VIE D ATELIER ET TUBEKCUL1SATI0N
y est absolument inconnue, et que les scrofuleux qui y viennent parfois de Paris y guérissent par la seule influence du milieu. Cette famille vivait à la Roche assez misérable, mais bien portante. Contraints par certains événements, ils viennent chercher fortune à Paris. Au pays, le père était maçon, c'est-à-dire travaillait en plein air, et non dans un atelier, au village, et non dans une ville. A Paris, cet homme fut employé, avec ses deux fils les plus âgés, dans une papeterie du faubourg Saint-Marceau, où il restait enfermé treize heures sur vingt-quatre. Le reste de son temps, ce malheureux le passait dans une chambre petite et obscure de la rue Mouffetard, qui, à cette époque (1853), était bien la plus étroite, la plus humide et la plus infecte de Paris; et dans cette chambre couchaient les cinq membres de la famille. Au bout de trois mois le fils aîné se donna, disait-il, une entorse qui ne guérit pas, et pour les suites de laquelle je le fis entrer à la Pitié, dans le service de Michon. C'était une tumeur blanche : déjà des signes de tuberculisation pulmonaire apparaissaient et le jeune malade succomba en quelques mois à cette dernière affection, hâtée dans sa marche par la suppuration de l'article. L'autopsie fui faite par mon ami M. Charrier, alors interne du service. Pendant que le fils était à l'hôpital, le père commençait à tousser ainsi qu'à maigrir, et le second lils présentait les signes non douteux d'une tumeur blanche du genou. Comme son frère aîné, il mourut de phthisie pulmonaire; et comme ses deux fils, mais deux mois après le second, le père succombait à la même affection dans le dernier degré du marasme. Cela se passait de 1853 à 1854. Effrayée, et d'ailleurs privée de toute ressource, la mère retourna à son village: depuis lors elle continue de se bien porter; c'est maintenant une vieille édentée, mais robuste et nerveuse, occupée chaque jour aux travaux des champs. Quanl à son plus jeune fils, qui l'avait accompagnée dans sa fuite de Paris, c'est un homme des plus robustes, travaillait comme sa mère en pleine campagne el qui ne présente aucun indice de l'affection à laquelle oui succombé son père et >es deux frères, « Qui ne voit
dans ces faits, dirais je déjà en 1866, l'expérienee et s;» conlre-
épreuve : — l'influence malsaine du travail excessif, de l'encombrement, de la mauvaise nourriture, 'd inversement, l'effet bien-
faisant de la vie en plein air, en dépit même de la misère? » Plus j'avance dans la vie médicale et plus je vois de faits semblables à ceux-là, qui me confirment dans cette opinion de l'utilité suprême de l'air pur, nourrissant, alibilis aer, et de la malfaisance de l'air impur. Ne dirait-on pas, par exemple, que le cas de ces jeunes ouvriers de l'atelier est un décalque du cas des jeunes soldats de la caserne ? De part et d'autre, scrofule tardive, apparaissant à l'âge adulte chez de jeunes sujets dont l'enfance en avait été complètement indemne ; de part et d'autre, tuberculisation pulmonaire s'associant à la scrofule pour achever l'œuvre de désorganisation. Les mêmes causes, vie urbaine en lieu clos, c'est-à-dire milieu malsain, sédentarité et étiolement, entraînant la scrofule et la tuberculisation chez les plus jeunes (qui se rapprochent le plus du lymphatisme de l'enfance), la tuberculisation seulement chez les plus âgés ou les plus robustes (qui s'éloignent le plus de ce lymphatisme): ainsi, dans les faits que je viens de rapporter, les lîls sont à la fois scrofuleux et tuberculeux, le père n'est que tuberculeux.
Pour les ateliers de femmes, la chose est peut-être plus navrante encore. C'est le pire dans le mal. Transportez-vous par la pensée dans un des quartiers les plus riches de Paris, rue de Rivoli, par exemple. Voici, dans une maison luxueuse, un atelier de confection : au milieu d'un salon splendide, la maîtresse et sa « première demoiselle » reçoivent les clientes ; à côté est une pièce occupée par deux ou trois coupeuses ; elle est encore assez convenable, les clientes y pénétrant quelquefois ; puis vient une simple chambre, ruche malsaine, où s'entassent, assises coude à coude, une vingtaine de pauvres abeilles ouvrières, auxquelles le travail n'est pas épargné, mais l'espace; là, douze heures durant, et même quatorze ou seize, si l'ouvrage presse, elles ne mettent enjeu d'autres muscles que ceux qui meuvent leur aiguille. Tout aussi parcimonieusement, tout aussi vicieusement que l'air, l'alimentation leur est dispensée. Pour compléter, elles couchent dans d'étroites soupentes ou dans l'atelier même et sur deslits-armoires; c'est-à-dire qu'elles respirent la nuit le même air qu'elles ont respiré et souillé tout le long du jour. Quoi d'étonnant à ce qu'on voie alors, ainsi que je l'ai vu, s'étioler, puis se tuberculiser, de
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robustes provinciales évidemment destinées à fournir une plus longue carrière? Je vous ai cité déjà la sœur de cet architecte emportée en quelques semaines par la phthisie aiguë (1) ; j'ai observé depuis trois cas analogues de sœurs devenues ainsi tuberculeuses alors que leurs frères ne le sont pas, vivant de la vie extérieure. Ce n'est pas, croyez-moi, le sexe qui fait la tubcrculisation plus fréquente chez la femme, c'est la « vie renfermée », le « manque d'air » et d'exercice ; ce n'est pas affaire d'utérus, mais d'habitude. J'y reviendrai d'ailleurs, la chose en valant bien la peine.
