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INANITIATION EXPÉRIMENTALE ET REFROIDISSEMENT

Puis donc que la mort peut arriver par le tube digestif, le médecin ne devra pas s'associer à la maladie en maintenant trop longtemps la diète, surtout chez les enfants, qui n'y résistent pas plus que les jeunes animaux de Chossat.

Les expériences de Chossat démontrent qu'un organisme primitivement sain ne s'altère que graduellement par l'inanitiation ; que la résistance au refroidissement décroît progressivement et non proportionnellement à la durée de l'expérience, c'est-à-dire que cette résistance décroît proportionnellement à la déchéance du sujet, dont la perte de calorique est ainsi beaucoup plus considérable dans les derniers jours de l'expérience que dans les premiers ; qu'enfin, la mort n'arrive qu'au bout d'un* assez long temps et après une grave altération de l'organisme.

Ces expériences peuvent être utilisées dans la pratique, bien qu'il n'en faille pas exagérer l'importance. Il s'agit, dans ces recherches, d'animaux sains; or, chez l'homme malade d'une affection aiguë, l'alimentation insuffisante ne produit qu'un de ses ell'ets : l'émaciation ; mais l'organisme résiste si bien au refroidissement, qu'au contraire la température s'élève.

Vous savez quelle réaction judicieuse et bienfaisante s'est opérée dans les esprits à propos de l'alimentation dans les fièvres graves. A la doctrine de Broussais, qui n'admettait que la dicte et les émissions sanguines, Graves, Trousseau, Monnerct ont substituée une doctrine moins débilitante et ils ont alimente leurs malades. C'est là une bonne opération thérapeutique.

Mais que de gens en sont encore à la doctrine de Broussais! Un très judicieux médecin de province me disait avoir été appelé auprès d'un jeune homme qui, au quarantième jour d'une fièvre typhoïde, n'avait encore pris aucun aliment. Il était guéri d.' sa fièvre et se mourait du traitement. Avec la meilleure intention, mais la plus grande ignorance, ce médecin avait ainsi renouvelé sur son malade l'expérience de Chossat sur les animaux.

Maintenant il est un état de l'organisme qui se rapproche de celui qu'entraîne l'inanitiation ; c'est la convalescence. Alors, en effet, les individus sont émaciéfl comme les animaux de Chossa et, <-ommc eux. ils présentent une basse température.

Les convalescents ont encore cela de commun avec les inanitiés, que parfois leur estomac est devenu incapable, au moins momentanément, de reprendre ses fonctions. Vous savez, en effet, par l'observation des naufragés de la Méduse, recueillie par de Savigny, comme par les expériences de Chossat, qu'au bout de quelques jours de privation absolue d'aliments, non seulement l'appétit se perd complètement, mais encore l'aptitude digestive est à peu près totalement abolie. La vue môme des aliments n'excite plus de désirs, et leur ingestion imprudente est bientôt suivie de vomissements. L'estomac a participé à la déchéance générale : il est revenu sur lui-même, s'est anémié et ne sécrète iqu'en insuffisante quantité le suc gastrique ; c'est ce qui résulte d'observations directes faites sur des chiens à fistule gastrique.

Dans ces cas, il importe de venir au secours de l'organisme par une alimentation réparatrice ; mais parfois vous ne pourrez le faire que par des voies indirectes.

Indépendamment, en effet, de cette faiblesse radicale de l'estomac, il peut survenir, chez certains convalescents de fièvre continue, une telle irritabilité du viscère, que l'alimentation semble impossible et contre-indiquée ; ils vomissent dès qu'on essaye de les alimenter, ont de la douleur à l'épigastre, et une petite fièvre reparaît. Tel était le cas d'un convalescent de fièvre typhoïde, que j'avais dans mon service à la Charité, alors que je suppléais le professeur Monneret. Eh bien! malgré les vomissements, la douleur épigastrique et la petite fièvre, je résolus de l'alimenter, persuadé que j'étais que s'il y avait inflammation de la membrane muqueuse, elle céderait, ainsi que je l'avais vu déjà, à un traitement rationnel : en vue de la combattre, je fis appliquer un vésicatoire à l'épigastre et donner immédiatement avant chaque petit repas une solution morphinée (2 à 3 milligrammes chaque fois). Les aliments furent supportés, les vomissements cessèrent, la lièvre disparut et le malade guérit. — Mais revenons aux basses températures, et, à ce sujet, parlons du sclérème des nouveau-nés.

