COQUELUCHE, GRIPPE ET TUBERCULISATION
De même, ce n'est pas parce que la coqueluche est une affection catarrhale et spasmodique des bronches ; ce n'est pas parce que l'hypérémie de la muqueuse bronchique provoque la genèse du tubercule dans les alvéoles pulmonaires (les territoires pathologiques comme les vaisseaux et la nutrition étant absolument différents) ; c'est parce qu'elle peut épuiser par les quintes de toux, et épuiser par les vomissements, que la coqueluche peut mener le petit malade de l'inanitiation à la tuberculisation et devenir ainsi véritablement le vestibulum tabis. Qui échappe aux flux de la rougeole et à l'inanitiation de la coqueluche, ou qui peut, par la vigueur primitive de son organisme, y suffisamment résister, échappe à la tuberculisation terminale 11 y a donc pour la maladie primitive une question de forme et de violence ; comme pour le malade une question de force de résistance. Et Ton voit qu'il y a pour le médecin une question de sollicitude hygiénique incessante : il lui incombe de soutenir les forces et d'empôcher l'inanitiation. C'est à quoi Trousseau songeait toujours dans la coqueluche, et c'est pourquoi il conseillait de faire manger le petit malade immédiatement après le rejet convulsif des aliments ; une quinte étant suffisamment distante d'une autre quinte pour que dans l'intervalle des deux les aliments pris à nouveau fussent digérés.
Et vous voyez qu'il vaut mieux soigneusement analyser les cas que, sans examen approfondi, les grouper par centaines.
La grippe, surtout en temps d'épidémie, c'est-à-dire alors qu'elle doit à cette circonstance, commune à toutes les maladies épidémiques, une plus grande malfaisance, la grippe est assez fréquemment suivie de tuberculisation pulmonaire. Mais ce n'est pas en tant que maladie des voies respiratoires, en tant que frappant les bronches et parfois les poumons, que la grippe provoque dans ceux-ci l'éclosion des tubercules : c'est en sa qualité d'affection générale, de fièvre catarrhale avec élémenl nerveux, de maladie qui déprime l'organisme, qu'elle peut appeler la luberculisation. Cependant, analysez alors les cas et vous verrez que le plus habituellement les individus frappés étaienl débiles ou prédisposés par des conditions héréditaire . De sorte que la grippe n'a été que l'occasion de la manifestation tuberculeuse chei ce
vieillard épuisé, chez ce goutteux, chez ce diabétique ou chez ce fils de tuberculeux. D'ailleurs, parce qu'elle est une fièvre, la grippe, comme les autres fièvres, fait le plus souvent la tuberculisation fébrile, aiguë, rapide, ou imprime une marche plus vive à une tuberculisation préexistante et jusque-là lente en ses allures.
Nous verrons bientôt l'influence de Y état de fièvre sur la forme anatomique du tubercule ainsi que sur son évolution, et sur la forme réactionnelle de cette tuberculisation (1) ; je me contente ici de signaler le fait.
Ce que j'ai dit de la rougeole et de la coqueluche est également vrai de la fièvre typhoïde : vous pourrez voir se tuberculiser à sa suite ceux dont l'organisme n'a pas su résister à l'épuisement par inanitiation. Laennec, Andral, Monneret avaient signalé ce fait, incontestable pour qui observe directement. Non pas qu'il y ait dans l'infection typhoïde rien qui prédispose à la tuberculisation ; mais parce que Yépuisement, d'où qu'il vienne, de la rougeole, de la scarlatine ou de la dothiénentérie, suffit à provoquer l'éclosion des tubercules.
