QUARANTE-SIXIÈME LEÇON
Quels tissus f.t quels organes se tuberci lisent. — Bassesse organique et tuberculisation. — Quand la vitalité générale s'amoindrit et que la tuberculisation est possible, le tubercule apparaît dans les organes les plus pauvrement doués et les moins fonctionnants. — Du tissu conjonctif et des vaisseaux sont la condition matérielle de la tuberculisation. — Plus un organe est spontanément actif, plus activement il fonctionne, et moins il se tuberculise. — Comment les poumons, qui ne sont que du tissu conjonctif bassement organisé et ricbement vasculaire, dont les fonctions sont toutes passives, sont prédestinés à la tuberculisation. — Comment les sommets, en étant la partie la moins fonctionnante, sont les premiers envahis et le sont au plus haut degré.
Messieurs,
Nous avons vu que la tuberculisation est l'aboutissant commun de toutes les causes de dépression de l'être, l'expression de la déchéance actuelle de l'organisme placé dans des conditions matériellement mauvaises; nous allons voir aujourd'hui dans quels organes et parties d'organe se développe le tubercule, quels i issus il envahit, et pourquoi il fait élection de ceux-ci plutôt que de ceux-là.
Au sein de cet organisme appauvri par toutes les causes que je vous ai dites, par les troubles de la nutrition alimentaire, aérienne et nerveuse, où, dans quels I issus va s'inscrire l'étiquette de la déchéance?
Sera-ce dans le tissu du muscle? tissu si vivant, si animal, non moins par son mode de nutrition que par son mode de fonctionnement? Assurément non.
Sera-ce dans le tissu d'une glande? tissu si vivant encore, si spontanément original qu'il en est apte à fabriquer des liquides indispensables à l'organisme? Pas davantage. Passez en revue tous ces ateliers de fabrication qu'on appelle des glandes, voyez les mamelles, les testicules, le r<»ie, le- reins, vousa'j trouverai
164 LES TUBERCULEUX ET LES PHTH1SIQUES.
qu'exceptionnellement le tubercule, et encore ne l'y trouverezvous qu'en apparence, c'est-à-dire seulement dans le tissu conjonctif d'enveloppe de l'organe ou de cloisonnement des lobules. Encore moins le rencontrerez-vous dans le tissu animal par excellence, préposé à des fonctions de l'ordre vital le plus élevé, que ne connaissent ni les végétaux ni les animaux inférieurs, je veux dire le tissu nerveux. Ici également les rares exceptions ne seront qu'apparentes; les tubercules se développant alors dans une membrane inerte, presque végétative, le tissu conjonctif, gangue du tissu nerveux.
Ainsi de proche en proche, et par observation non moins que par induction, nous arrivons à reconnaître que le tissu le moins vivant, aux fonctions toutes passives, est celui même qui se tuberculise.
Ici pourriez-vous m'objecter que c'est précisément cette pauvreté d'organisation et cette passivité fonctionnelle que j'ai invoquée pour expliquer la détermination rhumatismale sur les tissus rudimentaires des cartilages, des séreuses articulaires, du vernis de revêtement, ou tunique interne, du cœur et des vaisseaux (1). Mais il y a cette différence capitale entre les tissus qui se rhumatisent et ceux qui se tuberculisent, que les premiers n'ont pas de vaisseaux et vivent parasitairement, par imbibition, tandis que les seconds en sont pourvus, de vaisseaux rouges comme de vaisseaux blancs, et que même les plus richement vasculaires sont aussi les plus fréquemment comme les plus fortement tuberculisés. Ainsi apparaît cette loi pathogénique de la nécessité des vaisseaux pour la genèse du tubercule: «Minimum d'organisation ou tissu conjonctif; irrigation vasculaire de voisinage, et voilà la tuberculisation possible. »
Je dis bien, « irrigation vasculaire de voisinage » , car si les toiles vasculaires qu'on appelle le poumon ou la pie-mère se tuberculisent plus souvent encore que les toiles simplement celluleuses qu'on nomme la plèvre ou le péritoine, ce n'est pas qu'elles soient plus vivantes, plus fonctionnantes, qu'elles fassent
(I) Voir 1. 1, leçon XVIII, sur le Hhumaiisme aigu, el. passim, la leçon XV, sur YEndartérite.
