TUBERCULE SPONTANÉ DIFFÉRENT DU TUBERCULE INOCULÉ
la maladie provoquée semblait être bien différente de la phthisie pulmonaire.
Enfin, je disais que d'autres substances que la granulation paraissaient avoir donné naissance à des productions analogues à celles que faisait naître l'insertion sous la peau de matières réellement tuberculeuses, ce qui rendait au moins douteuse la nature des granulations provoquées.
Je rappelle ici ces objections, parce qu'elles sont assez importantes et que d'autres que moi se les sont posées ; parce qu'enfin des expériences nouvelles semblent démontrer que la maladie déterminée par les inoculations diffère de la phtbisie tuberculeuse, puisque les animaux inoculés, loin de mourir phthisiques, guérissent (I).
Ce dernier fait, s'il était constant, serait considérable; il mérite donc que je m'y arrête longuement; avant de le faire, je mentionnerai succinctement les expériences pratiquées avec des substances autres que les matières tuberculeuses.
A la suite des expériences de M. Villemin, on se mit à l'œuvre de toutes parts. A Breslau, Lebert inocula les substances morbides les plus variées, du pus, des produits de pneumonie, du cancer, de la mélanose, de la lymphadénite chronique, et en obtint des lésions analogues à celles de la tuberculose, c'està-dire que les granulations ainsi engendrées ressemblaient, à l'œil nu comme au microscope, à celles que développait l'inoculation des substances tuberculeuses.
En Angleterre, on répéta ces expériences, Wilson Fox surtout, qui, avec du pus de toute provenance, des produits d'inflammation aiguë ou chronique, de la diphthérie, des produits spécifiques, tels que ceux de la vaccine, de la syphilis ou du cancer,
(1) Dans des expériences très bien conduites, et destinées à contrôler celles de M. Villemin, MM. Dieulafoy et Krishaber ont eu l'heureuse idée d'inoculer des granulations a un animal très voisin de l'homme, le singe. Tous les animaux inoculés ont été abandonnés à eux-mêmes et sunt morls. Tous ont succombé au bout de six semaines à deux mois, après avoir présenté les signes de la phthisie; et, chez tous, on a trouvé à l'autopsie des granulations en nombre considérable sur les séreuses (plèvres et péritoine), dans les poumons, la rate, les ganglions mésentériques et bronchiques, etc. Ces expériences récentes confirment ainsi d'une façon éclatante les beaux travaux de M. Villemin. crois devoir exposer les objeotions el les toits contradictoires,
fit 129 inoculations sur des cochons d'Inde et des lapins, et obtint 58 fois des lésions d'apparence tuberculeuse et 6 fois des lésions de nature douteuse. Or, Burdon Sanderson et Wilson Fox, après de nombreux examens, dirent ne rien trouver, ni dans les caractères extérieurs ni dans la structure intime, qui différenciât la granulation tuberculeuse vraie, incontestable, de celle qu'ils déterminaient par l'inoculation de produits non tuberculeux.
En France, et presque en même temps que Lebert, M. Empis obtenait les mêmes résultats par l'inoculation du pus de la pneumonie, de la péritonite puerpérale, de la matière des plaques de Peyer ulcérées de la fièvre typhoïde. On en vint à trouver des granulations après toute suppuration prolongée, après l'application d'un séton ! d'un cautère ! C'était Y inoculation de la tuberculose sans tubercule ! !
En présence de semblables faits, que devenait la spécificité du tubercule? et, question préalable, était-ce bien du tubercule que produisait l'inoculation de ces substances non tuberculeuses? Puis, questions en retour, l'inoculation de matières tuberculeuses engendre-t-elle de vraies granulations ? La maladie qu'elle fait naître est-elle vraiment la phthisie ?
Sans doute les nodules d'apparence tuberculeuse se développaient le long des vaisseaux comme les granulations tuberculeuses, mais les lésions consécutives étaient-elles celles que provoque le tubercule au sein de la matière organique environnante? en résultait-il une maladie générale, qui, abandonnée à elle-même, entraînât la mort, comme fait la phthisie vraie ?
Or, nous allons voir que là est précisément le nœud de la question : que l'inoculation de la granulation, comme celle d'une substance quelconque, organique ou inorganique, peut faire naître, par invasion vasculaire, une série de lésions locales, d'aspect granuleux; mais qu'elle n'engendre pas nécessairement une maladie générale qui fait mourir ; •— attendu qu'abandonnés à eux-mêmes, certains de ces animaux inoculés non seulement n'ont pas de maladie générale par le fait des lésions ainsi provoquées, mais qu'ils savent guérir de celles-ci.