Or, voici bien une autre chose! On s'est demandé, toujours en procédant par voie d'abstraction statistique, s'il n'y aurait pas antagonisme entre la dothiénentérie, ou la scarlatine, ou la variole, et la tuberculisation pulmonaire ! î ! Et nous voici amenés à traiter cette seconde question : « De l'antagonisme possible entre certaines maladies aiguës et la tuberculisation. »
Je ne m'arrêterai pas à discuter la conception métaphysique de Y antagonisme en pathologie générale ; je ne l'envisagerai qu'au point de vue de l'hypothèse, assez invraisemblable, de l'antagonisme d'une maladie passée, c'est-à-dire qui n'existe plus, pour une maladie à naître. En fait, ce qui se conçoit parce que cela est, c'est qu'une maladie aiguë, actuelle, s'oppose à l'invasion d'une maladie nouvelle ; — ou, plus exactement, l'organisme affecté d'un état morbide aigu ne saurait se trouver dans un autre état (je réduis à dessein les termes de la question à cette proposition naïve à force d'être vraie) ; c'est pourquoi un individu atteint de pneumonie ou de rhumatisme articulaire aigu ne contractera
(1) Voir, plus loin, leçons LI et LVII.
FIEVRES ERUPTIVES ET TUBERCULISATION. 89
pas une fièvre éruptive ou une fièvre continue. Mais quand a cessé la maladie aiguë, quand il y a convalescence, c'est-à-dire que l'organisme est débilité par la maladie antérieure et passée, il résistera d'autant moins aux causes morbifîques (c'est encore là une vérité naïve) qu'il aura une moindre force de résislance, et il absorbera d'autant plus aisément les miasmes ou contages, qu'il absorbera toute chose plus avidement, ayant un plus grand besoin de réparer. Vous comprenez alors comment un convalescent de fièvre éruptive en contractera une autre, la scarlatine après la rougeole, par exemple, sans qu'on puisse dire métaphysiquement qu'il y ait sympathie d'une de ces fièvres pour l'autre. Ainsi la convalescence met l'organisme en état d'imminence morbide parce qu'elle le constitue en état de faiblesse. Or cette imminence morbide pour la luberculisation, expression dernière de la déchéance organique, n'est précisément réalisée que pour les maladies qui épuisent, et qui épuisent par spoliation digestive ou entrave à la réparation.
Nous avons vu ce qu'il en était de la rougeole et de la coqueluche ; voyons ce qu'il en peut être de la scarlatine et de la variole.
Hilliet et Barthez considèrent « la diathèse tuberculeuse et la scarlatine comme antagonistes », parce que « la scarlatine engendre rarement les tubercules et que les tuberculeux prennent rarement la scarlatine ». Ce n'est cependant pas qu'il y ait antagonisme : la vérité est que la scarlatine est une maladie simplement angineuse ; que, lorsqu'elle est grave, l'angine prend de redoutables proportions, devient gangreneuse ou diphthérique ; ou bien encore que des troubles très sérieux peuvent se produire du côté des centres nerveux, ou du coté des reins ; mais que tout cela étant rapide, aigu, tuant vite, ou laissant non moins vile l'organisme en l'état, celui-ci, n'étant pas épuisé par le mal, ne se tuberculise pas. De sorte que la scarlatine ne prédispose pas à la tuberculisation comme les maladies éruptives que nous venons de voir, mais qu'il n'en faut pas dire qu'elle lui est antagoniste. Quanl aux tuberculeux qui ne prennent pas la scarlatine, on peut dire qu'ils ne prennent pas pins volontiers les autres fièvres.
I.i variole e$\ une maladie où la dermite spécifique est le l'ail
dominant: la peau suppure, mais, limitée à de certaines proportions, cette suppuration n'épuise pas. Il en est tout autrement des suppurations consécutives et abondantes qui peuvent survenir dans la convalescence de certaines varioles sévères ; et alors les malades peuvent se tuberculiser. Ce qui ne veut pas dire que le génie de la variole soit sympathique dans ces cas ou antipathique dans tels autres au développement delà tuberculisation ; mais que le fait banal de l'épuisement — et non pas de l'épuisement varioleux — a mené le convalescent à la phthisie pulmonaire.
De sorte que la question de relation causale entre une maladie et la tuberculisation se réduit à ces termes très simples, que « toute maladie qui épuise peut conduire à la tuberculisation » et que «la maladie qui épuise le plus y conduit le plus sûrement ». Enfin, eu égard à l'organisme, « le plus débile se tuberculisera le plus facilement après une maladie déprimante ».