BASSESSE HiSTOLOGIQUE ET TUBERCULISATION. 165
plus per se ; ce n'est pas qu'elles utilisent le sang qui circule en telle abondance dans le riche réseau qu'elles supportent ; ce n'est pas qu'elles fabriquent quelque chose avec ce sang (car l'alvéole pulmonaire ne produit pas plus l'hématose que la pie-mère la pensée : le sang ne faisant que traverser l'un pour être en contact avec l'air, et que traverser l'autre pour arriver à l'encéphale qui l'emploie et sait en tirer l'influx nerveux) ; c'est simplement parce que le sang ou la lymphe sont indispensables à la réalisation du tubercule.
Par ces mêmes raisons de la nécessité des vaisseaux pour la production du tubercule, certains tissus se tuberculisent encore, et fréquemment, dont l'histologie moderne nous a fait connaître la structure : ainsi le tissu lymphoïde, celui des ganglions, celui de la rate (qui n'est qu'un assemblage de ganglions conglomérés); celui des follicules clos de l'intestin, des glandes de Peyer, etc.
J'ajoute que ce n'est pas le tissu conjonctif, simple, non orgaii/sr, mais le tissu conjonctif organisé, je veux dire spécialisé, devenu organe, ou faisant partie intégrante d'organe, qui se tuberculise; ou, en d'autres termes encore, ce sont les organes ou portions d'organes qui ne sont guère que du tissu conjonctif qui se tuberculisent.
Je sais bien que le tissu conjonctif est à lui seul toute la structure des animaux les plus inférieurs dans l'échelle de la vie; mais c'est peut-être, et précisément, parce qu'il représente la vie embryonnaire, la vie qui commence, la vie au minimum d'organisation comme de date, qu'il est le premier, et de préférence, frappé par la déchéance vitale dont la tuberculisation est l'expression anatomique et matérielle.
Etant donc données les causes générales de la tuberculisation, la présence du liquide nourricier (sang ou lymphe) est a la fois la condition indispensable et l'occasion delà naissance du tubercule; d'où la tuberculisation plus fréquente cl plus intense des lUsus qui conticnnentle plusde sang, connue l'alvéole du poumon el la pie-mère, ou le plus de lymphe, comme les ganglions. Noie/ (pu- je ne rais pas là de théorie : c'est un fait que la fréquence de tuberculisation des poumons cl de la pie-mère; un autre fait que la fréquence de tuberculisation deg ganglions lymphatiques;
je me borne à synthétiser ces faits, en rapprochant les conditions de la texture de celles de la tuberculisation.
Toutes ces choses étant dites, faisons maintenant l'autopsie de cet enfant, né de père et de mère tuberculeux, c'est-à-dire tuberculeux au maximum, tuberculeux de presque partout Nous trouvons des tubercules dans la plèvre, dans le péritoine ; nous en trouvons sur le foie. Je dis « sur » et non pas « clans », car si nous enlevons l'enveloppe péritonéale, du même coup nous enlevons les granulations tuberculeuses; car si nous en trouvons dans l'intérieur même de la glande, nous voyons qu'elles se sont développées dans la capsule fibreuse ou dans les trabécules qui en émanent. Même disposition anatomique pour les tubercules des reins de cet enfant ; disposition identique pour les tubercules du testicule de cet adulte, lesquels ne sont autres que des tubercules du tissu conjonctif intra-rénal ou intra-testiculaire (I). Au contraire, c'est bien des tubercules qu'il y a dans la rate au niveau des glomérules, c'est-à-dire d'un pelotonnement vasculaire, et en vertu de la tuberculisation possible et fréquente des organes de la série lymphoïde. Pour les mêmes raisons nous en trouvons dans les ganglions lymphatiques, qui en regorgent.
