'une façon régulière, puisque l'élévation de la température fut de :
0°,8 en 30 minutes
lo,l 30 —
Total. . . 10°, 3 en 6 heures.
A mesure que la température s'élevait, dit M. Hirne (qui pendant tout ce temps ne quitta pas cette femme), la malade recouvrait ses sens; à onze heures quinze minutes, elle était redevenue tout à fait calme; les yeux étaient immobiles, mais non plus égarés; elle était dans un grand état de prostration.
«Vers trois heures, elle éprouva un grand frisson, qui di$pa«
rut à quatre heures, et la malade put alors nous dire qu'elle se nommait Joséphine K., et qu'elle était née à Golmar. »
On apprit ainsi qu'elle était âgée de trente-huit ans ; que sa santé était parfaite et qu'elle n'avait pas d'antécédents alcooliques.
Elle raconta encore que la veille, profitant de l'absence de son mari, qui ne devait rentrer qu'à dix heures du soir, elle avait, malgré sa défense, été dîner chez une compatriote; qu'après un repas copieux et accompagné de maintes libations, elle partit à huit heures, afin de rentrer avant son mari; mais qu'à peine sortie, et troublée par l'ivresse, elle ne reconnut pas son chemin, le demanda, fut trompée, et s'égara de plus en plus; puis, qu'après deux heures environ de cette marche au hasard, elle finit par tomber dans un fossé, où elle perdit connaissance.
L'état de cette femme alla s'améliorant graduellement jusqu'au lendemain matin. La température, revenue à 37°, 4, resta à ce niveau, et le matin du 5 mars, deux jours après son admission à l'hôpital, elle sortait complètement rétablie.
« Ainsi, dit encore M. Hirne, dont je tiens à citer les paroles, cette femme avait résisté au refroidissement causé par une nuit passée dans un fossé plein d'eau glacée, et pendant une violente tempête qui eut lieu cette nuit-là même. »
Vous croyez peut-être, comme moi, que chez cette femme le refroidissement a été tout extérieur et dû à ce que son corps est resté plusieurs heures immobile dans un fossé à demi plein d'eau et au milieu des circonstances atmosphériques si remarquables qui viennent d'être rapportées ; qu'ainsi, il y a eu perte graduelle de calorique par rayonnement. Eh bien, telle n'est pas l'interprétation que quelques-uns ont donnée de ce fait : il en est qui, contre toute raison, ont considéré ce cas comme un refroidissement par intoxication alcoolique, et l'ont rapproché des expériences faites sur les animaux et où l'on voit, la température s'abaissant de 4 à 6 degrés, la mort en résulter.
Je vous ferai remarquer d'abord que notre malade a pu perdre H degrés de sa chaleur normale et cependant revenir à la santé ; ce qui suffirait déjà à établir une double différence avec les expérimentations à l'aide de l'alcool sur les animaux, et quant
à V abaissement possible de la température et quant à l'issue. C'est que, dans l'intoxication alcoolique, il y a une action matérielle exercée par l'alcool sur les centres nerveux et les organes de rhérnatopoièse et de la calorification (foie, rate, reins, etc.); qu'ainsi il n'y a pas intégrité des organes: tandis que, dans le refroidissement par le froid extérieur, les organes, n'étant imprégnés d'aucune substance toxique, sont à ce point de vue absolument intacts. De sorte que si, chez notre malade du n° 14 de la salle Saint-Charles, l'opisthotonos et les convulsions démontraient l'existence d'une congestion indubitable de l'axe cérébrospinal par refoulement du sang de la périphérie vers le centre (ainsi que je L'ai maintes fois observé chez les noyés saisis par le froid de l'eau), néanmoins, à cela près de trop de sang dans les vaisseaux encéphalo-rachidiens, la pulpe nerveuse était intacte ; — d'où la possibilité du retour à la vie et à la santé.
