‹ Leðcons de clinique mâedicaleChapitre 70 sur 282 · QUARANTE-CINQUIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

QUARANTE-CINQUIÈME LEÇON

Comment on se tuberculise (suite). — Diathèses et luberculisation. — Comment les scrofuleux, les arthritiques, les herpétiques peuvent devenir tuberculeux. — Comment leurs enfants, plus diathésiques encore, se tuberculisent plus souvent et plus facilement qu'eux. — Comment, à titre de diathésiques, les tuberculeux engendrent des enfants aptes à se tuberculiser. — On ne naît pas tuberculeux, mais tuberculisable. — Hérédité uniparentale et biparentale. — Qu'un enfant de tuberculeux peut échapper a l'hérédité.

Messieurs,

Apres tous ceux qui deviennent tuberculeux par mésaventure n'y étant pas prédestinés, je veux vous parler de ceux que prédisposait à la tuberculisation leur méchante origine, tous les diathésiques, tous les malbâtis.

aLa phthisie pulmonaire est, en réalité, une des maladies destinées à éliminer ceux qui sont faibles, imparfaits, et par suite inaptes à perpétuer la race humaine dans son intégrité, » avait dit le docteur Henri Bennct (I).

a La tuberculisation est un moyen d'élimination des races dégénérées, le dernier terme de ces affections à tendance cachectique, la forme sous laquelle elles se reproduisent souvent par voie de génération, » répète en ternies presque analogues M. N. Guéneau de Mussy (2).

((La phthisie n'est pas une maladie qui commence, c'est une maladie qui finit, » dit M. Pidoux (3) ; voulant faire comprendre qu'elle est la terminaison possible de certaines maladies chroniques initiales, telles que le rhumatisme, la goutte et l'hcrpétisme.

Ce sont là paroles de sagesse, l'affirmation nouvelle et una-

(I) II. Bennet, Recherches sur le traitement de la phthisie pulmonaire. Londres, 1866, et Paris, 1874- (î) N. Guéneau de Mussy, Clinique médicalt', t. lt p. 408. 1874. (.1) Pidoux, Études générales et pratiques Ittf la phthisie) p. t. il, 1 R 7 3 .

nime, comme la vérification de ce que nous avons vu être une loi, à savoir, que «tout ce qui débilite est une occasion éloignée de tuberculisation (1). » Nous l'avons démontré pour les maladies générales aiguës,- telles que les fièvres éruptives et continues, à la période de convalescence de celles-ci, c'est-à-dire alors que la débilitation causée par elles avait mis l'organisme en état d'imminence morbide pour la tuberculisation. Eh bien, les maladies générales chroniques n'agissent pas autrement. Ce n'est pas dans la convalescence de telles affections que l'individu peut se tuberculiser, ces maladies n'ayant pas de convalescence ; c'est lorsque, par leur longue durée, elles ont épuisé l'organisme, que la tuberculisation a des chances d'apparaître enfin et de le terrasser. En ce sens, il est vrai de répéter avec M. Pidoux que « la phthisie est une maladie qui finit », ou mieux « qui achève ».

La théorie générale de la tuberculisation consécutive à une maladie aiguë ou chronique se résume donc en ces deux propositions émises antérieurement et que je redis à satiété : 1° « tout ce qui débilite estime occasion éloignée de tuberculisation; » 2° « tout ce qui achève de débiliter en est une occasion prochaine (2). » De sorte que toute maladie diathésique peut être tuberculisante et que la maladie diathésique la plus débilitante sera aussi la plus tuberculisante : ce n'est pas une question métaphysique d'essence dans la maladie primitive, c'est une affaire toute matérielle de durée de cette maladie, d'intensité dans ses manifestations, ainsi que de résistance primitive de l'organisme. Celui-ci sera d'autant plus facilement terrassé qu'il aura été fondamentalement plus débile et que la diathèse l'aura et plus longtemps et plus fortement assailli. Vous comprenez déjà par avance ce qu'il en peut être à cet égard d'un diathésique fils de diathésique; et nous y reviendrons.