J'ajoute que les fièvres éruptives sont plus spécialement, comme la coqueluche, des maladies de l'enfance, parce que, étant contagieuses, elles frappent d'autant plus facilement un organisme, qu'il absorbe plus avidement (ce qui est le cas dans l'enfance, où les systèmes absorbants, et surtout le lymphatique, sont si développés) ou que cet organisme n'a pas contracté l'immunité d'une infection antérieure (ce qui est encore le cas de l'enfance).
Enfin les enfants résistent moins aux spoliations et aux troubles digestifs que ne le font les adultes, par cette raison que leur organisme, en voie de croissance, a doublement besoin d'assimiler : il lui faut la ration d'entretien et la ration décroissance; tandis que l'adulte, arrivé à son plein et entier développement, n'exige plus que la ration d'entretien ou de statu r/no — ce qui lui fait plus facilement tolérer la faim ou les spoliations.
Du reste, la variole est si peu antagoniste de la tuberculisation, que nous venons d'observer ensemble et à loisir un fait de tuberculisation consécutive à la variole, avec pièces à l'appui.
Il s'agit de l'individu qui vient de mourir au n° 37 de notre salle des hommes.
Cet homme était porteur à la halle, et il buvait d'une manière
VARIOLE ET TUBERCULISATION. 91
insensée ; la chose étant, disait-il, nécessaire dans sa profession. Il entra chez nous le 9 janvier (il y a, aujourd'hui 6 avril, trois mois), avec une variole, quoiqu'il eût été vacciné. Cette variole fut aussi anomale que possible ; la pustulation avait commencé quarantehuit heures avant l'entrée à l'hôpital ; elle était confluente et s'accompagnait d'un délire continuel qui revêtait une forme particulière et ne pouvait s'expliquer que par l'alcoolisme avéré du malade. Pour combattre cet état névropathique redoutable, j'eus recours à l'opium à haute dose, et cette médication eut un certain succès. Cependant la pustulation se faisait d'une manière irrégulière et par poussées successives. Au bout de trois ou quatre jours, les pustules étaient framboisées et prenaient la teinte hémorrhagique par suite de leur développement sur un mauvais terrain, Vous savez combien le pronostic était fâcheux et quels efforts ont été faits pour lutter contre chaque manifestation nouvelle.
Le 14 janvier, cinq jours après l'entrée, je trouvais, à la base du poumon droit, de la matité, du souffle et de la crépitation. C'étaient là tous les signes matériels d'une pneumonie ; les autres signes, tels, par exemple, que l'expectoration rouillée, faisant cependant défaut. Comme il n'est pas prudent de sevrer les alcooliques de leur excitant habituel, j'ordonnai la potion de Todd, en continuant l'opium à faible dose ; plus tard, je remplaçai celui-ci par la digitale, ou je les employai simultanément, le délire étant revenu, et parce que je me plaçais toujours au point de vue de l'alcoolisme. Contre toute prévision, le malade guérit de sa variole, après une éruption furonculeuse, chose assez ordinaire. Il garda cependant sa lésion pulmonaire, qui n'entra pas en résolution pour des raisons que vous allez bientôt connaître, cl se compliqua même de pleurésie. Je vous dis alors : « Celle pleusera purulente, qui survienl chez un varioleux et un varioleux alcoolique. » Enfin, dans les premiers jours de février, nous constations le gargouillement pseudo-caverneux à la base signalé par Damoiseau, Barthez, Béhier cl Landouzy. J'ajoutai qu'en raison de la même cause, qui lui avaif valu ci -;i pneumonie cl -a pleurésie, cel homme aurail probablemenl bientôt des tubercules. En effet, un certain soir du mois de mars, MM. Duguel
et Quertier trouvèrent au sommet des signes non équivoques de tuberculisation, que je pus moi-môme constater avec vous le lendemain matin.
Eh bien, ce malade va nous aider à résoudre bien des questions. Un certain capitaine d'artillerie a découvert que c'était à la vaccine qu'il fallait rapporter la plus grande fréquence de la phthisie à notre époque, la suppuration de la variole débarrassant autrefois l'organisme de je ne sais quels principes morbides. On a fait aussi le même victorieux raisonnement à propos de la vaccine et delà fièvre typhoïde. Il est certain, comme le fait observer M. Bouchardat, que tous les individus qui étaient autrefois emportés dès le bas âge par la variole ne pouvaient pas avoir plus tard la phthisie ou la fièvre typhoïde, et en mourir.