Voici, d'ailleurs, à propos de la tuberculisation des ouvriers, des recherches statistiques intéressantes, faites par Lombard, de Genève, et qui démontrent l'influence mauvaise de la vie sédentaire, ainsi que celle de l'irritation directe des voies aériennes.
A Genève, la moyenne des décès par suite de phthisie est de 114 sur 1000. Etant connu ce chiffre, voici quelles sont les professions qui donnent un nombre de décès par phthisie au-dessus de la moyenne :
Les professions à émanations minérales et végétales fournissent le chiffre, relativement considérable, de 176 décès par phthisie sur I 000. Vous savez que ce sont là des professions qui donnent naissance à des maladies chroniques de l'appareil respiratoire, et l'on doit rapprocher de ces chiffres ceux bien plus lamentables de- malheureux ouvriers de Sheiïield, de ceux qui travaillent le grès, ele.
Dans les professions à émanations de poussières diverses, il meurt 145 phthisiques sur 1000 personnes. Le chiffre est de 140 pour ceux qui mènent une vie sédentaire; de 138 pour ceux dont l'existence se passe dans l'intérieur de l'atelier; de 127 pour CCUX qui vivent dans un air chaud et, sec : rappelez-vous ce dernier chiffre, nous le mettions tout à l'heure en parallèle avec celui des individus qui vivent dans un air chaud et humide.
Nous arrivons enfin ;i des chiffres peu au-dessus de la moyenne; 12-2 pour les gens qui gardent la position courbée; MO pour ceux qui travaillent avec mouvements des bras par secousses.
'i Voir, plui haut, leçon XXXVII, p. s.
Voyons maintenant les chiffres au-dessous de la moyenne :
Individus à exercice musculaire et vie active : 89 décès par phthisie sur 1000.
Individus dont la profession réclame l'exercice de la voix : 73 sur 1 000.
Individus à vie passée à l'air libre, 73 sur 1000 ; dont la profession les expose à des émanations animales, 60 pour 1000. Et enfin professions à vapeurs aqueuses, 53 sur I 000. Remarquez la disproportion énorme entre ce dernier chiffre et celui qui représente le nombre des phthisiques dans les professions à air sec et chaud. Je vous dirai d'ailleurs que les observations d'autres médecins ont démontré que la phthisie est presque inconnue dans les filatures dont l'air est humide, tandis qu'elle est au contraire très fréquente dans les filatures dont l'air est sec.
Maintenant voyons ce que nous avons actuellement dans nos salles; le résultat des recherches du docteur Lombard s'en trouvera confirmé.
Au n° \ est couché un phthisique, qui travaillait sur les ports, à l'air libre par conséquent, mais c'était un ivrogne de profession et il porte sur son nez l'étiquette de l'alcoolisme. Le n° 2 est identiquement dans le même cas.
Le phthisique du n° 7 était bijoutier (profession sédentaire), Parisien (une raison de plus pour être phthisique), et enfin il est né de parents phthisiques.
N° 14, tourneur en cuivre, mère morte phthisique.
N° 16; c'est celui auquel nous avons pratiqué une ponction pour une pleurésie qui mettait ses jours en péril. 11 était ouvrier en parapluies; sa profession, consistant à percer des baleines , ne réclamait, comme vous voyez, un grand exercice ni du corps ni de l'intelligence.
Le n° 26 était pâtissier ; le n° 29 charretier, mais Parisien. Nous avions naguère au n° 32 un élève en pharmacie (profession sédentaire, comme vous voyez).
Au n° 43 est ce malheureux qui va bientôt mourir, plus phthisique que tuberculeux; il était employé aux écritures dans une maison de commerce.