Peut-on dire d'ailleurs avec M. Pidoux que les maladies diathésiques soient à la fois, par rapport à la tuberculisation, prédisposantes et antagonistes? Il y a là au moins un semblant de contra -

(1) Voir dans ce volume, p. 85, Maladies générales algues cl tuberculisation. [>) Voir plus liant, p, 86,

ENFANTS DE DIATHÉSKJUES ET TUBERCUL1SATI0N. H9

diction dans les termes, on ne saurait être en effet l'un et l'autre à la fois, et il faut choisir.

En réalité, la maladie diathésique prédispose à la tuberculisation par sa durée — comprenez par la débilitation qu'elle a entraînée. Maintenant les causes extrinsèques de tuberculisation ayant fait naître celle-ci, les manifestations en peuvent être modifiées par celles mêmes de la maladie diathésique primitive, qui, en tant que constitutionnelle, n'a pas abandonné l'organisme. Mais de ce que la tuberculisation est alors modifiée dans sa marche ou sa forme par la maladie diathésique antécédente, s'ensuit-il qu'on puisse dire que celle-ci est antagoniste de celle-là? 11 s'agit là purement et simplement d'une affaire de substitution ou d'équilibre morbide, mais non d'antagonisme : si la maladie diathésique primitive est encore active, elle dominera sur la tuberculisation et la modifiera d'autant; si elle fait un retour offensif dans le cours de la tuberculisation, elle la modifiera encore proportionnellement au degré de l'offense. Mais ne voyez-vous pas qu'il n'y a, dans de telles éventualités phénoménales, que la mise en vigueur de la loi hippocratique : Duobus laboribus shtml obortis\ non in eodem loco, vehementior obscurcit alterum; et d'antagonisme nulle trace?

Ces explications étant données, et elles m'ont paru indispensables, en raison de la haute valeur de M. Pidoux, vous comprendrez désormais comment un lymphatique se tuberculise plus fréquemment et plus facilement qu'un sanguin, et un scrofulcux qu'un lymphatique; comment un syphilitique lymphatique ou scrofuleux se tuberculise plus fréquemment et plus facilement qu'un syphilitique qui n'est pas tout cela; comment un goutteux, ou un rhumatisant épuisé par son rhumatisme chronique, peut finir par se tuberculiser; comment il en peut être ainsi d'un cancéreux, mais par un mécanisme différent (1).

Eh bien, nous allons voir maintenant ce qu'il peut arriver aux enfants de tous ces diathésiques.

Si un scrofuleux, un goutteux, un syphilitique, épuisé par

(!) Voir plus haut, leçon XXX VIII, i>. 19.

sa scrofule, sa goutte ou sa syphilis, peut devenir tuberculeux, à plus forte raison X enfant de ce scrofuleux, de ce goutteux, de ce syphilitique le peut-il devenir.

. . . nequiores mox daturos Progeniem vitiosiorem,

les diathésiques ont, à la lettre, réalisé l'hyperbolique prédiction d'Horace. Ainsi vous verrez des scrofuleux, placés dans de bonnes conditions d'hygiène, vivre avec leur scrofule soixante-dix ans et davantage, ayant engendré des enfants qui meurent tuberculeux à vingt ans (i). Ainsi des goutteux, ainsi des rhumatisants, ainsi des herpétiques.

Et encore importe-t-il de distinguer l'hérédité uniparentale de l'hérédité biparentale, celle-ci étant bien autrement active que celle-là. Par exemple, on hérite la scrofule, la goutte, le rhumatisme de son père, et l'intluence maternelle, saine par hypothèse, corrige ou amende l'héritage diathésique, de façon à l'annihiler presque — l'hygiène, si possible, faisant le reste. Ou bien un des géniteurs est scrofuleux, l'autre rhumatisant; alors l'enfant, déjà plus taré, a des chances morbides plus nombreuses et plus complexes : il aura, par exemple, des arthrites qui deviendront des tumeurs blanches, produit mixte de l'arthritisme et de la scrofule. Ou bien encore les deux conjoints ont même diathèse; celle-ci, multipliée par elle-même, est pour ainsi dire portée au carré; auquel cas la goutte est plus précoce et plus intense en ses manifestations; et ainsi de la scrofule.

