VIE CIVILISÉE ET AIR RUMINÉ
les produits de l'exhalation pulmonaire comme ceux des sécrétions de la peau et d'ailleurs ; c'est dans cet air que les poumons macèrent toute la nuit comme dans une sorte de saumure respiratoire. De façon qu'aux premières heures du jour, alors que l'air du dehors est si pur qu'on éprouve à le respirer une sensation délicieuse, l'air de l'élégante chambre à coucher est d'une fétidité repoussante, à faire reculer un palefrenier! Pris sans cesse et repris par les voies aériennes, il n'est plus de l'air respiré, mais de Yair ruminé.
Bennet fait observer que nous inspirons et expirons à peu près 20 fois par minute, \ 200 fois par heure ou 28 800 fois par vingtquatre heures; qu'ainsi deux personnes qui dorment dix heures dans une chambre font entre elles 24 000 inspirations et expirations. Or, à chaque respiration, 500 centimètres cubes d'air (un demi-litre) sont introduits dans les poumons et expulsés. A chaque inspiration nous extrayons une partie de l'oxygène de l'air introduit dans les poumons et nous y versons de l'acide carbonique, ainsi que d'autres produits délétères résultant de la désintégration de nos lissus, solides et fluides, Selon Béclard, l'homme rend environ 440 litres d'acide carbonique dans les vingtquatre heures, à raison de I0m,5 par heure, En même temps, il absorbe par le poumon de l'oxygène à raison de 21 litres par heure. « Qu'on réfléchisse maintenant, dit Bennet, à l'état d'une chambre de moyenne grandeur, habitée la nuit par (\cux personnes, les portes et les fenêtres fermées, comme cela arrive presque toujours, après ces 21 000 respirations, après que 888 litres de gaz délétère, vrai poison, ont été versés dans son atmosphère! »
« N'y a-t-il pas quelque chose d'absolumenl dégoûtant, ajoute Bennel avec son énergie tout anglaise, à penser que dans une chambre remplie de monde, ^.mv ventilation, chaque bouffée d'aii- inspiré [mouthful ofair, « bouchée d'air » ) a élé mille fois jusque dans l'intérieur, jusque dans les recoins les plus Intimes du corps de vingt, de quarante personnes, qui peuvent avoir toute espèce de maladie grave (I)? »
i Bennet, On IheTrealmmi of Pulmonary ContutnpUon, Londres, 1871, P« :; I •
60 LES TUBERCULEUX ET LES PHTH1SIQUES.
C'est, en effet, dégoûtant, et cependant tel refuserait avec une horreur légitime de boire l'eau dé l'égout collecteur, qui respire sans sourciller l'air d'une salle de concert ou de théâtre, véritable égout aérien.
Nul n'a plus éloquemment que le docteur Mac Cormac, de Belfast, plaidé la cause de l'air pur. Le savant médecin irlandais semble même avoir consacré sa longue existence au triomphe de cette idée que la phthisie pulmonaire est due à la respiration rerespirée (consumption and the brcath rebreathed.)
C'est une loi pour lui, « la loi de Mac Cormac », que « partout où l'air habituellement respiré a été déjà respiré, en tout ou en partie, là se trouve la tuberculisation ; et que partout où l'air habituellement respiré ne l'a pas été déjà, là la tuberculisation est impossible et la scrofule inconnue. » Il résulte des chiffres de Hammack, tirés du Registrars Office, que la fréquence et la gravité des maladies pulmonaires sont inversement proportionnelles à l'air alloué à chacun : moindre est l'espace et plus grave la maladie du poumon. Pour Mac Cormac, ce n'est pas l'air impur seulement, mais l'air devenu tel d'une certaine façon, dans et par la respiration, c'est cet air qui, respiré de nouveau, engendre la consomption. Mais l'air déjà respiré, ou, plus exactement, l'air déjà respiré et confiné, dans lequel, pendant un certain nombre d'heures, ont vécu, c'est-à-dire expiré, exhalé, excrété un certain nombre de personnes réunies, cet air souillé de tant de façons diverses est plus malfaisant encore que ne le pense Mac Cormac ; il n'engendre pas seulement le tubercule, il produit les affections typhiqùes, — typhus des camps, des navires, des prisons, des hôpitaux, — typhus puerpéral pyogénique des maternités (I), — fièvre typhoïde des villes et des campagnes, —et celapar l'empoisonnement de l'organisme à l'aide des particules hors de service, cadavérisées, que chacun de nous expulse de son organisme pour le plus grand bien de celui-ci, et réintroduit dans cet organisme si cet air souillé n'est pas renouvelé sans cesse. Mais c'est là un sujet des plus vastes et que nous traiterons longuement plus tard.
et Recherches sur le traitement de la phthisie pulmonaire. Paris^ Asselin, 1874, p. 43.
(I) Voir, plus loin, leçon LXXV11.