Nous trouvons encore des tubercules dans la pie-mère. Mais où dans cette pie-mère? le long des vaisseaux artériels. Et où, dans les vaisseaux? dans la gaine lymphatique qui les entoure. Ce qui jette tout à coup le jour le plus lumineux sur la naissance du tubercule, ici et en général.
En même temps enfin, nous en voyons, et par myriades, dans les deux poumons de l'enfant. Mais où dans ces poumons? surtout à leur sommet. Et où dans ces organes? dans le tissu conjonctif alvéolaire, aux angles rentrants des divisions et subdivisions réticulées des petits vaisseaux qui rampent sur la paroi de l'alvéole, ou encore dans le tissu cellulaire péribronchique.
Mais, avant d'aborder la grosse question de la tuberculisation dans les poumons, laissez-moi vous dire encore deux mots sur la tuberculisation dans quelques autres organes.
On observe parfois, comme ici, des tubercules dans certaines
1) Voir, leçon suivante, Tuberculisation des organes génitaux, p. 177.
membranes muqueuses; bien que le fait soit déjà loin d'être commun, puisqu'on ne rencontre la tuberculisation des membranes muqueuses que dans la moitié environ des cas de tuberculose. C'est d'ailleurs en réalité non point dans le tissu propre de la membrane, mais dans le tissu cellulaire sous-muqueux que siège le tubercule, et de préférence dans les follicules clos ou les glandes de Lieberkiihn. Nous en avons vu tout à l'heure dans les ganglions mésentériques, nous en voyons maintenant dans les ganglions bronchiques : et nous savons que ces ganglions ne sont que du tissu conjonclif disposé pour la formation des leucocytes et des globulins. Enfin nous en avons trouvé dans la rate ; et nous savons de môme que la rate n'est en quelque sorte qu'un énorme ganglion lymphatique congloméré. Or, qu'est donc le tissu lymphoïde, sinon un tissu conjonctif approprié à des fonctions spéciales? Et qu'est le tissu conjonctif ou connectif, sinon un tissu composé de fibres, parcouru par des canaux plasmatiques, et creusé de lacunes où de récentes et consciencieuses recherches ont démontré que se fabriquent les globules et les globulins, lacunes en connexion avec les radicules des vaisseaux lymphatiques. C'est donc là en vérité un tissu conjonctif rudimentaire quant à son organisation, mais qui, au moins, produit quelque chose; eh bien, nous allons voir un tissu conjonctif plus rudimenlaire encore qui, lui, ne produit rien, et qui précisément se tuberculise le plus fréquemment de tous.
Ici, je dois faire un moment appel à vos connaissances phys*. illogiques les plus simples. Qu'est en soi la respiration? A coup sur, ce n'est pas un acte vital, en ce sens que la vie n'a rien à voir clans son accomplissement; c'est un fait purement physique, un simple échange de gaz, Pour (pie cet échange s'accomplît, il ne fallait qu'une membrane poreuse : membrane à laquelle, pour bod simple rôle physique, suffisait l'organisation la plus simple; membrane ayanl juste as^iv. d'organisation pour résister à l'usure et se réparer; le plus mince possible pour laisser mieux passer les gaz, et le pi us étendue possible pour offrir à l'hématose la plus large surface. Or. tout cela a él*'1 réalisé dans le poumon, qui se prête à un phénomène physique indispensable à l'organisme, mais ne l'accomplit pas; qui vit uniquement pour lui-même d'une obscure
existence, se contentant de végéter à l'aide d'une infime portion du sang qu'il soutire aux Ilots de ce liquide qui le baignent ; qui, à l'inverse de tous les organes sécréteurs, ne fait rien; qui n'est qu'un lieu d'importation et d'exportation de gaz, un instrument de laisser-faire et de laisser-passer ; qui enfin est à l'hématose ce qu'est la charpente au feu d'artifice, une condition matérielle d'accomplissement, où il n'intervient pas plus que cettecharpente.
