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VILLAGEOIS A LA VILLE ET TUBERCULISATION

Et ce qui prouve bien que ce n'est pas l'air de la ville seulement qui a provoqué la tuberculisation chez cette vigoureuse jeune femme, mais l'air de la ville confiné, ruminé — associant sa néfaste influence à toutes les autres causes de dépression — c'est que le frère vit plein de santé dans cet air, mais au dehors, mais très activement, mais heureux de sa grande et légitime situation.

Je n'en ai pas fini, d'ailleurs, avec l'histoire de la tuberculisation urbaine chez les campagnards dépaysés : la tante maternelle de cette jeune dame, la sœur de sa mère (laquelle, je vous l'ai dit, vit encore et a quatre-vingts ans aujourd'hui), s'est tubercu- Usée, elle, à Paris, et y est morte à l'âge de cinquante-huit ans, c'est-à-dire vingt-quatre ans plus tôt que sa mère (morte, nous venons de le voir, à quatre-vingt-huit ans) et dix-sept ans plus tôt que son père, mort, à soixante-quinze ans, d'accidents cérébraux, par athérome vasculaire.

Elle était venue à Paris à l'âge de vingt ans, s'y était mariée, y était devenue veuve avec deux enfants, avait lutté énergiquement contre l'infortune, s'était ruinée néanmoins, avait dû, à quarante-deux ans, changer complètement d'habitudes, de marchande trèsactive était devenue ouvrière en bretelles, gagnant à ce travail sédentaire et sans relâche douze à quinze sous par jour, et vivant ainsi très mal de très peu.

Les fonctions digestives se troublèrent les premières : il y eut d'abord des maux d'estomac causés par la mauvaise alimentation ; puis une constipation rebelle, les garde-robes s'espaçant entre huit et quinze jours. Les fonctions nerveuses s'altérèrent ensuite : après huit années de cette existence pleine de tristesse et de misère, des symptômes de paraplégie apparurent, paraplégie à progrès lents, mais continus, et qui finit, vers 1857, par rendre la marche très difficile et par augmenter matériellement d'autant la sédentarité. C'est alors que la pauvre femme, qui de sa vie ne s'était enrhumée, se mit à tousser, maigrit, perdit l'appétit, pâlit plus encore et finalement succomba, en mars 1858, à la tuberculisation pulmonaire, avec des craquements humides aux deux sommets, une diarrhée incoercible et au milieu d'épouvantables accès de suffocation.

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Voilà donc, en trois générations, quatre femmes : une grand'raère, ses deux filles et sa petite-fille. De ces quatre femmes, deux restent au pays, la grand'mère et sa fille aînée; la première y meurt, à quatre-vingt-huit ans, d'un accident de vieillesse ; la seconde, la fille aînée, y vit encore à quatre-vingts ans. Deux émigrent : la fille cadette à Paris, où elle meurt phthisique à cinquante-huit ans ; la petite-fille — dont la mère vit encore à quatre-vingts ans — émigré dans une ville voisine de son village et y meurt également phthisique à trente-trois ans. Ou, en résumé, de quatre villageoises, deux restent telles et ne sont point tuberculeuses ; deux se dépaysent, deviennent citadines et meurent de phthisie pulmonaire.

Je ne sais pas de démonstration plus éclatante de la tuberculisation urbaine ; on dirait une expérience de laboratoire à longue échéance. Sans doute des causes multiples se sont associées à l'influence malfaisante de l'air prérespiré et de la sédentarité : les chagrins de famille, par exemple, pour la plus jeune de ces dames ; mais précisément les mêmes chagrins, et plus directs et plus nombreux, avaient frappé sa mère, qui a su y résister, et leur a survécu ainsi qu'à sa fille.

Notez que de tous ces faits, dont je vous entretiens si sommairement, j'ai été le témoin personnel, et que je les ai observés dans leurs détails les plus intimes.