Dans un consciencieux travail, le docteur Metzquer fait observer qu'à un moment donné Y infarctus ressemble, histologi-
EXPÉRIENCES DE METZQtER. 225
quement parlant, au tubercule arrivé à l'état granuleux dans toute son épaisseur, et à la pneumonie alvéolaire à la période de dégénérescence graisseuse. Au début, en effet, tout infarctus pulmonaire consiste en une petite hémorrhagie alvéolaire ou interstitielle dépendant de la rupture d'artérioles ou de capillaires, rupture survenue, dans la majorité des cas, sous l'influence d'embolies, capillaires elles-mêmes, comme le démontrent les expériences.
Les noyaux hémorrhagiques passent alors par des phases successives qui transforment le foyer rouge en un nodule plus ou moins enkysté, jaune clair, assez résistant et friable, composé de granulations fibrino-graisseuses et albumineuses, en tout semblables à ce qu'on observe aux dernières périodes de la tuberculisation vraie et de la pneumonie alvéolaire. « Un infarctus, examiné à cette période, pourra donc, dit M. Metzquer, ressembler en tous points au déliquium d'un tubercule vrai ou d'une pneumonie. La ressemblance pourra être telle que Thistologiste le plus exercé se trouvera dans l'impossibilité de se prononcer. On ne pourra baser son diagnostic alors que sur les accidents concomitants. Mais il existe quelquefois, suivant la période, un autre critérium. Ici encore, il est souvent facile de se faire une idée exacte du processus morbide, car il est rare qu'il n'y ait qu'un infarctus, presque toujours le poumon en est farci, et dans le nombre il peut se faire qu'il en existe qui ne soient pas arrivés à cette période de dessiccation, qui fait ressembler l'infarctus soit à un tubercule, soit à un nodule de pneumonie alvéolaire. On retrouvera ainsi des infarctus où l'on reconnaîtra, au milieu de la poussière granuleuse, des corpuscules sanguins déformés, en voie de se désagréger en granulations pigmentaires / quelquefois même, la matière colorante du sang se montrera sous forme cristalline. Tout au début, l'infarctus se reconnaîtra mieroscopiquement à la consistance, à la couleur, et l'examen histologique ne révélera que du sang plus ou moins frais, de la fibrine librillaire ou granuleuse, comme dans tout caillot cruorique.»
De cette étude histologique M. Metzquer conclut : « 1° que clilfcrentb nodules peuvent simuler le tubercule, sans être pour in "ad. .v riiii. n. — 15
cela de nature tuberculeuse ; 2° que la distinction et le diagnostic différentiel ne peuvent s'établir qu'au début ; mais que le diagnostic devient encore possible si l'on a soin d'attendre la terminaison de l'affection; car dans un cas (phthisie) la mort est la règle générale ; clans les autres cas (infarctus), la guérison est la règle ordinaire; mais dans la période intermédiaire, et par conséquent dans le moment où les expérimentateurs tuaient leurs animaux, le diagnostic différentiel est impossible (1). »
« Tout se passe dans l'alvéole, » dit le docteur Metzquer, et à preuve il cite entre autres le fait suivant: «un lapin inoculé le 20 avril, et qui était nonobstant, le 19 juillet, très bien portant, est sacrifié; à l'autopsie : rien dans le foie ni dans le péritoine, les poumons sont parsemés de petites granulations dont les unes sont superficielles, les autres un peu plus profondes. Les plus volumineuses ont la grosseur d'une tête d'épingle. Les plus petites surtout pouvaient donner le change et faire croire au tubercule; un examen minutieux fait découvrir des infarctus en voie de résolution et quelques points de pneumonie caséeuse. L'examen répété par plusieurs personnes ne laisse de doute à aucune d'elles. M. le professeur Gross, alors chef des cliniques, examine cette production pathologique et reconnaît, comme les autres observateurs, de la pneumonie alvéolaire et des infarctus. Mais le point capital, c'est qu'il n'y a pas trace de tubercule (2). »
Dans un travail ultérieur et confirmatif (3), M. Metzquer fait voir que tous les nodules se résorbent et qu'on peut, à un moment donné, reconnaître la série successive des lésions, suite des inoculations, depuis le simple infarctus hémorrhagique jusqu'au nodule pseudo-tuberculeux type ; le tout ayant pour terme final la résorption du produit morbide et le rétablissement de l'animal. Aussi M. Metzquer ne craint-il pas de dire qu'il se fait fort de conserver les animaux que M. Villemin aura inoculés luimôme, si toutefois pourtant ces animaux ont survécu six semaines à l'opération qu'ils auront subie. Ce délai de six semaines
(1) Metzquer, Étude clinique de la phlhisie galopante ; preuves expérimentales de la non-spécificité et de la non-inoculabilité des phthisies, p. 53, 55. Paris,
(2) Metzquer, op. cit., p. 67.