Ce n'est pas tout : l'un des époux est scrofuleux, le second cancéreux ou syphilitique, ou herpétique, ou goutteux. Ou bien le mari est scrofuleux et la femme hystérique, dyspeptique, valétudinaire. Eh bien! dans tous ces cas, le descendant, infiniment dégénéré, incapable de lutter pour la vie, finit celle-ci et sa race en se tuberculisant.

D'ailleurs, les chances de phthisie sont d'autant plus grandes que la diathèse originelle a plus d'affinité avec la tuberculisation. Ainsi la scrofule y conduit plus volontiers. On pourrait

(H Voir plus haut, leçon XL, p. 77.

ENFANTS DE DIATHÉSIQUES Eï TUBERCULISATION. 151

citer telle race royale, aux géniteurs à « beauté (!) scrofuleuse», qui s'éteint dans la phthisie.

Bien plus, l'association de deux tempéraments suffit à produire ce désastre ; vous aurez l'occasion d'observer des époux qui, tous deux lymphatiques, procréent des tuberculeux. La chose est autrement certaine encore si les conjoints sont proches parents, cousins germains, par exemple; et, à vrai dire, c'est ainsi qu'il faut envisager la question des mariages consanguins : les qualités s'exagérant peuvent devenir défauts, les défauts devenir vices; le tempérament hygide des parents, s'il est trop accentué, se transformera chez l'enfant en tempérament morbide ou diathèse. A plus forte raison, le tempérament des époux est-il morbide, il s'exagère ou se déprave encore chez Tenfant, et la tuberculisation en est également le résultat probable et prochain.

Les preuves ne manquent pas à la démonstration.

j'ai vu mourir de tuberculisation pulmonaire à marche rapide un jeune homme né d'un père rhumatisant et d'une mère goutteuse. Le rhumatisme du père, comme la goutte de la mère, était des plus bénins cependant : c'était, du côté paternel, de temps à autre une attaque de lumbago ou de névralgie sciatique; ou encore un peu de gravelle dans les urines; c'était, du coté maternel, de petites douleurs de chiragre avec légère déformation de deux doigts de la main par des tophus, et encore tout eela était-il survenu tardivement dans la vie, vers la quarantaine chez le père et la cinquantaine chez lanière. Or, le fils avait hérité les qualités physiques de ses parents en les exagérant : ainsi le nez aquilin, mais régulier, chez le père et la mère, était devenu chez le iils démesurément long, saillant et tranchant, un bec d'oiseau de proie; la taille, haute et svelte chez la mère, était gigantesque et dégingandée chez le (ils; il avait également dénaturé les qualités intellectuelles héréditaires : chez lui la tendance artistique du père et de la mère, ainsi que l'esprit supérieur du père, homme d'Etat considérable, s'étaient transformés en pétulance sans fixité possible et en esprit de saillies sans portée. Bh bien, il en devait être ainsi des transmissions diathésiques : l'arthritisme se transforma chez lui en tuberculose : il eut à vingt-

quatre ans des hémoptysies abondantes et répétées, se remit momentanément à la campagne et revint mourir à Paris, six mois plus tard, aussi phthisique qu'on peut l'être. Son père ne mourut qu'à soixante-douze ans, usé par nos dernières luttes politiques; quant à sa mère, grande et forte, elle porte vaillamment la soixantaine, n'ayant d'autre malaise que de rares et insignifiantes douleurs de goutte.