En conséquence, étant donné l'appauvrissement de l'organisme qui aboutit à la tuberculisation, quel organe se tuberculisera de préférence, sinon le plus pauvre en aptitude vitale comme en organisation, le poumon? Et quelle portion de cet organe, sinon la moins fonctionnante et par conséquent la moins vivante encore, le sommet? C'est ici le cas de vous rappeler ce que je vous ai dit déjà de la structure du poumon et ce que je vous ai démontré de la locomotion de l'air à travers les bronches; je suis obligé enfin de répéter les expériences que j'ai déjà faites devant vous sur la différence d'amplitude du mouvement fonctionnel des diverses parties du poumon.
Vous savez que l'alvéole pulmonaire est exclusivement formé par un tissu conjonctif spécial, très abondant en cellules et qui n'est peut-être pas sans analogie avec les tissus adénoïdes; entre les mailles des réseaux capillaires se voit un élément ayant la forme d'un noyau ou d'une cellule, élément qui occupe l'espace inter-capillaire presque tout entier ; et il est douteux encore que la surface interne de la paroi alvéolaire soit revêtue d'un épithélium (I).
11 n'y a donc dans la trame du poumon que du tissu conjonctif : d'abord celui de la paroi même de l'alvéole, lequel est un tissu conjonctif spécial; ensuite celui qui soutient et relie les alvéoles entre eux, qui est le tissu conjonctif ordinaire. Eh bien ! le premier, le tissu conjonctif alvéolaire, n'ayant qu'à supporter les vaisseaux où s'accomplit l'héma%tose et à contenir les gaz qui en sont la condition, et n'ayant nullement à intervenir dans le phénomène, est aussi peu organisé que possible; il n'a pas de vaisseaux nourriciers propres, et utilise ceux mêmes de
(J) Yillemin, Éludes sur la tubercu'ose, p. 133 et 136. 1868.
BASSESSE FÛNCTIOiNNKLLE ET TUBEKCUL1SATION. ÎG'J
l'hématose; il n'a pas de nerfs, devant être inactif; de sorte qu'il vit d'une vie toute végétative, « sans spontanéité comme sans action. »
Or, dans cet organe si pauvre quant à la texture et si passif quant à la fonction, le sommet est précisément la partie la moins vivante, car elle est la moins fonctionnante.
Fig. il.
Un coup d'œil jeté sur le squelette des bronches vous en convaincra facilement : vous y verrez (fig. 41) que la colonne d'air inspiré suit une direction descendante et rectiligne du larynx à la trachée ; qu'elle se divise une première fois à la bifurcation de celle-ci, tout en restant descendante ; puis qu'elle se
170 LES TUBERCULEUX ET LES PHTH1SIQUES.
divise une seconde fois en deux colonnes, dont l'inférieure suit la direction descendante primitive, tandis que la supérieure devient ascendante en B', faisant un angle droit avec sa direction première ; qu'elle se dévie plus encore en B"; et que, dans certaines divisions de B'', la voie suivie par l'air est inverse et rétrograde par rapport à l'axe delà trachée T; qu'enfin, dans certaines autres subdivisions, l'air se dirige parallèlement à la bronche supérieure, mais en sens rigoureusement inverse ; de telle façon que plus l'air s'élève dans les conduits bronchiques, et plus il renverse sa direction.
Dans la bronche inférieure, il suit sa direction primitive et descendante, il reste descendant jusqu'à la base du squelette bronchique et ne se dévie que dans les divisions et subdivisions supérieures. Eh bien ! l'observation nous apprend que c'est de haut en bas que les poumons se tuberculisent, c'est-à-dire que la tuberculisation s'effectue d'abord dans le lobe supérieur, et d'abord à l'extrémité la plus élevée de ce lobe ; puis elle apparaît dans le lobe inférieur et d'abord à l'extrémité la plus élevée encore de ce lobe ; ou, en se plaçant au point de vue de la locomotion de l'air, le poumon se tuberculise d'abord dans les points où l'air, de plus en plus dévié, circule moins aisément, et où la fonction de l'hématose est nécessairement le moins active.