Mais notre homme a été vacciné, mais il a eu la variole, et cependant voilà qu'il meurt phthisique, fait bien propre, s'il en était besoin, à renverser les théories de cabinet de notre capitaine d'artillerie. Ce n'est pas tout. Ce malade nous prouve aussi que la variole peut causer la phthisie, mais comment et pourquoi? Parce que cet homme était alcoolique, et que la variole n'a été que l'étincelle qui a mis le feu aux poudres.
L'examen des pièces va nous faire reconnaître l'existence : d'abord d'une pleurésie purulente, cela va de soi, étant donnée la variole ; puis d' une pneumonie caséeuse, ou mieux d'une infiltration tuberculeuse, comme on disait autrefois et avec grand'raisou, ainsi que vous verrez bientôt ; de plus, dans le poumon gauche, il y a des granulations plus jeunes qui se sont évidemment développées depuis peu, et qu'on peut rapprocher, pour l'époque d'éclosion, des granulations naissantes, qui se trouvent dans le tissu conjonctif des testicules et des reins.
Ainsi (rappelez-vous ce fait, car nous en verrons d'analogues, et ils nous serviront à résoudre d'importantes questions d*ana~ tomie pathologique et de pathogénie phthisiologique), ainsi la dégradation de son organisme par l'ivrognerie a valu à cet homme sa mauvaise variole ; et la fièvre varioleuse, ou, d'une façon plus générale, la fièvre, lui a valu (les causes de tuberculisation étant réalisées par la dégradation organique) une tuberculisation à type aigu, auquel correspondent des formes
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anatomiques spéciales : granulations d'une part, infiltration tuberculeuse d'autre part, que vous trouverez constamment réunies dans la nature et que, néanmoins, des savants contemporains ont essayé de séparer, faisant de la seule granulation une maladie tuberculeuse dont elle serait le type, et considérant l'infiltration comme une inflammation n'ayant rien de tuberculeux, comme une pneumonie, qu'ils ont appelée caséeitse. Nous verrons bientôt ce qu'il en est de ces doctrines (I).
Le fait de notre varioleux alcoolique m'amène naturellement à traiter cette question: «L'alcoolisme produit-il le tubercule?» Oui et non, vous sera-t-il répondu ; cela dépend des cas. Que le vigneron de Bourgogne, par exemple, boive beaucoup, se grise même assez volontiers de son bon vin, il ne deviendra pas pour cela tuberculeux, parce qu'il vit en plein air et d'une existence active. Mais pour l'ouvrier des villes, qui reste tout le jour enfermé et s'enivre de breuvages détestables dans d'infectes tabagies, il n'en est plus ainsi; vous le voyez se tuberculiser sous l'influence non pas de l'alcool, mais de l'alcoolisme. Gardez-vous de confondre ces deux choses; j'ai déjà eu occasion d'appeler votre attention sur ce point. L'alcool a une action topique, qui s'exerce spécialement sur les organes digestifs; le vomitus matutinas potalorum, la cirrhose, voilà les effets directs de l'alcool en soi. L'alcoolisme, c'est l'intoxication, la dégradation de l'organisme.
L'individu qui s'est laissé aller à cette triste habitude de trop boire et de s'enivrer, vit plus vite, je vous l'ai déjà dit, et devient un vieillard avant l'heure. Il a de la vieillesse ses athéromes, son tremblement, ses maladies, comme vous l'avez pu voir pour la pneumonie du sommet (2). « Eh! direz-vous, la phthisie n'est pas une maladie de la vieillesse !» Si vraiment! et plus qu'on ne croit; mais de la vieillesse dégradée, misérable, malsaine: de la vieillesse prématurée, plus caduque que ne le comporte l'âge; de la vieillesse des malheureux, de la vieillesse des asiles charitables, de la vieillesse de BicOtre et de la Salpêtrière. Ainsi verrez-vous souvent l'ouvrier des villes devenir phthisique, aux environs de la cinquantaine, parce que son organisme déchoit,
[1) Voir, plus loin, leçon LI.
