QUARANTE-QUATRIÈME LEÇON
Comment on se tubercultse (suite). — Tristesse et tuberculisation. — Les lypémaniaques plus souvent tuberculeux que les autres aliénés. — Comment ils le deviennent. — Résultats tout matériels de la mélancolie sur la digestion, la respiration et les échanges moléculaires organiques.
Messieurs,
Nous avons vu le chagrin chez les filles-mères, chez les personnes ruinées, entrer pour une forte part dans les causes de la tuberculisation ; nous allons voir maintenant l'énorme influence de la mélancolie sur le développement de cette affection, et étudier la pathogénie toute matérielle de l'altération de l'organisme au cas d'un trouble absolument immatériel, d'un trouble de l'esprit.
En 1866 je disais (1), et je le répète dix ans plus tard, en dehors des causes tuberculisantes d'ordre physiologique ou somatique, la tuberculisation reconnaît encore pour origine les mauvaises conditions d'ordre psychique, qui sont toutes les causes morales déprimantes : d'une part, les chagrins prolongés, les tourments de l'ambition, les soucis de la spéculation sans limites, les angoisses de la pauvreté, les terreurs d'une absurde superstition ; et d'autre part, les travaux intellectuels excessifs.
Laennecne connaissait pas à la tuberculisation de causes plus certaines que les passions tristes, surtout quand elles étaient profondes et de longue durée : « Et il est à remarquer, dit-il, que c'est la même cause qui paraît contribuer au développement des cancers et de toutes les productions qui n'ont pas d'analogues dans l'économie animale. » Lacnnec cite, comme preuve de l'action fâcheuse des passion^ tiivics, l'exemple d'un couvenl de femmes dont « L'attention était habituellement fixée sur les
(1; Peter, De fa fubervulisation m général, p. 56. iv
vérités les plus terribles de la religion » et qu'on s'efforçait d'amener, par toutes sortes de contrariétés, « à un entier renoncement à leur propre volonté. » Sous l'influence de ces odieuses pratiques, Laennec a vu la communauté se renouveler deux ou trois fois dans l'espace de dix années, par la perte successive de tous ses membres, qui succombaient à la phthisie pulmonaire.
Une preuve plus convaincante encore de l'influence des passions tristes sur la production de la tuberculose est le fait de la grande fréquence de la tuberculisation chez les lypémaniaques. En effet, il est d'observation vulgaire que, parmi les aliénés, les malades atteints de délire triste sont de beaucoup plus fréquemment atteints de tuberculisation que les malades à délire expansif. Tl nous semble plus naturel d'invoquer ici l'action des passions et des idées tristes que de croire à la transformation d'une maladie mentale en maladie tuberculeuse, comme l'ont fait les partisans de la métamorphose morbide.
On conçoit aisément le mode d'action des passions tristes ; elles font cesser l'appétit, troublent les digestions, nuisent à l'assimilation et portent ainsi la plus fâcheuse atteinte à la nutrition générale. Alors, suivant l'admirable expression vulgaire, « l'individu se fait du mauvais sang » ; et, se faisant du mauvais sang, se fait des tubercules.
Ce n'est pas là d'ailleurs une vue de l'esprit, mais une réalité : le docteur Marchand (de Sainte-Foy) a trouvé que, si la diminution du chiffre des globules est chose commune dans les diverses formes des maladies mentales, c'est dans les formes dépressives, chez ceux que tourmentent habituellement les idées tristes, que Vaglobulie est surtout prononcée, puisqu'il a vu le chiffre des globules descendre dans ces cas de 125, chiffre normal, à 43.
Il n'est pas sans intérêt d'entrer plus avant dans l'intimité du phénomène et de déterminer comment cette chose immatérielle, intangible, Vidée triste, fondée ou non, causée par des chagrins réels ou d'imaginaires infortunes, arrive, par des voies toutes matérielles, à produire cette expression, matérielle également, de la déchéance organique, le tubercule.
Vous allez voir ici l'analyse scientifique moderne confirmer en l'expliquant l'observation traditionnelle.
