VIE DE CASERNE ET TUBERCUL1SAT10N
puis, brusquement, vie urbaine, air impur, nourriture parcimonieuse et monotone, c'est-à-dire inanitiation par les voies respiratoires et digestives, claustration, sédentarité, abaissement des fonctions thermiques et plastiques, déchéance de l'être, tuberculisation.
11 est évident que l'organisme réclame d'autant plus qu'il a plus de besoins; et qu'il a d'autant plus de besoins qu'il est plus vigoureux, qu'il fonctionne davantage et qu'il a contracté l'habitude d'une réparation abondante et facile. Ainsi l'homme robuste et actif exige plus d'air et d'aliments que le faible et l'oisif, le paysan que l'habitant de la ville ; de sorte que l'homme des champs transplanté dans les villes y souffre davantage de l'absence d'air pur que ne le fait le citadin acclimaté, et s'y tuberculise rapidement par inanitiation respiratoire, comme nous avons vu les Indiens du Labrador dans les villes du Canada, les montagnards des Highlands dans leurs cottages trop bien clos, comme nous venons de voir nos deux jeunes gens dans leurs pensionnats, comme nous allons voir les jeunes soldats dans leurs casernes.
Voilà des hommes choisis, triés avec soin, une tare les ferait refuser ; ils semblent par conséquent devoir offrir à la maladie la résistance la plus énergique. Que deviennent-ils? Mais aussi qu'en fait-on?
Ce jeune paysan quitte brusquement les siens, son pays, son foyer, son milieu, tout ce qu'il aime; on le force d'abandonner la vie en plein air, les travaux variés de la vie agreste; et pourquoi? pour être parqué dans la caserne d'une ville de garnison, où il fait en compagnie d'infortunés comme lui le métier le plus abrutissant : on lui met en main le mousquet; on le fait « tourner à droite el tourner à gauche » ; un sous-oilieier brutal l'abreuve d'injures et d'ennuis. Et le malheureux se désole, se croyant, avec raison, né pour tout autre chose. Kl il en a pour Bepl mortelles années! Après 1' « exercice », il rentre à la «chambrée », y mange une nourriture toujours la même, la soupe el le bouilli, le bouilli et la soupe C'esl d'un monotone à en mourir; on eu meurt, en effel : la diarrhée commence, la scrofule ou la tuberculisation finit. Heureux le jeune soldai qui peut
alors, à l'aide de quelque argent, modifier son « ordinaire »! 11 a des chances d'échapper ainsi à l'inanitiation par les voies digestives.
Ce n'est pas tout : le jeune soldat couche dans cette même chambrée avec de nombreux compagnons, et y rumine, plusieurs heures durant, l'air ruminé par d'autres. Et quel air! chaud, humide, saturé de vapeurs de tabac et d'exhalaisons animales de toute nature, il acquiert bientôt un degré de méphitisme qu'on ne peut imaginer que pour être entré le matin, comme je l'ai fait, hélas! dans un dortoir de caserne. Ainsi, l'inanitiation se continue par les voies respiratoires.
Pour chasser l'ennui qui le ronge, le jeune soldat fume du mauvais tabac, boit de l'eau-de-vie pire encore et dégrade par le tabagisme et l'alcoolisme un organisme altéré déjà par l'insuffisance d'air et d'aliments. Pour complément, la chaudepisse ou la vérole le force trop souvent à changer le milieu de la caserne pour celui de l'hôpital, où ni l'air n'est plus pur, ni l'oxygène plus abondant, et où il continue, en l'aggravant, sa dégradation organique.
Ce n'est pas là, messieurs, le roman du soldat que je vous fais, mais son histoire. Médecin requis pendant près de deux ans à l'hôpital militaire du Gros-Caillou, j'y ai vu arriver phthisiques ou scrofuleux de grands gaillards de vingt-deux à vingttrois ans, qui, jusqu'à vingt ans, mais dans leur pays, n'avaient jamais été malades; et ils venaient non pas des pires casernes, mais de celle du Prince-Eugène, par exemple, si monumentale extérieurement.
Qu'on reste scrofuleux, adulte, l'ayant été petit enfant, voilà qui n'a rien de très étrange : la scrofule pouvant persister une partie de la vie, bien qu'ordinairement, maladie de l'enfance, elle guérisse à la puberté. Mais qu'on devienne ainsi scrofuleux passé vingt ans, la chose est alors pathogéniquement intéressante.
Quelques-uns, voyant la scrofule des jeunes soldats se manifester sous forme d'adénite cervicale, ont attribué celle-ci à la dureté du faux col ; la cravate a remplacé le faux-col sans bénéfice pour les ganglions du cou. On a incriminé alors le vasistas de la guérite et son courant d'air ; le vasistas supprimé, l'adénite
n'a pas disparu. C'est qu'elle n'est pas un accident local, mais une manifestation de la scrofule : la scrofule des ganglions — celle même qui a valu son nom à la maladie ( « cou de truie », de scrofa, truie) — elle est, dis-je, la scrofule des ganglions, comme la tumeur blanche, la coxalgie, le mal de Pott de certains autres jeunes soldats sont les manifestations de la scrofule des os.