Voir la Pneumonie dusomwrf, leçon XXXI, 1. 1.
à cette époque de sa vie, sous le triple effort des ans, de la misère et de l'alcoolisme.
L'histoire de notre n° 8 de la salle Saint-Paul vient à l'appui de mon dire. Cet homme, âgé de cinquante ans, est débardeur, il vivait donc en plein air, mais il buvait comme six, et son nez bourgeonné montre assez qu'il est un ivrogne impénitent. Parfaitement portant jusque-là, il n'a commencé à tousser que depuis trois mois; puis, il y a un mois, fait considérable, sa voix s'est éteinte; enfin, depuis trois semaines, il éprouve une certaine difficulté pour respirer. C'est ainsi qu'il fut obligé de suspendre son travail et d'entrer chez nous le 17 mars. Il est constamment en proie à la fièvre; sa température, de près de 38 degrés le matin, s'élève régulièrement à 39 degrés le soir. Enfin, pour peu qu'il dorme, il a des sueurs nocturnes, ou mieux « des sueurs du sommeil», qui n'ont rien de critique. Il est atteint de pneumonie, mais de pneumonie tuberculeuse, sans frisson initial, sans point de côté, sans expectoration typique; néanmoins, si vous percutez, vous trouverez à gauche de la matité, au niveau de la région sous-clavière ; et, à l'auscultation, un souffle assez marqué au même niveau, ainsi que dans l'aisselle.
Du côté opposé, on entend quelques craquements au sommet, et un léger frottement pleural un peu plus bas.
La voix est éteinte, vous ai-je dit, et le laryngoscope nous a permis de reconnaître que Tépiglotte et les replis aryténo-épiglottiques étaient rouges et tuméfiés, sans qu'on pût voir aucune ulcération. Je n'hésite pas à croire que cet homme a une laryngite tuberculeuse.
Vous voyez qu'il n'y a pas à discuter si l'alcoolisme peut ou non produire la phthi^ie ; oui, l'alcoolisme est une cause de phthisie, mais dans certaines conditions. 11 faut donc multiplier sans cesse les données du problème au lieu de les scinder, comme le font certains esprits simplistes.
Magnus Huss vous dira, par exemple, que l'alcoolisme ne cause pas la phthisie, parce qu'il observe des pêcheurs qui vivent au grand air et d'une vie active. Les médecins de Londres vous affirmeront au contraire que l'alcoolisme conduit à la tuberculisation, parce que l'ouvrier londonien, sujet de leurs observations,
ALCOOLISME ET TUBERCULISATION. «5
passe ses journées à s'enivrer lugubrement dans les tavernes fumeuses de la Cité.
Voici maintenant ce que peut devenir un individu né dans un milieu social tout autre que celui des ouvriers, et encore par le fait de l'alcoolisme. Il s'agit du malade du n° 25.
Cet homme, âgé de soixante-huit ans, est entré chez nous pour une affection thoracique assez étrange en apparence. Les renseignements que nous pouvions avoir d'abord étaient très incomplets ; ses réponses étaient incohérentes, et l'exploration d'autant plus difficile que ce malheureux était médecin et que l'humanité nous faisait une loi d'user de la plus grande réserve dans notre investigation comme dans nos paroles. D'après son récit, cet homme aurait éprouvé trois ou quatre semaines avant son entrée un léger frisson, et, depuis, il aurait eu une certaine dyspnée avec toux et expectoration peu abondante; ce qui faisait naître assez volontiers la supposition d'une pneumonie ; c'est, en effet, comme étant atteint de cette affection qu'il me fut présenté.
Cet homme, faible, maigre, décharné pour ainsi dire, avait de plus le tremblement de l'alcoolisme confirmé, ou de l'état typhoïde grave; tout chez lui, d'ailleurs, présentait l'aspect typhoïde, il avait de l'ictère, et son foie assez volumineux était douloureux à la palpation, plus douloureux encore à la percussion.