J'ai vu de même mourir de phthisie fébrile, à vingt- deux ans, un jeune homme, fils de deux scrofuleux qui ne l'étaient qu'au minimum, le père n'ayant eu de la scrofule que des blépharites à répétition, et portant aux jambes depuis dix ans des ulcères qui ne veulent pas se fermer et « qu'il ne faudrait pas guérir » ; la mère n'ayant également présenté de manifestations scrofuleuses que des phlegmasies catarrhales : dans l'enfance, coryzas habituels qui avaient déformé ses narines et tuméfié sa lèvre supérieure ; hypertrophie des amygdales et amygdalites tenaces par le fait de la respiration forcée par la bouche ; à la puberté et depuis lors, leucorrhées intarissables, de celles également dont Trousseau me disait « qu'il ne fallait pas les guérir. » Eh bien, ils ont, malgré leur diathèse, le père actuellement soixante-sept ans, la mère cinquante-huit; et leur fils, pâle, chétif,malingreux,'a transformé la scrofule biparentale en tuberculisation pulmonaire.

Ainsi encore, je vois un jeune homme de seize ans, fils de deux consanguins (cousin germain et cousine germaine); le père est frêle, délicat, un lymphatico-nerveux voisin de la maladie; la mère, ressemblant comme une sœur à son mari, a, de plus que lui, un catarrhe bronchique chaque hiver depuis plusieurs années : chez elle le lymphatisme est devenu maladie. Or, leur fils, plus délicat qu'eux-mêmes, et qui semble leur miniature tout en amplifiant leurs défauts, n'ayant à seize ans aucun signe de puberté, est un vrai type de ce que Lorain appelait l'infantilisme tuberculeux. Dans ces conditions de débilité originelle, il a quitté à quinze ans la campagne, où il vivait bien portant malgré la délicatesse de sa constitution, pour le lycée de Clermont, et là le lymphatisme héréditaire ne tarda pas à devenir tuberculose : en décembre 1874, il eut une première hémoptysie très abondante. Lorsque je le vis pour la première fois, le 26 mai 1875, je eon-

ENFANTS DE DIATHÉSIQUES ET TUBERCULISATION. 153

statai de la respiration saccadée aux deux sommets en avant, avec diminution de la sonorité et de l'élasticité, plus prononcée à gauche. Le jeune malade éprouvait de plus une sensation de plénitude et de ronflement sous la clavicule de ce côté. En arrière et à gauche, souffle léger, mais caractéristique, dans la fosse susépineuse ; et c'était tout.

Cependant, le 1er août 1875, je recevais du médecin de la famille à la campagne, le docteur Fournier, une lettre où il m'annonçait que son jeune client avait eu, le 15 juillet, une nouvelle hémoptysie, non seulement très abondante, mais qui persista jusqu'au 26, malgré la médication la plus rationnelle. Cette hémoptysie présentait ce caractère particulier qu'elle était apparue le soir môme d'un voyage en chemin de fer où le malade avait eu excessivement chaud. Or, le fait est loin d'être rare, et le même jour où je recevais cette lettre, 2 août, je voyais un autre tuberculeux pris d'une hémoptysie peu d'instants après être descendu d'un wagon, «où il avait été pendant une heure soumis à une température très élevée, » et en montant une petite côte, où il avait éprouvé un sentiment de fraîcheur. Il y a dans ces cas congestion pulmonaire par refroidissement à la périphérie et refoulement du sang vers les poumons; congestion d'autant plus intense et facile, que l'air chaud préalablement inspiré a dilaté les vaisseaux pulmonaires, et que la présence des granulations tuberculeuses entretient le tissu du poumon dans un état d'hypérémie habituelle ; de celle congestion à Thémorrhagie il n'y a qu'un /tas, facilement franchi; de même qu'il ny a qu'un pas, tout aussi facilement franchi, de cette congestion à la phlegmasie : c'est un simple changement de modalité dans le processus hypérémique : le fait physique, dilatation des vaisseaux par la chaleur, s'est transformé en un acte dynamique, la phlegmasie (1). Etonnez-vous donc, après cela, de voir la lièvre s'allumer consécutivement à certaines hémoptysies! Non point que l'hémoptysie ait fait la fièvre, non point que l'hémoptysie ail causé la phthisie, mais parce que les granulations avaienl

