INDICATIONS DU TARTRE STIBIÉ
crois que l'efficacité du traitement rasorieii de la pneumonie est encore douteuse; je crois que l'émétique, comme au reste d'autres médications, a bénéficié des résultats dus à l'évolution naturelle spontanée de la maladie ; je crois que son action antipyrétique ou contre-stimulantje a été surfaite. Jetez un coup d'œil sur le tracé thermographique de notre pneumonie d'adulte, qui a été presque livrée à l'expectation. Si du quatrième au huitième jour on avait administré le tartre stibié, on serait naturellement conduit à penser que la température hyponormale et le ralentissement prolongé du pouls lui sont dus, et l'on se tromperait : Post hoc, non propter hoc.
Les antimoniaux trouvent leur indication contre le catarrhe bronchique concomitant. Lorsque les bronches sont remplies de mucosités, dues à l'œdème ou à l'hyperémie de la muqueuse, le tartre stibié est peut-être utile en favorisant l'élimination de ces. mucosités : soit qu'il agisse mécaniquement comme nauséeux ou vomitif à la façon de l'ipéca, soit qu'il sollicite directement la contraction des muscles bronchiques, soit enfin qu'il modifie la sécrétion des bronches. Quoi qu'il en soit, dans ces cas, l'expérience m'a paru démontrer qu'il rend des services réels. Lors donc qu'une pneumonie s'accompagne de bronchite, c'està-dire de sibilances, de rhonchus, de râles muqueux abondants, je donne le tartre stibié ou le kermès, suivant les forces du sujet. Mais en dehors de ces cas, quand la pneumonie ne s'accompagne pas de bronchite, j'ai renoncé à son emploi. La médication stibiée, qui a dominé près d'un demi-siècle la thérapeutique de la pneumonie, commence d'ailleurs à se discréditer un peu partout; je pense que c'est par habitude plutôt que par conviction que beau-
80 LEÇONS SLR LA PNEUMOME.
coup de médecins donnent encore Témétique dans la pneumonie.
Étudions maintenant, Messieurs, les autres agents de la médication antipyrétique. En première ligne vient la digitale, que Rasori déjà vantait comme contre-stimulant. Mon but aujourd'hui n'est pas de faire avec détails l'histoire de ce médicament : je me réserve de faire avec vous une étude plus complète de son action antipyrétique, alors que nous causerons de nos fièvres typhoïdes, dans lesquelles, vous le savez, nous en faisons un fréquent usage.
Prescrite depuis longtemps contre la fièvre inflammatoire par Schœnlein et Traube ('), déjà employée aussi, en 1856, par Duclos (") de Tours, la digitale ne fut popularisée en France que depuis les travaux de mon vénéré maître, le professeur Hirtz.
La dose à laquelle nous administrons la digitale, conformément aux préceptes de M. Hirtz, est de soixantequinze centigrammes à un gramme de poudre d'herbe infusée pour cent grammes d'eau et vingt grammes de sirop. Mais cette infusion de poudre d'herbe devra être préparée suivant les indications de notre regretté pharmacien Ilepp, et telles qu'elles sont consignées dans l'article Digitale du Dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques.
Cette potion de soixante-quinze centigrammes à un gramme est répétée pendant trois jours de suite. Dans la
(') Traube. Charité - Annalen , I (185C), Il (ISô?). Deutsche Klinik. 1851. Kr. 8.
(') Duclos. Recherches sur Vaction contre-stimulante de la digitale dans la pneumonie aiguë. Tours, 18Ô6.