Donc les renseignements qu'il nous donnait, comme aussi sa dyspnée, indiquaient une affection thoracique, et plutôt une pneumonie. Son alcoolisme avoué et avéré devait faire songer à une pneumonie du sommet; et enfin l'ictère venait confirmer l'idée d'une pneumonie grave. Cependant sa température axillaire, de 37 degrés seulement, était assez peu d'accord avec l'hypothèse dune telle affection.
En avant, à droite et au sommet, nous trouvions de la douleur à la pression, une respiration sèche et de gros râles renflants semblables au roulement lointain d'une voiture. A gauche, la respiration était sèche seulement; il n'y avait pas de râles.
En arrière, les signes étaient plus expressifs encore. On entendait un souffle intense dans tout le lobe supérieur du poumon droit avec retentissement de la voix ; ce dernier signe était difficile-à obtenir, parce que le malade parlait tOUJOUM aiseï bas,
mais enfin on pouvait le percevoir par moments. Il y avait en outre de la matité et de la douleur à la pression, comme en avant.
Ces choses constatées, avions-nous affaire à une pneumonie ou à des tubercules? Or, comme nous entendions, au niveau de la partie externe de la clavicule, des râles qui ressemblaient à des gargouillements; comme, en outre, il n'y avait pas de fièvre, il était rationnel de penser à des tubercules, avec poussée probable de pneumonie, il y a trois ou quatre semaines.
L'expectoration devait être recherchée, elle le fut, et nous trouvâmes des crachats assez rares, manifestement purulents, et légèrement rosés.
Tout cela laissait encore un certain vague dans l'esprit de l'observateur. Restait une investigation qui devait lever tous les doutes et qui consistait à explorer soigneusement l'état du côté opposé du thorax. Si nous n'y trouvions rien d'anomal, c'est que nous étions en face d'une de ces pneumonies insidieuses qu'on observe si souvent chez les vieillards et surtout chez les vieillards alcooliques ; si, au contraire, nous trouvions quelque signe morbide, la question était résolue en faveur de la tuberculisation.
Or cet homme respirait très mal. Le premier jour je ne pus découvrir aucun signe à gauche, mais le second jour j'entendis quelques craquements dans la fosse sus-épineuse et dans la fosse sous- épineuse, en sorte qu'il n'y avait pas à hésiter. Ce vieillard était bien tuberculeux.
Voilà pour l'état des poumons, mais il s'en fallait bien que ce fût tout.
Les renseignements obtenus sont, je vous l'ai dit, des plus incohérents, et néanmoins il est possible d'y trouver les éléments d'un diagnostic des plus complets. Cet homme toussait depuis plus de douze ans; mais, il y a vingt-deux ans, il aurait craché le sang et éprouvé à cette époque une affection fébrile analogue à celle d'aujourd'hui et dont il s'est assez bien remis pour avoir pu exercer sa profession fatigante de médecin de faubourg.
Le 19 janvier dernier (1869), il se serait alité parce qu'il toussait davantage, et enfin il y a trois ou quatre semaines seraient survenus les derniers accidents dont je vous ai entretenus, c'est-
ALCOOLISME ET TUBERCULISATION. 97
à-dire un point de côté très violent à trois doigts au-dessous du mamelon droit, avec frisson intense et tremblement qui dura près de deux heures.
Ici un retour sur les antécédents a la plus haute valeur écologique. Ce malheureux se grisait et se grisait crapuleusement, il ne fait pas de difficulté à le reconnaître. Eh bien! avec la débauche la misère, avec la misère les privations, avec les privations les chagrins : voilà pour rendre malade ; mais avec l'alcoolisme, la dégradation organique : voilà pour rendre tuberculeux. *
Comment maintenant expliquer l'état du foie? — Il n'est pas douteux que cet homme n'ait eu, il y a un mois environ, une poussée aiguë du côté du poumon : il a dû avoir ce qu'on appelle aujourd'hui une pneumonie caséeuse, c'est-à-dire une infiltration tuberculeuse aiguë. Eh bien ! il est également vraisemblable qu'il s'est fait une poussée aiguë, au moins congestive, sinon inflammatoire, du côté du foie, qui a été, comme les autres organes, et même plus que les autres, altéré par l'alcool, et qui est peut-être sur la voie de la cirrhose. 11 est donc probable que nous trouverons à l'autopsie une congestion assez considérable du foie, et peut-être même une altération graisseuse plus ou moins avancée.