(1) Voir, plus loin, leçon LXI (Températures >w>rhi<lc* l<<c<tlr< dam lu tuberculitation pulmonaire), une belle observation "ù l'on voit nettement la succession (!«• ces phénomènes et i«'s températures locale et générale oorrélativ»

prédisposé les poumons à se congestionner et que, dans les cas en question, la congestion avait été assez forte pour entraîner à la fois l'hémorrhagie et la phlegmasie; d'où la fièvre. 11 s'en faut donc bien que ce soit le sang, hypothétiquement répandu dans le poumon, qui ait provoqué la phlegmasie (mais cette, théorie de la phthisie ab hœmoptoe sera discutée longuement plus tard) (I).

Le second jour de l'hémoptysie du jeune malade de Clermont, « dès le matin, m'écrivait son médecin, il fut pris d'une fièvre intense qui revêtit la forme rémittente, avec exacerbations de six heures du matin à midi. » Or, pendantJa durée de cette hémoptysie fébrile, indépendamment des signes mentionnés plus haut, le médecin constatait a dans la fosse sus-épineuse gauche un groupederâles sous-crépitants, à l'angle de l'omoplate gauche, et quelques râles humides dans la gouttière vertébrale ; » bruits qui disparurent quand eut cessé la fièvre, c'est-à dire quand disparut la congestion génératrice de l'hémorrhagie comme de la phlegmasie fébrile. « En effet, ajoute le médecin, aujourd'hui 1er août, toute fièvre a cessé, un appétit formidable a remplacé l'inappétence de la période fébrile, les digestions sont parfailes, le sommeil est bon et ordinairement sans sueurs ; tous les matins le malade rejette presque sans toux deux ou trois crachats grisjaunâtres, lourds et peu aérés. La percussion donne toujours une légère submatité dans la fosse sus-épineuse et l'auscultation fait entendre la respiration saccadée, mais indemne de tout autre bruit anomal; » c'est à-dire que les choses sont revenues au statu quo physique d'avant la congestion, ainsi que nous l'observons chaque jour ensemble à l'hôpital; mais il est bon que semblables faits soient constatés en ville, à loisir, et par des médecins dégagés de toute préoccupation doctrinale.

Plus de deux mois après, le 11 octobre, le docteur Fournier m'écrivait encore : « Le jeune malade est dans la situation la plus prospère; il a augmenté de près de 7 kilogrammes en un mois et demi.

« La matité de la partie antéro-supérieure du poumon gauche est presque effacée et l'auscultation fait percevoir comme seul phénomène anomal de l'expiration prolongée. La partie posté-

(1) Voir plus loin, leçon L.

ENFANTS DE DIATHÊSIQUES ET TUBERCULISATION. 188

rieure et supérieure du môme poumon paraît indemne de tout bruit morbide, la respiration y est seulement un peu plus faible que du côté opposé. A l'angle de l'omoplate on perçoit encore quelques râles sous-crépitants, mais plus rares qu'il y a un mois. J'ai appliqué sur ce point, ainsi qu'il avait été convenu, un cautère qui fonctionne bien. Il en est de même des deux do la partie antérieure.

« L'appétit est toujours très bon. A peine un peu de toux le matin, suivie de l'expulsion d'un crachat muqueux.

a Angine herpétique très accentuée, qui me paraît en ce moment l'unique cause de la toux insignifiante du matin. »

Les choses sont bien en effet ce que me les annonçait le docteur Fournier. J'ai trouvé en novembre quelques bulles de craquements humides dans la fosse sus-épineuse, là où en mai il n'y avait qu'un souffle léger. Evidemment il y avait là de l'hypérémie avec un peu de ramollissement des granulations; mais, grâce à la puissante révulsion par les cautères, le processus hémorrhagico-phlegmasique avait été enrayé; grâce aussi à l'excellente hygiène, à la vie agreste, à l'équitation, l'état général est tirs satisfaisant, bien que l'infantilisme persiste. Ce jeune homme est allé passer l'hiver à Pau, où il vit le plus possible au dehors, fait des excursions, prend de l'huile de foie de morue, enh client ses cautères, et continue de se bien porter.

