VIE DE PENSION ET TUBERCULISATION
tion avec les pertes et les besoins. Il y eut de nombreux désordres intestinaux, le jeune homme maigrit, pâlit, éprouva fréquemment d'abondantes épistaxis, toussa et finalement se tuberculisa par les poumons et les intestins. « 11 a plus dépensé qu'il n'a reçu, me disait judicieusement le docteur Gratiot, et voilà le résultat. » Dans les derniers jours du mois de mai, il succombait en plein marasme.
Mais, dans les maisons d'éducation, il n'y a pas que la vie unilatérale — je veux dire dans la seule direction intellectuelle — le travail excessif du cerveau et la réparation matérielle insuffisante; il y a la rumination de l'air dans les salles d'études, mal venlilées durant la saison chaude et nullement pendant la froide ; la rumination de l'air dans les dortoirs, moins aérés encore que ne le sont les salles d'études; il y a, durant la plus grande partie du jour, la claustration loin du soleil, c'est-à-dire l'étiolement; l'immobilisation sur des bancs, c'est-à-dire les muscles au repos et la cervelle aux travaux forcés. Tel alors était né pour être un cultivateur bien portant, qui devient un « fort en thème » tuberculeux.
Sans doute, et heureusement, tous les pensionnaires ne se tuberculisent pas, bien que pour tous le milieu et les habitudes scolaires soient les mêmes ; c'est que la plupart en prennent fort à leur aise, ne se fatiguent guère qu'aux heures de récréation et n'ont pas leur sommeil troublé par le souci des concours ; taudis que ceux-là deviennent tuberculeux qui, dans les conditions (pie nous venons de voir, et comme le jeune homme de la Ferle, surmènent leur cerveau par des travaux excessifs ci des préoccupations ambitieuses.
D'autres viennent, robustes Biles de la campagne, se tuberculiserdans les pensionnats à la mode; ce fut le cas d'une .jeune Qlle <lc fermier qui m'était adressée, le 15 janvier de cette année, par M. le docteur Gignoux, de Rouen, Cette jeune fille, de Gaudebec, âgée de quinze an-, grande et forte (pesant 60 kilogrammes à cet âge), née d'un père et d'une mère athlétiques, ayant un frère et une sœur bien portants, mais restés a la ferme, avait jusque vers l'âge de treize ans vécu à la campagne et de la vie
este. A cette époque on la plaça dans un pensionnat de Pawj ,
près Paris, où elle vécut renfermée avec de nombreuses compagnes et travailla beaucoup ; elle commença par perdre l'appétit, pâlit, maigrit un peu; puis, au bout de quatorze mois, les règles, qui s'étaient montrées pour la première fois à onze ans et demi et avaient toujours été normales et abondantes, retardèrent ou se suspendirent. C'est alors que la jeune fille toussa, puis cracha du sang. Il y avait huit mois que cela durait quand on me la présenta : ce n'était plus une tuberculeuse seulement, c'était une phthisique, comme l'avait bien vu le docteur Gignoux ; les deux poumons étaient en voie de destruction, le gauche plus que le droit; il y avait des craquements humides jusqu'en bas du côté gauche et des râles cavernuleux aux deux sommets. Depuis un mois, l'appétit faisait défaut; depuis quinze jours, le larynx s'était pris, la voix s'était altérée et il y avait de la fièvre dans l'après-midi. Malgré le traitement le plus rationnel, les révulsifs sous forme de mouches de Milan, l'usage du lait de vache, du koumys (une bouteille par jour), du malaga, de la viande crue ou rôtie, les forces déclinaient. Je conseillai de reprendre l'enfant à la ferme, de la faire vivre le plus possible au dehors, de la faire monter à cheval (ce qu'elle aimait beaucoup) et de continuer le reste du traitement. Je la revis six semaines plus tard; en dépit de l'hygiène meilleure, les règles avaient cessé et l'état général s'était aggravé. Ce n'était plus qu'une question de quelques mois, pendant lesquels la jeune fille lutterait encore avec ce qui lui restait de sa vigueur primitive. Ce qu'il y a d'intéressant dans ces deux faits, si analogues, ce n'est pas de constater le développement de la tuberculisation chez des enfants en pension, mais plus spécialement de voir deux jeunes gens, issus de parents exceptionnellement robustes et nullement tuberculeux, ayant des frères et sœurs aussi robustes que leurs parents, robustes eux-mêmes tant qu'ils vivent dans le milieu familial, qui, néanmoins, transplantés de la campagne dans un pensionnat de la ville, s'y étiolent et y deviennent tuberculeux. S'il fut jamais tuberculisation acquise, née sur place, c'est bien celle-là; et l'on en peut avec toute certitude analyser les conditions de développement : saine origine, vigueur fondamentale, vie agreste, air pur, nourriture plantureuse et variée, santé parfaite;