(^) Hirtz. Article Digitale, fn Dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques.
grande majorité des cas, vous avez pu voir^, Messieurs, qu'elle est parfaitement tolérée, qu'elle ne produit ni troubles digestifs, ni troubles nerveux. Vers la fin du second jour, au plus tard le quatrième, à partir du début de l'administration du médicament, l'action se manifeste avec beaucoup de précision : le pouls devient d'abord ondulant, puis irrégulier, intermittent; il peut s'accélérer passagèrement par les mouvements du malade ; il se ralentit ensuite définitivement. Ce ralentissement, qui peut aller jusqu'à 40 pulsations par minute et se maintenir pendant un temps très-long, n'est pas dû à une faiblesse du cœur; car le pouls, en même temps qu'il se ralentit, devient plus fort et plus plein, et le tracé sphygmographique offre des caractères qui semblent indiquer une augmentation dans la tension artérielle. Nous reviendrons plus tard sur ce point, qu'il importe d'élucider : car beaucoup de cliniciens allemands, parmi lesquels Traube, pensent que la digitale déprime la tension artérielle dans les pyrexies. La température marche d'ordinaire parallèlement au pouls; elle baisse de deux à trois degrés. Dans la moitié des cas environ, elle arrive à la normale ; elle peut même descendre au-dessous. C'est trente-six à soixante heures après la première dose de digitale que la température commence à tomber. Elle est en général à son minimum au bout de soixante heures; lorsqu'elle est devenue hyponormale, elle ne tarde pas à remonter, quelquefois déjà le lendemain, d'autres fois seulement au bout de deux ou trois jours. Des sueurs peuvent accompagner la crise digitalienne aussi bien que la crise naturelle.
La défervescence ainsi obtenue se maintient-elle? La maladie locale est-elle arrêtée en môme temps que la
8*2 LEÇONS SUll L\ PNEUMONIE.
fièvre; en d'autres termes, peut-o)i, en abattant la fièvre, faire avorter une pneumonie? Consultons les faits. Le plus souvent, ces pneumonies arrivent à la clinique du deuxième au quatrième jour; or, si à ce moment la digitale est administrée, l'effet total du médicament se manifeste environ soixante heures après, ce qui nous porte au moins au cinquième jour de la maladie. La crise naturelle peut déjà se faire ce jour; elle se fait en tous cas les jours suivants, alors que l'action de la digitale n'est pas épuisée encore; en sorte qu'il n'est plus possible de distinguer ce qui revient au médicament, ce qui revient à la nature. Dans certains cas, lorsque la maladie se prolonge, la température abattue par la digitale remonte et la maladie continue son évolution ; c'est ce qui arrive aussi lorsque le malade a pu être digitalisé dès le début. Il n'est donc pas possible de conclure que la digitale jugule la pneumonie. Si la température ne redevient plus fébrile, c'est, on peut le croire, parce que, au moment où la digitale a épuisé son action et où la température pourrait remonter, déjà l'évolution normale est achevée.
Quant aux symptômes physiques de la pneumonie, nous l'avons dit, ils survivent à la crise, ils ne disparaissent pas en même temps que la fièvre; nous ne pouvons pas leur demander, lorsque la fièvre est abattue par la digitale, si la maladie locale est ou non terminée.
Ce qui m'impose surtout cette opinion que la digitale ne coupe pas la pneumonie, c'est l'expérience que j'ai de ce médicament dans les pyrexies à plus longue échéance, notamment dans la fièvre typhoïde. Sur près de quatre-vingts malades atteints de cette affection, que j'ai traités par la digitale, suivant jour par jour l'évolution de la maladie,
je n'en ai pas vu plus de six chez lesquels la température se soit maintenue au-dessous de la normale, et je crois que ces cas correspondaient à de simples fébricules ou fièvres typhoïdes abortives. Dans la très-grande majorité des cas, la fièvre, abattue pendantquelques jours, remontait, mais, notez bien ce fait, à un niveau inférieur au niveau primitif, et la maladie continuait son cours, mitigée dans son expression.
De ces observations que vous avez chaque jour l'occasion de contrôler à la cHnique, il m'est resté cette impression : que la médication afitipy relique ii arrête ni ne raccourcit les pyrexies, mais qu'elle atténue un de leurs plus grands dangers, la fièvre.
La digitale est donc indiquée dans la pneumonie lorsque déjà, dès les premiers jours, la chaleur fébrile est intense et le pouls fréquent. On conçoit que dans ces cas, abaissant la température, ralentissant le cœur, et augmentant la force des contractions cardiaques, elle puisse prévenir les dangers résultant de la fièvre d'une part, de la faiblesse cardiaque de l'autre.