Comme la scrofule, l'herpétisme prédispose à la tubereulisation, et, comme l'enfant du scrofuleux, celui de l'herpétique peut se tuberculiser. Une preuve bien convaincante m'en est fournie par mon savant ami le professeur Hirtz ; sa vaste pratique, fécondée par un esprit médical aussi large que clairvoyant, lui a permis de constater des faits comme ceux-ci :

« Je me souviens, dit M. Hirtz, d'un assez grand nombre de ça- où des jeunes gens atteints dans leur enfance d'eczéma humide furent après l'adolescence pris d'une tuberculose pulmonaire. C'était en particulier ceux qui avaient en des éruptions suintant abondamment sur les joues ou la lèle, avec croules épaisses et odorantes.

«J'ai connu une famille dont le père el la mère atteignirent une extrême vieillesse, mais dont plusieurs dis h Mlçs adultes

périrent de phthisie pulmonaire. La mère portait depuis sa jeunesse un eczéma occupant tout le cuir chevelu; éruption qu'elle a conservée jusqu'à sa mort, causée à quatre-vingts ans par une maladie de quelques jours. Elle était, m'a-t-on dit, d'une famille tuberculeuse (et sa maladie cutanée l'avait sans doute préservée de la phthisie).

g Mais le fait le plus saillant, le voici : une famille résidant dans la petite ville de Brumath, à trois lieues de Strasbourg, se composait de trois fils et d'une fille. Le père, fort et bien portant, la mère un peu petite, mais de belle santé, sauf une éruption eczémateuse chronique depuis la nuque et les oreilles jusqu'au sommet de la tête. L'aîné des fils, que je n'ai pas connu, mais qui avait des apparences vigoureuses, mourut d'une phthisie subaiguë à l'âge de vingt-cinq ans. Le second, également vigoureux d'extérieur, se présenta chez moi avec une fistule à l'anus que je refusai d'opérer à cause des antécédents du frère. 11 se fit opérer ailleurs, et environ deux années après il me revint atteint d'une tuberculose confirmée à laquelle il succomba. Le troisième frère, quelque temps après, revint d'Algérie avec un congé militaire, atteint d'une phthisie confirmée qui l'enleva bientôt. Restait une fille alors âgée de vingt-cinq ans, type apparent de force et de richesse organique; peu élevée de stature, mais large d'épaules et de taille, avec embonpoint exubérant, une belle et vigoureuse paysanne.

« Depuis quelque temps lui étaient survenues des hémoptysies, dont quelques-unes abondantes, puis de l'oppression. Dans les visites ultérieures qu'elle fit à ma consultation, je constatai bientôt la pâleur, puis une toux catarrhale avec râles généralisés, puis quelques râles cavernuleux aux sommets, puis successivement la fièvre hectique, les sueurs nocturnes, un rapide amaigrissement; en un mot, elle descendait rapidement la pente fatale suivie par ses frères, lorsque survint un jour sur le cuir chevelu, puis à la face, sous les bras et sur les cuisses, une de ces éruptions eczémateuses subaiguës qui envahissent le corps, couvrent la face d'un masque, le cuir chevelu d'une croûte épaisse, pulvérulente ou humide, avec une desquamation rapide et incessante. La pauvre fille maigrit rapidement, enlaidit hideusement, perdit

ENFANTS DE DIATHÉSIQUES ET TUBERCULISATION. 157

une partie de ses cheveux, de ses sourcils, en un mot devint méconnaissable. Mais, dès le début de l'éruption, les phénomènes pectoraux s'arrêtèrent, puis peu à peu disparurent au point qu'il n'y eut plus ni symptôme, ni trace, à l'auscultation, de la maladie pulmonaire; je l'ai revue souvent : l'éruption, selon la saison, oscillait entre le plus et le moins sans pouvoir disparaître tout à fait. Elle resta laide et prématurément vieillie, mais de la tuberculose il n'y eut plus de trace huit ans après.