Et il n'y a pas à dire que, l'air inspiré obéissant à la loi d'expansion des gaz, les déviations rétrogrades qu'il subit dans les subdivisions bronchiques sont sans importance relativement à sa vitesse; car il est bien évident que, toutes choses égales d'ailleurs, il pénétrera avec plus d'aisance et de rapidité dans les voies directes que dans les voies rétrogrades, éprouvant dans chacune de celles-ci un frottement nécessaire et un ralentissement proportionnel.
A ces obstacles tout mécaniques à la pénétration de l'air dans les sommets des lobes du poumon, s'en ajoute un tout physique, qui est la pesanteur : l'air inspiré, bien qu'il se soit échauffé pendant son trajet, étant plus froid que celui qui est resté dans les poumons, est plus dense, et tend par conséquent bien plus à descendre qu'à monter dans les divisions des voies aériennes.
Cela dit de la locomotion de l'air eu égard au squelette des
bronches, voyons ce qu'elle peut être relativement à l'amplialion pulmonaire. L'appel de l'air dans les poumons est proportionnel à l'amplitude du déplissement; or, celui-ci est en rapport avec la mobilité du contenant, c'est-à-dire de la cage Ihoracique ; et il est facile de voir que la première côte est presque immobile et que la seconde est très peu mobile ; tandis qu'au contraire les côtes se meuvent d'autant plus facilement qu'elles sont plus inférieures. D'où il suit que le maximum d'ampliation de la cage thoracique est à la partie inférieure de celle-ci, et que le maximum de déplissement pulmonaire est nécessairement à la base des poumons. Ainsi encore l'air qui a plus de tendance à se diriger mécaniquement vers les parties inférieures du poumon a également plus de tendance à s'y précipiter physiquement, appelé qu'il y est par une plus grande aspiration. Ainsi les bases des lobes respirent plus activement que les sommets.
Mais l'air, circulant moins activement dans les sommets, s'y renouvelle moins; il y contient plus d'acide carbonique et moins d'oxygène; il y est par conséquent moins apte à l'hématose du sang qui circule dans les parois des alvéoles des sommets, de sorte que ce sang y est moins propre à la nutrition ; d'où ce résultat que la nutrition des alvéoles des sommets, se faisant aux dépens d'une partie du sang qui circule dans leurs parois, sera nécessairement moins parfaite que celle des parois alvéolaires des bases. Ainsi encore nous voyons que les parties des poumons qui se tuberculisent d'abord sont celles où la nutrition se fait le moins bien.
Enfin l'expérience suivante confirme et complète tout ce (pie je vous dis. Je dénude la trachée-artère d'un lapin, je la divise, et je fixe par une ligature un tube à insufflation sur la partie inférieure de ce conduit divisé. J'enlève rapidement le sternum et la partie antérieure des côtes, afin de mettre à nu les poumons, que je laisse dans la poitrine. Je pratique alors l'insufflation, de manière à simuler la respiration, et vous voyez :
I Que le déplissement des poumons s<-/j<r///r de lu base fit sommet : <•(• qui est d'accord avec <•<> que noua venons de voir du degré de perméabilité des canaux bronchiques pour L'air;
17i LES TUBERCULEUX ET LES PHTHIS1QUES.
2° Que le déplissement des poumons est toujours le plus considérable à la base.
Maintenant, un examen plus attentif vous fait voir que, par une insufflation modérée, simulant une inspiration ordinaire et peu profonde, il arrive que non seulement les poumons se dilatent de la base au sommet, mais que quelques portions de ce sommet peuvent ne se pas dilater; de sorte qu'il y a, dans les respirations ordinaires, des vésicules du sommet qui restent inactives.
Par une insufflation plus considérable, on voit ces parties du sommet tout à l'heure immobiles se déplisser enfin et se remplir d'air; de sorte qu'il faut de grandes inspirations pour utiliser la totalité des vésicules pulmonaires.
Enfin, par une insufflation plus considérable encore, on dilate au maximum ces vésicules du sommet ; mais alors celles des bases sont dilatées au point d'en être presque emphysémateuses.