(3) Metzquer, Mémoire lu à l'Académie de médecine le 16 novembre 1875,
EXPÉRIENCES DE METZQUER. 227
est nécessaire pour éviter les erreurs commises dans les autopsies. En effet, à la suite des inoculations, la pneumonie alvéolaire, la septicémie, les infarctus peuvent occasionner la mort de l'animal; et ces affections déterminent dans le poumon des lésions que l'on peut confondre et que l'on a confondues avec le tubercule. Ces animaux inoculés, qui auront survécu six semaines à l'opération, on peut les garder six mois, huit mois, un an, et l'autopsie en sera toujours négative. C'est là un premier fait que les expériences de M. Metzquer lui permettent d'affirmer catégoriquement. Quant aux animaux morts dans les premiers jours qui suivent les inoculations, ils ne succombent pas à la phthisie.
Ainsi, pour M. Metzquer, « 1° les animaux qui succombent rapidement à l'opération subie, ne sont pas phthisiques, bien qu'on puisse rencontrer chez eux des nodules d'apparence tuberculeuse ;'
« 2° Chez les animaux qui survivent à l'inoculation, et c'est la majorité, on ne trouve plus rien à l'autopsie, si l'on a attendu assez longtemps ; en tout cas, les lésions sont en raison inverse de la durée de la vie. D'où cette conclusion que les nodules se résorbent. »
1° Relativement à la première proposition, M. Metzquer a fait deux séries d'expériences : dans une première série, il cherche, par le tâtonnement, une substance qui, inoculée à des lapins, puisse déterminer la mort, avec formation, dans le poumon, de nodules pseudo-tuberculeux, et il montre, en ce cas, que ces nodules, à un moment de leur évolution, ne peuvent plus être distingués du tubercule vrai.
Dans une deuxième série, il inocule à des lapins des produits tuberculeux et il cherche à sauver la vie à ceux chez lesquels l'opération a développé des accidents semblables à ceux qui d'ordinaire amènent la mort dans un bref délai.
Le 24 août, il inocule quatre lapins avec du pus d'un abcès d'apparence gangreneuse; quelques lambeaux de tissu sont introduits sous la peau de l'animal. De varies collections purulentes ne tardent pas à se former ; les lapins maigrissent et ont de li diarrhée. Dix joun après, l'un d'eux meurt : « Les poumons
tn LES TUBERCULEUX ET LÈS PHTHlSIQUES.
sont criblés d'infarctus. Les trois autres meurent à quatre ou cinq jours d'intervalle ; l'autopsie donne des résultats semblables à la précédente, mais les infarctus sont plus avancés ; quelques-uns ressemblent à des tubercules. »
Le 24 septembre 1874, M. Metzquer introduit sous la peau d'un lapin de l'éponge imbibée de liquide putride ; ce lapin maigrit, a de la diarrhée. Il le sacrifie quinze jours après. «Au point d'inoculation, un peu de pus crémeux, en petite quantité, il est vrai. Lymphatiques formant des traînées blanchâtres, sangnormal, poumons criblés d'infarctus. Poumon gauche : un infarctus au sommet, un à la partie postérieure du lobe supérieur; un large infarctus dans la partie supérieure du lobe moyen présente un point central noirâtre, simulant un point tuberculeux : on y reconnaît tous les éléments du sang ; deux larges infarctus à la partie postérieure du lobe inférieur, deux sur le bord antérieur. Poumon droit : deux infarctus au lobe supérieur, un plus avancé dans le lobe moyen, quatre ou cinq clans le lobe inférieur. Les lymphatiques abdominaux présentent des traînées blanchâtres, caséeuses, remarquables. Le foie contient quatre ou cinq abcès graisseux. »
La matière inoculée étant solide et putride, il restait à déterminer si les accidents qu'elle produit étaient dus à ce qu'elle était solide ou à ce qu'elle était putride : dans huit expériences, M. Metzquer triture du tubercule à toutes ses périodes dans cinq à six fois son poids d'eau distillée et bouillie, filtre ce liquide, l'injecte, puis tue les animaux au bout de plusieurs mois et ne trouve rien à l'autopsie. Dans cinq autres expériences, au lieu de tubercule, c'est du muscle de cadavre en décomposition qu'il triture dans l'eau distillée ; ce liquide, filtré, est injecté et, comme dans les premières expériences, les autopsies sont encore négatives. Ainsi, pour que les expériences sur Pinoculabilité réussissent, il est nécessaire d'employer une matière solide.
Afin de déterminer s'il était nécessaire que cette matière fût putride pour produire des nodules pseudo-tuberculeux, M. Metzquer opéra avec une substance solide non putride.