Nous trouverons bien d'autres choses : et d'abord une altération de l'estomac, car cet homme vomit, non pas par le fait de la toux, ainsi qu'il est fréquent chez certains tuberculeux, mais comme un homme dont l'estomac est matériellement malade. Nous trouverons encore une altération de l'intestin comme nous le peut faire présumer une diarrhée datant de longtemps; probablement une altération des reins, l'urine ayant été rougie par le sang dans ces derniers jours ; et enfin une altération de la vessie, indiquée par une incontinence d'urine déjà ancienne.
Ainsi se trouve tranchée par les faits la question de savoir si l'alcoolisme peut engendrer la phthisie. En vain Magnus lluss, dont je vous parlais tout à l'heure, a prétendu que, « bien loin de causer la phthisie, l'alcool peut entraver la dyscrasie pulmouaire. » Je ne saurais rire de cet avis ; en tant qu'il entraine à sa Buite La dégradation de l'organisme, l'alcool peu) au contraire
PETER. — Clin. rtu'J. J« édit. n. — 7
provoquer la tuberculisation. Vous voyez l'homme dont nous parlons, primitivement vigoureux, toussoter longtemps et finir par succomber à une poussée aiguë, sous la triple influence de la débauche alcoolique, de la misère qui en a été la suite, et enfin du chagrin d'avoir récemment perdu sa femme.
Mais reprenons, à un point de vue théorique, la question de savoir si l'alcoolisme peut causer la tuberculisation. A prtortrieu de plus acceptable. L'estomac des buveurs s'enflamme rapidement comme en vient témoigner ce vomitus matutùius potatorum que, par euphémisme, ils désignent sous le nom de « pituite». Ce catarrhe chronique de l'estomac entraîne à sa suite la perte de l'appétit et vous voyez ces malheureux tourner dans un cercle vicieux qui consiste à réveiller l'appétit par leur excitant habituel, l'alcool, alors que leur estomac aurait plutôt besoin de liquides émollients et d'une hygiène bien ordonnée.
Le plus habituellement la rate s'altère parallèlement au foie, de la môme façon et par les mômes causes. Mais c'est chose assez grave que d'avoir ces multiples altérations; l'hématopoièse est entravée à ses sources mêmes; le sang se refait mal, et, si la chose dure quelques années, l'individu peut fort bien devenir tuberculeux, comme il le devient par suite soit d'un rétrécissement de l'œsophage, soit de la misère et des privations, soit de maladies chroniques de l'appareil respiratoire, etc.
De ce que l'alcool peut causer la tuberculisation par le mécanisme invoqué, il serait étrange qu'on songeât à recherchers'il n'y a pas quelque chose de spécifique clans l'élément anatomique de la tuberculisation, s'il n'y a pas un tubercule alcoolique. On arrive à la tuberculisation par l'alcoolisme de la même manière que par toute cause qui dégrade l'organisme; aussi ne saurait-on dire trop haut ni trop souvent : « Le tubercule est un ; les causes seules du tubercule sont multiples. »
En d'autres termes, il n'y a pas de tubercule alcoolique, pas plus qu'il n'y en a de goutteux, de syphilitique, de scrofuleux, bien que la syphilis, la scrofule puissent conduire à la tuberculisation; il n'y a qu'un seul tubercule, le tubercule tuberculeux, mais il y a plusieurs tuberculisations, parce que le tubercule évolue différemment suivant la nature de l'organisme et les circon-
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stances de l'éclosion tuberculeuse. «C'est le tuberculeux qui fait sa tuberculisation. » Et c'est ce qui donne à l'étude de la tuberculisation pulmonaire son intérêt comme ses difficultés.