On ne peut donc comparer le cas de cette femme a celui d'un chien ou d'un lapin auquel on ingère de l'alcool ou de l'eau- devie : d'abord, parce que, pour ces animaux qui n'y sont nullement habitués, ces substances sont de véritables poisons ; ensuite parce que cette femme avait bu surtout du vin à son repas, ce qui est déjà bien différent; enfin, parce qu'elle l'avait bu non tout d'un coup, mais à intervalles plus ou moins éloignés, ainsi qu'il arrive dans tout repas.
D'un autre côté, cette femme avait marché plusieurs heures après être sortie de la salle du festin ; elle n'était donc pas «ivre-morte ». De sorte qu'il faut admettre que c'est un assez long temps après l'ingestion des substances alcooliques que celles-ci auraient produit un refroidissement si considérable, et tel qu'on n'en a jamais observé de semblable chez les animaux empoisonnés par l'alcool dans les expérimentations.
Si, au contraire, nous nous plaçons dans [es vraies conditions du fait, qu'y voyons-nous? Une femme en léger état d'ivresse, qui, saisie par le froid extérieur, fatiguée par une course inutile, doublemenl émue par La crainte de Bon mari el le fail d'être égarée en pays inconnu, tombe enfin épuisée, physiquement el moralement, puis perd connaissance dans un fossé, où elle se refroidit graduellement en cédant de son calorique à la neige
qu'elle fait fondre, et se refroidit comme un corps chaud quelconque plongé dans un milieu réfrigérant.
C'était donc là, je le répète à dessein, un refroidissement tout physique, par rayonnement, et non dynamique, par intoxication. Aussi n'hésitai-je pas à la traiter par le calorique intus et extra, non plus qu'à stimuler son système nerveux par le rhum ajouté au thé chaud.
Vous avez vu le résultat de ce traitement.
Je comparerais volontiers ce cas aux faits si lamentables de congélation observés dans la campagne de Russie. Avant d'arriver à 0 degré et au-dessous, les malheureux soldats avaient nécessairement dû passer par la température de 26 degrés ; de sorte que, avec ses 26 degrés, cette femme était en voie de congélation ; quelques heures encore, et sa température centrale serait graduellement descendue à 10 degrés, à 8 degrés et même au-dessous, et la mort aurait eu lieu auparavant.
Mais, comme ces chiffres extrêmes n'ont pas été atteints, l'organisme, qui était sain de toutes parts, ne demandait qiïkreviwe, et voilà pourquoi cette femme, que je croyais devoir mourir, est si énergiquement revenue à la santé (d).
(1) Dans un cas récemment observé par M. Bourneville, on a été moins heureux et le malade a succombé. Il s'agissait d'un homme apporté à la Pitié le 2 janvier 1871, à onze heures du soir, dans un état de contracture partielle. On l'avait trouvé couché tout nu sur le parquet de sa chambre, dont les fenêtres étaient ouvertes : et l'on était en janvier! Il avait 27°, 4 dans le rectum. On essaya de le réchauffer avec des boules d'eau chaude et du vin chaud sucré. La température ne s'éleva que de 0°,6 (à 28°,2) au bout de deux heures. La mort eut lieu le lendemain matin, à huit heures et demie. Cinq minutes après la mort, la température rectale était de 36°, 2. M. Bourneville ne dit pas ce qu'elle était peu avant la mort,, ou au moment de celle-ci. — Ainsi le malade s'était réchauffé pendant la nuit, de manière à revenir presque au chiffre normal de 37 degrés; et néanmoins il n'avait pu revivre. J'ai observé à l'hôpital Saint- Louis deux faits analogues chez des noyés : je réussissais à les réchauffer, mais non à les empêcher de mourir. Dans ces cas on observe une énorme congestion des méninges encéphalo-rachidiennes, et le malade succombe par son système nerveux. Dans le fait de M. Bourneville, on trouva pour toute lésion « une assez grande quantité de liquide encéphalo-rachidien ».
M. Bourneville attribue très judicieusement ce refroidissement excessif à l'action du kfroid extérieur; il rejette non moins judicieusement toute intervention de l'alcoolisation, et croit (je suis absolument de son avis) que « l'action du froid, qui était très intense à cette époque de l'année, a été favorisée