En même temps que ces déterminations morbides de la scrofule sur le squelette, j'ai pu constater chez quelques-uns l'existence de tubercules dans les poumons ; — ainsi l'organisme était doublement frappé, chez des sujets indemnes jusque-là et que l'hérédité ne prédisposait ni à la scrofule ni à la tuberculose.
La scrofule apparaissant dans de telles conditions est bien manifestement une maladie accidentelle, acquise, et le fait môme de son apparition vient jeter le jour le plus lumineux sur la pathogénie de la tuberculisation des jeunes soldats. La scrofule est plus spécialement une maladie de l'enfance, la tuberculisation, de l'âge adulte. Qu'un jeune soldat devienne tuberculeux, on peut croire que c'est là l'éclosion naturelle d'une diathèse en puissance arrivée au moment régulier de sa germination ; mais qu'il ait, à cet âge tardif et exceptionnel de la virilité, les premières manifestations de la scrofule, voilà qui signifie bien que la maladie n'avait rien de constitutionnel, qu'elle est ainsi toute fortuite et de cause extérieure. Eh bien, cette cause qui produit chez celui-ci la scrofule, chez celui-là la tuberculisation, chez ce troisième l'une et l'autre, c'est la caserne et la vie qu'on y mène ; l'alimentation monotone et insipide, l'air confiné et prérespiré, la sédentarité, l'absence d'insolation, la tristesse et l'ennui.
On a beaucoup discuté la question de savoir si la scrofule cl le tubercule étaient identiques, si l'une se transformait en l'autre ou l'engendrait. La question n'est pas sans motifs, mais elle me semble mal posée. Les causes de la scrofule et de la tuberculisation sont semblables, et les résultats immédiats en sont identiques ; de part et d'autre, e'est la déchéance organique : celle-ci est-elle moindre, scrofule; plus profonde, tuberculisation. De sorte que 1rs résultats définitifs, mais médiats, des mêmes causes pathogéniques, c'est-à-dire l'expression matérielle de la dé chéance organique, ne sont plus qu'analogues. La scrofule vul-
gaire (je ne parle pas de la scrofule viscérale) s'exprime par des lésions du système lymphatique, ou des tissus rudimentaires qui constituent les articulations, ou enfin du tissu osseux; la tuberculisation, par des lésions du tissu conjonctif, plasmatique ou lymphoïde, de celui enfin d'où les réseaux lymphatiques tirent leur origine même. Ainsi affection générale identique, déchéance de l'organisme ; détermination morbide analogue seulement, scrofule ou tuberculisation.
Mon observation personnelle serait ici de peu de poids, quant à la fréquence de la tuberculisation dans l'armée, si je n'y ajoutais aussitôt celle de plus compétent que moi. « On sait quelle large place occupe la tuberculisation dans le cadre des affections chroniques du soldat, dit M. le professeur Colin, du Val-de-Grâce ; à Paris, elle constitue presque exclusivement le fonds, parfois monotone, du tableau pathologique offert par nos salles de fiévreux (1). » Gomme complément de preuves, laissez-moi citer le môme observateur : « Dans presque tous les cas, dit-il, le malade était incorporé depuis très peu de temps; aucun n'avait deux ans de service (2). » Voilà qui est suffisamment clair, je suppose : récente arrivée sous les drapeaux, maximum de fréquence de la tuberculisation, et très souvent sous la forme aiguë.
Après la caserne, Vatelier : j'ai assez longtemps vécu de leur existence pour savoir comment vivent les ouvriers sédentaires et combien leur manquent tout ensemble l'air, le soleil et l'alimentation. L'ouvrier né à la ville résiste plus longtemps, acclimaté qu'il est; celui qui vient de la province succombe souvent très vite, ainsi que nous venons de voir le jeune soldat. J'ai eu l'occasion d'observer en détail et à loisir la série de faits suivante, citée déjà par moi dans ma thèse d'agrégation (3) Une famille, composée du père, de la mère et de trois fils, vivait à la Rocheen-Brenil, gros village de la Gôte-d'Or, situé sur un plateau assez élevé du Morvan, au pied de collines boisées, et où l'air, trè svif, est délicieusement pur. Je puis affirmer personnellement (le pays étant celui de ma famille du côté maternel) que la tuberculisation
(1) Colin, De la tuberculisation aiguë, p. 1.
(2) Colin, Études cliniques sur la médecine militaire, p. 66.
(3) Peler, De la tuberculisation en général) 1866, p. 59.