Le 22 novembre 1874, il introduit derrière les deux oreilles d'un lapin un fragment de graisse de porc. Six semaines après, il
EXPÉRIENCES DE METZQUER. 229
le sacrifie et trouve dans les poumons quelques infarctus à différentes périodes.
Le 20 octobre, il inocule, avec de la graisse de porc, un lapin âgé de six semaines. 11 est mis dans de mauvaises conditions de nourriture et de logement. On le trouve mort le 5 décembre. « Dans le poumon gauche, au milieu d'infarctus assez larges, se voient trois ou quatre petites tumeurs dures, transparentes, de la grosseur d'une demi-tête d'épingle, présentant avec le tubercule type la plus grande analogie. »
Ainsi la putriditéde la matière inoculée n'est pas une condition de réussite, et l'on produit des nodules pulmonaires ressemblant au tubercule, avec une matière solide, putride ou non, à condition que cette matière soit inoculée en quantité suffisante pour provoque?- des accidents locaux assez intenses. Inversement, lorsqu'on parvient à supprimer les accidents locaux, on est à peu près certain d'obtenir une autopsie négative.
C'est ce que démontre l'expérience suivante : M. Metzquer tiïture du tubercule avec deux ou trois fois son poids d'eau, de manière à en faire une pâte très homogène et très liquide; il en charge la pointe d'une lancette et, après avoir rasé les poils derrière les oreilles de deux lapins, il leur fait trois ou quatre piqûres très légères. Sacrifiés après six semaines, ces lapins ne présentent rien dans les poumons.
Ainsi cette partie des recherches de M. Metzquer confirme les expériences de Lebert et d'Empis, à savoir que l'on peut par l'inoculation de matières non tuberculeuses provoquer des lésions pulmonaires qu'il est fort difficile de distinguer du tubercule.
Dans une seconde série d'expériences, M. Metzquer inocule à des lapins de la matière tuberculeuse et cherche àsauver la vie à ceux chez lesquels l'opération a développé des accidents semblables à ceux qui d'ordinaire amènent La mort dans un bref délai.
A ce propos, et i Hâtivement aux expériences de M. Villcinin, M. Metzquer fait remarquer que, « d'une part, dans les cas où les autopsies donnaient les résultais les plus convaincants pour les partisans de la doctrine de l'inoculabilité, «pie, d'autre part, dans les cas malheureusement trop rares où la morl résultail de l'opé-
ration pratiquée, cet ensemble de symptômes se retrouvait toujours : diarrhée, amaigrissement, difficulté dans la locomotion, refus des aliments, symptômes locaux intenses. » Si donc il parvenait à rétablir les animaux chez lesquels l'inoculation avait développé de pareils symptômes, il pouvait penser que la lésion pulmonaire n'était pas de nature tuberculeuse. On sait en effet combien sont rares les guérisons spontanées de la phthisie.
Le 25 juillet 1874, M. Metzquer inocule avec du tubercule un magnifique chien courant. Le 27 septembre il le réinocule avec du tubercule envoyé par le professeur Coutenot, de Besançon. « Après huit jours, l'animal refuse de manger, maigrit, prend de la diarrhée, on aperçoit des traînées érysipélateuses derrière les oreilles. On le porte au soleil une partie de la journée, on lui fait quelques frictions mercurielles sur les points érysipélateux. Bientôt les accidents s'amendent, il reprend la vie errante des autres chiens courants et ne s'est jamais ressenti de l'opération pratiquée sur lui. »
Le 8 octobre, M. Metzquer injecte dans la cavité pleurale d'un chien mouton trois seringues de Pravaz de crachats d'un phthisique. On inocule l'animal le 23 octobre avec du tubercule vrai, adressé par le professeur Bruchon, de Besançon.* « Après quelques jours le chien est triste, reste obstinément couché, maigrit, a de la .diarrhée, refuse toute nourriture et exhale une odeur insupportable. On le porte au soleil, il est mis dans un local assez vaste, seul, et se rétablit bientôt. » M. Metzquer le tue huit jours après, alors qu'il s'est assuré de son rétablissement complet. « Les poumons sont criblés d'infarctus à la première période, dont on ne peut fixer le nombre même approximativement. Une cicatrice se remarque à la base du poumon gauche, il y a eu là un abcès, une véritable vomique, cause de l'odeur qu'exhalait ce chien. Cet abcès s'est cicatrisé. »
Mais ce que M. Metzquer tient à faire remarquer dans cette expérience, c'est d'abord le rétablissement complet de l'animal, qui avait présenté tous les symptômes que M. Villemin constatait chez les animaux regardés comme tuberculeux ; c'est ensuite la multiplicité des lésions et la grande quantité de matière inoculée. Or ces deux faits marchent toujours dans le même sens. «Si l'on