C'est un état morbide qui rappelle les expériences de Chossat. Dans ce cas, en effet, il y a également inanition, car les malades

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sont ou des avortons incapables de se nourrir, ou de malheureux enfants qu'ont abandonnés leurs mères. Mais, indépendamment de l'absence de nourriture ou de l'insuffisance de celle-ci, il y a, comme l'a très bien fait remarquer M. H. Roger (1), l'intervention du froid extérieur ; car on observe surtout le sclérème dans les hospices d'enfants trouvés, et alors que les enfants ont été abandonnés pendant l'hiver. De sorte que le cas se rapproche tout à la fois de celui de notre femme du n° 14, qui, elle aussi, s'était refroidie par rayonnement pendant une nuit du mois de mars, et de celui de certains animaux inanitiés par Chossat : je veux dire les très jeunes animaux que ce physiologiste a vus résister moins longtemps à l'inanitiation et se refroidir beaucoup plus vite.

Dans le sclérème, ou œdème des nouveau-nés, que M. Roger propose judicieusement d'appeler œdème algide, pour bien en préciser les deux éléments morbides, ce savant médecin a vu la température s'abaisser jusqu'à 25 degrés, 23°, 5, 22°, 5 et même 22 degrés, c'est-à-dire dans ce cas jusqu'à 15 degrés au-dessous de la température normale. Ce qu'il y a de remarquable dans cette maladie, c'est que le refroidissement continue jusqu'à la mort ; ainsi, dans la première observation de M. Roger, en quatre jours la température axillaire baisse de 33 degrés à 22 degrés, c'est-à-dire de 11 degrés (la température extérieure étant de 1G degrés le dernier jour de la vie).

Quant à l'autre élément morbide, l'œdème, M. Roger se demande s'il précède ou suit le refroidissement, et il est assez porté à croire que le refroidissement est l'acte- pathologique initial. Il y a d'ailleurs corrélation entre ces deux faits; de sorte que de l'intensité du refroidissement on peut conclure à l'intensité et à l'étendue de l'endurcissement,

Deux fois seulement, sur vingt-neuf eas, M. Roger ■ vu les nouveau-nés atteints de sclérème revenir à la santé; elle/, l'un, le thermomètre était descendu jusqu'à 33 degrés, chei l'autre jusqu'à32°,5. Ainsi, un mum-au-né peul. sans en nmurir, avoir

l Hoger, De la température chez 1rs enfants à l'état iihi/siologique et pathologiqUft L84I, et Recherches clin, sur les mal. de l'enfance, l. [•*, ]*72 (Asselin .

quelque temps une température de 4 à 5 degrés au-dessous de la normale.

Dans ces conditions, pour rappeler le malade à la vie, il ne suffit pas de le réchauffer artificiellement, il faut encore essayer de l'alimenter. Dans les expériences de ranimation de Chossal, dès qu'on cessait de chauffer les animaux, ils perdaient leur calorique avec une vitesse presque double de ce qu'ils perdaient dans les heures voisines de la mort (5 degrés par heure). Au contraire, en joignant l'alimentation au réchauffement artificiel, sur six expériences Chossata obtenu trois rétablissements. Ainsi, ce que le réchauffement ne fait pas, la digestion le peut faire : elle sollicite la spontanéité calorifique et, en d'autres termes, elle provoque les actes thermogènes du foie, des reins et des autres organes sécréteurs, — qui, faisant de la chimie vivante, font par cela même de la chaleur animale.

Après le sclérème, le choléra indien est l'affection aiguë dans le cours de laquelle s'observent les températures morbides les plus basses. Cependant la divergence d'assertions commence, quant à la période où le refroidissement est le plus intense. Les uns, avec Bœrensprung et Doyère, ont dit que c'était dans la période algide ; les autres, avec presque tous les médecins des hôpitaux de Paris, que c'était dans la période typhique ou de réaction. « Cela tient, dit M. Hirtz (1), au lieu et au moment de l'application du thermomètre dans l'anus. Il donne la température centrale, qui peut être en excès dans l'aisselle et surtout dans la bouche; il indique la réfrigération périphérique, qui est très réelle. ■»

Je vous ai dit, dans une leçon précédente, comment, dans cette affection où s'observent en réalité les températures les plus basses, on peut, au moment où la vie va finir, constater de très hautes températures centrales : le même fait se montrant également dans le cours de l'algidité; ce n'est qu'une affaire d'asphyxie terminale ou momentanée. Si la température axillaire ou rectale est plus basse dans la réaction que dans l'algidité, c'est

(1) Hirtz, Chaleur dans les maladies, in Nouveau Diclionn. de méd. et de chir. pratiques, 1867.

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