Ainsi, soit que nous examinions le squelette bronchique, au point de vue de la perméabilité des poumons pour l'air; soit que nous examinions le squelette thoracique, au point de vue de l'ampliation pulmonaire; soit enfin que nous étudiions la pénétration de l'air dans les poumons, au point de vue expérimental, nous arrivons à cette conclusion identique, que le sommet des poumons en doit être et en est la partie la moins fonctionnante.
La base des poumons en est donc la partie principale et le sommet la partie accessoire ou de renfort, qui n'est complètement utilisée que dans les grandes inspirations; aussi voyons-nous les tuberculeux au début de leur tuberculisation, alors qu'il n'y a encore de granulations qu'à l'extrême sommet de leurs poumons, n'éprouver de gêne respiratoire que lorsqu'ils veulent se livrer à une respiration énergique (quand ils courent, par exemple, ou gravissent un escalier), c'est-à-dire lorsqu'ils veulent faire fonctionner leurs lobules de renfort, lesquels sont devenus imperméables et impropres à l'hématose par le fait de la présence de granulations.
Les détails où je viens d'entrer n'ont rien d'oiseux, car ils nous
font connaître la loi générale de la tuberculisation de l'organisme et celle de la détermination locale du tubercule dans certains organes et dans certains tissus.
Je n'ignore cependant pas qu'on a dit absolument le contraire de ce que je viens de vous exposer, que, faisant du tubercule un produit d'irritation ou de phlegmasie, on a été entraîné à considérer les organes où il se localise de prédilection, les poumons, comme des organes très actifs, et la partie de ces organes où il se développe d'abord, les sommets, comme la plus importante et la plus fonctionnante de ces mêmes organes; faisant ainsi de l'activité même et de l'importance vitale de ces régions organiques la cause première de leur tuberculisation. Mais le fait expérimental est en désaccord avec cette doctrine non moins que l'anatomie des organes ou des régions, non moins que l'anatomie pathologique générale.
Le tubercule n'est pas un produit d'inflammation, mais de déviation trophique. L'abaissement de la vitalité générale de l'individu prédomine sur le tissu le moins vivant, le tissu conjonctif, et y entraîne, sanshypérémie préalable, à fortiori habituellement sans phlegmasie antérieure, une déviation de nutrition. (Je dis « habituellement sans phlegmasie antérieure » , car nous verrons bientôt la modification de forme qu'imprime au tubercule l'état de fièvre ou de phlegmasie.) La déviation trophique consiste en une prolifération des éléments fondamentaux du tissu conjonctif, les noyaux, au niveau des organes de nutrition, les vaisseaux. La granulation, résultat de la prolifération des noyaux du tissu conjonctif, présente une zone externe formée par des cellules en voie de prolifération, une zone moyenne, contenant des cellules en activité de multiplication, et enfin une zone centrale, où se voient des noyaux et de petites cellules rappelant les éléments lymphatiques, emprisonnés dans une rare substance intercellulaire.
Ainsi, au moment de la naissance du tubercule, pas dhypérémie de voisinage, ni par dilatation des vaisseaux propres du tissu conjonctif, ni par formation de nouveaux vaisseaux ; par conséquent rien de ce qui caractérise l'inflammation et ses produits. Rien non plus de ce qui constitue les tis>us destinés à
vivre, car dans le tubercule ainsi formé, pas de vaisseaux interstitiels. Produit de la pauvreté vitale générale, il est lui-même le plus pauvre des produits morbides.