Nous venons de voir, dans un de ces cas, la sédentarité forcée par paraplégie — venant après toute une vie de privations et d'épreuves — achever l'œuvre de désorganisation. C'est cette même sédentarité forcée, à laquelle s'ajoute l'épuisement par la douleur, qui fait également se tuberculiser certains malades atteints de rhumatisme chronique ou d'ataxie locomotrice.

Rien n'est plus fréquent, en effet, au cas de cette affection qu'on a nommée rhumatisme chronique, rhumatisme noueux, etc., et qui n'est qu'un pseudo-rhumatisme, une affection rhumatoïde, rien n'est plus fréquent, dis-je, que de voir alors, après de longues années de souffrance, au bout de vingt et même de trente ans, comme dans une des observations de M. Gharcot, la tuberculisation pulmonaire entraîner la mort du malade. Non pas que cette tuberculisation fît partie du plan morbide naturel

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de la maladie primitive, comme il en est des affections organiques du cœur au cas de rhumatisme vrai, de rhumatisme aigu (les tissus de même nature étant simultanément frappés par le même effort morbifîque), mais parce que la tuberculisation est le dernier terme de la dégénération organique causée par l'immobilisation, la sédentarité forcée, l'étiolement et, finalement, la nutrition imparfaite. Aussi peut-on, à la rigueur, y échapper suivant le milieu social : telle succombant tuberculeuse à la Salpêtrière, à la suite de son rhumatisme chronique, qui eût échappé à la tuberculisation si elle eût été femme de banquier.

Il en est ainsi de Yataxie locomotrice. Que de fois n'ai-je pas vu, alors que j'étais chef de clinique de Trousseau, à l'Hôtel-Dieu — et non sans un vif intérêt scientifique — succomber à la phthisie pulmonaire de pauvres ataxiques que ne torturaient pas seulement leurs douleurs fulgurantes, mais encore leurs viscéralgies; et qui n'étaient pas seulement condamnés à la sédentarité forcée, dans un triste coin de l'hôpital, par leur ataxie même, mais parfois aussi par leur amaurose ! Eh bien, j'ai pu semblablement voir à la ville, dans un milieu physique et social tout autre, mourir non pas de tuberculisation, mais de gangrène pulmonaire, en 18ti!>, ce général polonais dont Trousseau parle en ses Cliniques (1) et qui était ataxique depuis vingt-trois ans, le début de sa maladie remontant à 1846. 11 souffrait cruellement depuis cette époque, surtout aux derniers temps de sa vie ; mais il était de grande naissance comme de grande fortune, et pouvait convenablement se nourrir; mais il sortait à cheval ou en voilure, ne pouvant plus marcher, cl parcourait même, dans de lointains voyages, une partie de l'Europe. De sorte que, s'il était amoindri par le fait de son ataxie, il n'était pas étiolé par la sédentarité. La guérison assez inopportune d'un eczéma lichénoïde, obtenue, par un spécialiste, à la demande d'une épouse que son trop de zèle aveuglait, fut l'occasion d'accidents thoraciques qui se terminèrent rapidement par gangrène pulmonaire. Telle fut sa manière de mourir: et vous voyez (pu1 ce fut encore par les pou-

(I) Trousseau, Clinique m<!<l>cale de Cllôlel-Dieu, t. II. p. 618, i édit,

mons, c'est-à-dire par l'organe qui est de moindre résistance — étant de moindre vitalité.

De tels faits s'observent également au cas de rhumatisme chronique : Trastour a vu plusieurs fois la mort survenir « par phthisie ou par pneumonie», et il discute à ce sujet, pour la justement rejeter, l'hypothèse des métastases ou de la rétrocession ; il n'y a pas là, en effet, de rétrocession de la maladie articulaire, celle-ci étant malheureusement inamovible ; il n'y a pas même d'influence directe du rhumatisme sur le poumon ; mais, pour n'avoir pas été directe, cette influence n'existe pas moins et s'est exercée sur l'organisme qu'elle a affaibli. Ce n'est pas affaire de rhumatisme, pas plus que d'ataxie, mais d'étiolement par sédentarité.

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