LYPÉMANIE ET TUBERCULISÀTION. 139
Déjà au siècle dernier, en 1765, Lorry avait abordé la pathogénie de la phthisie mélancolique dans le chapitre De melancuolia inphthisim abeunte de son traité De melancholia et morbis mêlant holicis. 11 imaginait je ne sais quelle humeur mélancolique, qui, arrivée à un certain degré de nocuité, endurcissait les solides jusqu'à les rendre squirrheux, ou, moins malfaisante, les resserrait à la façon des agents styptiques et les rendait imperméables aux sucs de la nutrition. Il distinguait deux espèces de phthisie mélancolique, une sèche et l'autre humide, c'est-à-dire accompagnée de flux {non sine ingenti humorum vi exeunte corpus périrait). Dans la phthisie sèche dominent les troubles digestifs : l'appétit languit ; les aliments, pesants comme du plomb, séjournent de longues heures dans l'estomac ; puis, mal élaborés, refusant de s'unir à des humeurs épaisses et noires « comme de la poix » , y nageant comme dans « de la résine », ils sont bientôt rejetés par l'intestin sous forme de selles énormes, au grand détriment de l'organisme. D'autres fois, et le fait est fréquent, il y a cette absurdité de l'appétit qu'on voit dans la chlorose, les malades désirant surtout les substances alcalines acres. La phthisie sèche peut se transformer presque subitement en phthisie humide, et alors la mort ne tarde guère. — Lorry a évidemment, dans ce chapitre, confondu le simple marasme avec la phthisie tuberculeuse, car il cite le cas d'un individu qui, « sans diarrhée ni crachats, et de plus en plus morose, devenu presque diaphane, s'éteignit plutôt qu'il ne mourut ; or, à son autopsie on trouva tous les organes sains, mais desséchés, à l'exception du foie et de la vésicule du iiel, qui était pleine de bile noire {atro fdle plenam). » Ce qui est à la fois la justification anatomique et étymologique de la mélancolie {\JÂ\%zyo\ii, atrum fel, atrabile, bile noire).
La même idée des méfaits de l'atrabile (humor melancholkus^ d'où les « humeurs noires » des gens du monde, les doctrines médicales s'inflltranl peu à peu dans le langage), celle môme idée m' retrouve à propos d'autopsies de phthisie mélancolique humide. « On y voit en même temps, dit Lorry, mêlée à la suppuration, une induration des organes, comme squirrheuse, ci g y an dîneuse (« analogue à la grêle », - c'est la granulie) ; de fa-
çon que même un œil expérimenté n'y saurait aisément distinguer ce qui est de la scrofule et ce qui est de la tuberculisation. D'ailleurs, tous les organes qui peuvent être teints par la bile en sont noirs et portent ainsi l'étiquette de la maladie (notamque morbi prae se ferunt) (1). » Vous voyez quelathéorie des humeurs noires n'est pas une façon de parler, mais bien, pour Lorry, une réalité anatomique ; — et qu'il a soin de rechercher partout et de signaler le corps du délit.
Avant Lorry, Mead (dont Lorry publia une édition latine), Mead considérait déjà la phthisie comme la terminaison la plus fréquente de la mélancolie ; et Morton décrivait comme espèce à part IdLphthîsis a melancholia . Seulement il importe de vous faire observer que les auteurs avant Laennec confondaient volontiers toute cachexie accompagnée de marasme et sans tubercules avec la phthisie tuberculeuse.
Une autre preuve de l'influence de la mélancolie sur la pro-. duction de la phthisie, c'est que le chiffre des morts partuberculisalion est beaucoup plus considérable chez les mélancoliques que chez les autres aliénés. Ainsi, à l'asile des Quatre-Mares, sur 158 décès de malades mélancoliques, M. le docteur Bergonier (2) a compté 57 décès par phthisie ; soit une moyenne de 36,07 pour 100; moyenne un peu plus forte que celle donnée par Esquirol, mais qui s'en rapproche sensiblement.
Or, voici, sur les malades entrés à l'asile pour maladie mentale autre que la mélancolie, les chiffres de M. Bergonier :
Sur 1 273 décès, 83 décès par phthisie, soit une moyenne de 6,52 pour 100.
Cette moyenne, relativement très faible, peut être expliquée par le grand nombre de paralytiques généraux reçus dans l'asile. En effet, les 1273 décès se décomposent comme suit :
1° Folie maniaque aiguë ou chronique, 276 décès, dont 35 par phthisie ; soit une moyenne de 12,67 pour 100, qui dépasse celle de 11,22 pour 100 donnée par M. Lombard (de Genève) ;
(1) Lorry, De melmcholia el morbis melancholicis, t. I, p. 385 à 390. Paris,
(2) De la mélancolie considérée comme cause de tuberculisalion. Thèse de Paris, 1871.