Qu'il n'y ait pas d'hypérémie préalable ou concomitante génératrice du tubercule, et par suite que celui-ci ne soit pas un résultat d'irritation locale, c'est ce dont vous pouvez vous convaincre en examinant les pièces anatomiques de cet enfant tuberculeux ; en particulier le péritoine et quelques-uns des lobules antérieurs de la base des poumons, où se voient des granulations grises, demi-transparentes, petites, évidemment nées depuis peu, au milieu du tissu le plus sain qu'on puisse rêver. Tandis qu'au contraire, au sommet de ces mêmes poumons, en même temps que vous voyez des tubercules plus volumineux, opaques et ramollis, comme aussi des granulations qui ne sont pas petites, grises et demi-transparentes, comme les dernières, mais plus grosses, jaunes et opaques, vous voyez le tissu pulmonaire qui les entoure hypérémié et même enflamme. De sorte que, là où la granulation est récente et jeune, là pas d'hypérémie; et là où elle est vieille, de l'hypérémie; de sorte enfin quel'hypérémie ne précède pas la granulation, mais la suit; qu'elle n'engendre pas, mais est engendrée.
D'où cette conclusion thérapeutique importante, que, pour empêcher ou arrêter la genèse du tubercule, on n'a pas à combattre d'irritation tuberculisante locale, mais à modifier, si possible, un état général d'amoindrissement; et qu'aussi plus tard, le tubercule formé, on aura à lutter contre l'irritation hypérémique, par le tubercule, du tissu envahi par lui; car cette irritation par le tubercule va jusqu'à produire l'inflammation locale, et cette inflammation peut être l'occasion et la cause possible de l'accélération comme de la modification dans le processus tuberculeux, d'où la production, sous son influence, non plus de granulations typiques, mais d'infiltrations grises et de pneumonies caséeuses. Mais cela, nous l'étudierons longuement plus tard(l).
Maintenant si la présence du sang est la condition sine qua
\\) Voir, plus loin, leçon Ll.
non de la génération du tubercule, les organes ou les tissus qui se tuberculiseront le plus facilement seront nécessairement les plus vas culaires; ainsi les poumons, ainsi la pie-mère, et cela aux périodes de la vie où ils sont traversés par la plus grande masse de sang. Par exemple, pendant la grossesse, les chances de tuberculisation sont plus grandes, non seulement en raison de la débili talion que peuvent entraîner pour une femme faible déjà les besoins de la nutrition du fœtus (cause générale de tuberculose^ mais encore parce que les poumons sont le théâtre d'une hématose pour deux; qu'il y a par suite plus de sang dans les parois de l'alvéole, et par suite enfin une plus grande chance de tuberculisation de celle -ci(l). Par exemple encore, les méninges dans l'enfance, où l'activité nerveuse est si grande; et non point parce que les méninges sont elles-mêmes plus actives, mais parce qu'elles sont alors et nécessairement traversées par une plus grande quantité de sang. La pie-mère étant la toile conjonctive où s'épanouit le réseau nourricier du cerveau, elle est d'autant plus vasculaire que le cerveau est lui-même plus actif; mais le sang (iui traverse la méninge n'y fait rien, tandis qu'il servira à faire dans le cerveau la motilité, la sensibilité et l'intelligence. Cependant, s'il ne fait rien dans la pie-mère, il peut, la prédisposition tuberculeuse existant, servir à faire la tuberculisation méningée. Ainsi se conçoit la plus grande fréquence de tuberculisation de la pie-mère aumomenl et par le fait du plus grand fonctionnement du cerveau.
En résumé, la tuberculisation est l'expression de la débili tation actuelle et de la pauvreté vitale de l'organisme, et le tubercule se développe :
1° Dans les parties de cet organisme foncièrement les plus pauvres;
2° Dans les organes dont la fonction est le plus simple, le plus physique, le moins spontanée, le moins animale, le moins vivante :
;î° Dans les parties de ces organes le moins actives, le moins fonctionnante^:
(I) Voir, [tins loin, la leçon I. XXV, où je fais voir par mes recherche* de kbermométric locale que le poumon eat plus chaud chez ta femmt prowt, et quelles conséquences palhogéniques en découlent»
4° Dans le tissu de ces organes le plus rudimentaire, le plus pauvrement organisé.
5° Et c'est pour toutes ces raisons que le poumon est l'organe le plus fréquemment tuberculisé ;
6° Que les sommets en sont de préférence et les premiers envahis parle tubercule;
7° Que le tissu conjonctif des alvéoles en est le siège exclusif.