Au n° M est un ferblantier, Parisien, dont la mère est morte
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phthisique. Puis viennent : un couvreur (n° 50), Parisien, dont la mère est asthmatique, et un employé (n° 54), Parisien, dont les parents sont morts phthisiques.
En résumé, messieurs, vous voyez que, dans nos salles mêmes, nous trouvons la vérification de ce fait, que les professions sédentaires prédisposent à la phthisie, et en même temps la justification de l'hérédité.
Dans notre salle des femmes, nous trouvons 8 phthisiques, qui toutes viennent également confirmer l'influence de la vie sédentaire ; et cela se conçoit, puisque c'est là la vie habituelle des femmes à Paris.
Les bureaux — mais à un moindre degré que les casernes et les ateliers — sont encore une manufacture de tubercules. Je parle des bureaux où l'on travaille, de ceux des Postes, par exemple, où l'activité est si grande, des bureaux des administrations privées. Voici, à cet égard, un fait bien probant. Un jeune homme de la Roche-en-Brenil (encore de ce pays où, je le répète, la tuberculisation est inconnue), fils d'un vigoureux cultivateur — lequel est arrivé maintenant à l'âge de soixante-deux ans, n'ayant jamais eu de la scrofule que sa manifestation la plus légère, à savoir une blépharite chronique, qui a dépouillé ses paupières de leurs cils, mais possédant l'estomac et les poumons les mieux fonctionnants queje connaisse; — ce jeune homme, dis-je, don tla mère est très nerveuse, mais, à cela près, bien portante, fait ses classes au collège de la ville voisine : première condition mauvaise pour un jeune campagnard ; ses études terminées, il vient à Paris ; un peu maigre, comme sa mère, mais robuste, très actif et plein de bon vouloir. Il entre dans les Postes, où il fait le service de nuit, lequel commence à deux heures du matin. Ce jeune homme, habitué à dormir son plein sommeil, accepte vaillamment celle infraction à ses habitudes. Il était très laborieux et voulait parvenir ; très parcimonieux, et se nourrissait assez mal.
Là, pendant plusieurs heures, dans des bureaux bien clos, en
on de la basse température extérieure, vivemenl éclairés par
le gaz, qui consomme pour sa pari une Porte quantité de l'oxygène
nécessaire aux employés, ceux-ci fonctionnent activement au
milieu d'une atmosphère qui fini» par être peu respirable, Voua
voyez d'ici les conditions: insuffisance de la réparation par l'air, insuffisance de la réparation par le sommeil, insuffisance de la réparation par la nourriture, les jeunes gens attachés à ce travail étant surnuméraires outres peu payés. Ce jeune homme, que j'avais l'occasion de voir souvent, étant de sa famille, commença par pâlir ; puis il perdit ses forces, et se mit à tousser. J'abrège pour vous dire qu'un an plus tard il mourait au pays, de tuberculisation pulmonaire à marche fébrile continue. Il y a de cela dix ans : son père et sa mère sont pleins de santé, sa sœur est très bien portante et mère d'une vigoureuse petite fille, mais elle n'a jamais quitté son ciel natal. Son oncle paternel, le frère aîné de son père, a eu comme celui-ci, mais à un moindre degré, de la blépharite chronique et il présente cet embonpoint ciu lymphatisme, générateur de la scrofule, sans avoir jamais eu de celle-ci d'autre manifestation que la légère affection des paupières ; à soixante et dix ans qu'il a maintenant, c'est encore un type de vigueur campagnarde ; il a eu de sa femme, sœur aînée de la précédente, deux filles, toutes deux bien portantes, et mères, l'une d'un fils de vingtdeux ans, magnifique garçon qui étudie la médecine, et d'une belle fille de dix-neuf ans ; l'autre, de trois très beaux enfants. De sorte que, dans cette famille, où les géniteurs sont tellement semblables (les deux frères ayant épousé les deux sœurs), et dont les produits sont, par suite, si exactement comparables, on a, comme produits directs, quatre enfants, comme produits indirects, six petits-enfants — et le seul d'entre eux qui succombe, et succombe à la tuberculisation (maladie absolument étrangère à la famille, dont j'ai connu également tous les grands-parents), c'est celui qui a émigré, qui est venu à Paris, et qui y a vécu de la vie de bureau que je vous ai dite. Vit-on jamais tuberculisation plus manifestement acquise? et acquise dans des conditions plus nettement déterminées?
Vous remarquerez qu'ici la scrofule paternelle, si bénigne chez le père, ne s'exprimait chez le fils que par un certain degré de lymphatisme sans lésion matérielle ; mais que, la vie urbaine aidant, la disposition scrofulense en puissance a fait explosion sous la forme tuberculeuse. 11 ne faudrait pas y voir une transfor* mat ion d'un type morbide en un autre, de la scrofule en la luber-