« Les faits que j'ai exhumés de ma pratique, et que j'aurais pu multiplier, semblent indiquer la parenté étiologique entre les deux diathèses, fondée sur leur vicariation dans les familles ou sur les mêmes individus. Ils montrent :

« 1° Des personnes atteintes dans leur enfance et guéries de certaines formes eczémateuses bien accentuées, souvent prises plus tard de phthisie pulmonaire ;

« 2° Des personnes issues d'une famille tuberculeuse et préservées de l'hérédité en devenant herpétiques; ou bien atteintes déjà sérieusement d'un commencement de phthisie, laquelle s'arrête par la survenance de l'affection cutanée ;

« 3° Ou enfin une personne nçe d'une famille tuberculeuse et préservée personnellement par l'eczéma, mais transmettant à ses descendants, non sa maladie de peau, mais la maladie pulmonaire qu'elle n'a pas (et inversement sans doute). »

Dans ces faits si intéressants de phthisie pulmonaire chez des enfants d'herpétiques il n'y a pas que cela, il y a encore la démonstration de l'utilité préservatrice de ce que nous avons dit être des phénomènes de substitution (1); ainsi la fistule à l'anus, chez l'un des fils, et sa guérison, suivie bientôt après de manifestations tuberculeuses ; ainsi l'hcrpétismc tutélaire chez un de ces descendants d'herpétiques, le seul qui échappe à la mort par la phthisie, après avoir présenté d'abord des manifestations tuberculeuses, contre-balancées, puis finalement neutralisées par le développement de la maladie herpétique héréditaire.

On ne peut évidemment pas voir là des exemples d'antagonisme, mais de « substitution par révulsion »; attendu qu'une

[Il Voir plus lmnt, leçon XXXVH, p. ';.

maladie n'est pas antagoniste de laphthisie pulmonaire qui y prédispose si manifestement ; aussi semble-t-il plus rationnel de voir dans la maladie herpétique, quand elle apparaît, une affection qui se substitue à la tuberculisation en la neutralisant, bien qu'elle puisse y conduire par la faiblesse radicale dont elle entache l'organisme.

L'enfant d'un diathésique quelconque ne naît donc pas tuberculeux, mais tuberculisable parle fait de sa faiblesse originelle. Eh bien, il en est de même de l'enfant d'un diathésique tuberculeux ; il vient au monde, non pas tuberculeux, mais apte à se tuberculiser, et beaucoup plus apte que tout autre. Ainsi se doit comprendre l'hérédité tuberculeuse, qui est régie par les lois de toute hérédité morbide, c'est-à-dire qu'elle peut être uniparentale ou biparentale ; qu'elle peut, uniparentale, être modifiée, corrigée, atténuée, annihilée par le second géniteur; qu'elle peut l'être également par l'heureuse influence de l'atavisme; c'est là un fait aussi incontestable que consolant. Dès 1866 je le disais déjà (1), et je le répète ici, plus autorisé par dix années de plus : Il ne faut pas voir, comme on le fait trop souvent, qu'un seul facteur dans l'hérédité. A ce produit qu'on appelle un enfant, il y a le facteur paternel et le facteur maternel. Et comme tout produit est proportionnel à ses facteurs, il s'ensuit que le produit participera des qualités ou des défauts de ceux-ci. Si donc l'un des facteurs possède une aptitude physiologique donnée, et que l'autre facteur présente l'aptitude inverse, celui-ci neutralisera dans le produit en tout ou en partie l'influence de celui-là. Il y a alors hérédité uniparentale ou à facteurs divergents.

Inversement, si les deux facteurs ont les mômes aptitudes physiologiques, ces influences conspirent et le produit présentera fatalement les mômes aptitudes au maximum : il y a hérédité biparentale ou à facteurs convergents.

Ainsi influence neutralisante d'un facteur sur l'autre, ou conspirante d'un facteur par rapport à l'autre : telle est la double loi de l'hérédité relativement aux facteurs.

(1) Peler, De la tuberculisation en général, p. 76. Paris, Asselin, I8GG,

Page 1