Ainsi, messieurs, nous venons de voir pratiquement et théoriquement que l'alcool peut causer la phthisie. Laissez-moi vous raconter encore deux faits à l'appui de cette proposition. Dans cette même rue Lacépède où je suis né, où j'ai passé la première partie do ma vie et où les étrangetés de ma fortune me font vous faire un cours aujourd'hui, vivait un riche potier de terre, jadis ouvrier, qui mourut à soixante-douze ans, et dont la femme, de mœurs très pures, atteignit l'âge de quatre-vingt-douze ans. De cette souche populaire, souche robuste s'il en fut, naquirent trois enfants. L'aîné était si gras, si fleuri, qu'on ne le connaissait que sous le nom du r/rosG.... Mis en possession de trois maisons dans cette rue Lacépède, à l'âge de vingt-deux ans, il employa sa fortune à satisfaire les goûts les plus vulgaires, se grisant quotidiennement, faisant môme à l'occasion deux «cuvées» par jour, buvant avec tout venant et se laissant le plus souvent ramasser dans le ruisseau. Une pareille existence se termina par la phthisie pulmonaire à l'âge de quarante-deux ans, au bout de vingt ans d'une ivresse presque continuelle; et, chose étrange pour tous ceux qui l'avaient connu si gros, cet homme mourut dans l'étisie la plus complète.
Or, tandis qu'il succombait sous le poids de ses débauches et de la misère, car il avait fini par boire ses trois maisons, que devenaient les deux autres enfants? Le frère cadet a aujourd'hui cinquante-huit ans et n'a jamais été malade; la sœur, richement mariée dans la rue Vi vienne, se porte également très bien. De plus, chacun de ces deux individus a procréé des enfants qui ne sont nullement tuberculeux, qui ne sont pas même scrofuleux.
J'ai pu voir encore se tuberculiser de môme sorte le concierge de cet bomme; le concierge ayant trouvé bon de suivie en tout l'exemple de son propriétaire. Seulement il se grisait à meilleur marché, avec de l'eau-de-vie, et cela allait plus vile pour l'ivresse comme pour la dégradation consécutive. Je l'ai vu mourir dans cet hôpital ; après avoir quelque temps lun>sé, il
succomba rapidement a une poussée aigufi <ie granulations pul-
monaires, comme son propriétaire et comme notre homme du n° 25.
A l'autopsie de cet ivrogne on ne trouva pas que des granulations, on trouva de la cirrhose. Et à ce propos je dois vous dire quelques mots des rapports de la cirrhose et de la tuberculisation. On en a signalé la coïncidence, mais en l'interprétant d'une façon qu'il m'est impossible d'accepter. Par exemple, Becquerel croit que « la cirrhose se développe bien souvent sous l'influence des maladies chroniques des poumons ; » et il cite « six cas de tubercules pulmonaires compliqués de cirrhose» contre quinze cas de cirrhose simple (1).
Ainsi la pensée de Becquerel est bien nette : pour lui la cirrhose peut être une conséquence de la tuberculisation pulmonaire et la compliquer. Au contraire, Frerichs, qui a également rencontré la tuberculisation 6 fois sur 36 cas de cirrhose, ne voit dans la tuberculisation «qu'une affection indépendante de la cirrhose (2). » Ces opinions contradictoires me paraissent également erronées ; je crois, d'abord, qu'on peut retourner la proposition de Becquerel et dire : « Ce n'est pas la cirrhose qui complique la tuberculisation, mais la tuberculisation qui complique la cirrhose; » ou plutôt l'une et l'autre sontles effets d'une cause plus générale, l'alcoolisme par exemple, — mais des effets échelonnés dans le temps et subordonnés l'un à l'autre, la lésion hépatique, effet primitif de l'alcoolisme, contribuant activement, par les troubles de l'hématopoièse, à l'altération de la nutrition, et la tuberculisation pulmonaire étant la conséquence dernière et terminale de cette altération. On voit, après cela, que je n'ai pas à discuter l'opinion de Frerichs, qui considère les deux affections comme indépendantes, c'est-à-dire comme n'ayant entre elles aucune «orte de rapport.
(1) Becquerel, Rechirches sur la cirrhose du foie, 1840, p. 59. — Je ne fais pas entrer ici en compte vingt et un cas de lésion du foie par maladie du cœur, la lésion an.itomique étant différente de la cirrhose proprement dite.
(2) Frerichs, Traité pratique des maladies du foie , 1862, p. 368.