Contrairement à- l'avis des cliniciens allemands, nous croyons, avec M. Hirtz, que la digitale relève le pouls et que, loin d'être contre-indiquée chez les malades dont le pouls est petit, dépressible, paralytique, c'est là au contraire qu'elle remplit l'indication la plus utile. La seule circonstance qui me paraît commander l'abandon de ce médicament, c'est l'état graisseux du cœur. On conçoit que dans ce cas la digitale n'ait pas prise sur la contractilité d'un muscle dégénéré et qu'elle ralentisse sans profit le cœur, qui ne peut plus gagner en force ce qu'il perd en vitesse.
Un mot encore : lorsque la digitale est donnée à une
époque voisine de la crise, n'est-il pas à craindre que son action ne s'ajoute à celle-ci, et qu'il en résulte un collapsus dangereux? Que serait-il arrivé à notre jeune malade, dont la température est spontanément descendue à Sd%6 et le pouls à 42 si, pendant les trois jours qui ont précédé cette chute, il avait pris de la digitale ? Si j'en appelle à mon expérience, je ne crois pas que la défervescence eût été beaucoup plus considérable : je n'ai jamais vu de collapsus bien dangereux produit par la digitale administrée comme nous avons l'habitude de le faire. J'ai vu la température descendre à 35°. Traube affirme avoir compté un pouls de 25 ; il a toujours suffi de prescrire une infusion de café ou de thé pour ramener la chaleur et dissiper les symptômes inquiétants.
Une objection grave se présente à l'adresse de la digitale et des antipyrétiques en général. Vous abaissez la fièvre, dira-t-on, vous ralentissez l'évolution de la maladie; ce faisant, vous favorisez son passage à l'état chronique ; car le procès morbide ne peut accomplir son cycle fatal qu'à la faveur d'une certaine excitation fébrile. L'observation seule pouvait répondre à cette objection spécieuse. Elle a répondu : dans la pneumonie aussi bien que dans la fièvre typhoïde, on peut sans crainte séparer la maladie de son appareil fébrile ; si la maladie n'est pas arrêtée, elle n'est pas non plus allongée. Ni Traube, ni Wunderlich, ni Thomas, ni Hankel, ni Liebermeister n'ont vu la convalescence ajournée après l'action antipyrétique. Relisez les observations de Ilirtz, relatées dans de nombreuses thèses de Strasbourg, relisez nos observations personnelles recueillies l'an dernier à la clinique, et vous verrez que jamais pyrexie traitée par la digitale n'a été prolongée. La
pneumonie traitée ou non par la digitale, fait sa crise le même jour ; et je n'ai pas observé un seul fait qui m'ait laissé quelques doutes à cet égard. La fièvre n'est pas une réaction nécessaire et salutaire des pyrexies; c'est un élément qui peut devenir une complication dangereuse ; la médication antipyrétique atténue ou supprime ce danger, et voilà tout.
Considérations thérapeutiques sur la pneumonie. — Sulfate de quinine. Veratrum viride. — Bains froids.
Je continue, Messieurs, l'étude de quelques autres agents de la médication antipyrétique:
Pendant ti^ois siècles, le sulfate de quinine était connu comme le spécifique de la fièvre intermittente, et comme antipériodique. Depuis quelques années seulement, on lui a reconnu de plus des propriétés antipyrétiques. Briquet (') fut l'un des premiers qui, en 4853, l'employa à hautes doses dans les pyrexies, reconnut qu'il ralentit le pouls et démontra, par l'expérimentation, en l'injectant dans les veines jugulaires, qu'il abaisse la pression artérielle. La même année, Jochmann (-) vante l'utilité de la quinine dans les maladies chroniques fébriles. Souvent, dit-il, elle maintient la température abaissée, et cela pendant un
(') BniQDET. Trailé thérapeutique du qtiinquina, etc. 18ô3. Bulletin de l'Académie de médecine de Taris. 18 i2, t. VIII, p. 152, S9S.
(-) Beobachtungen ûber die Karperwûrme in chmnischen fwbcrliof^cn h'rankhciten. 18.J.1.
temps assez long. Vogt ('), 1859, la donne dans la fièvre typhoïde, la pneumonie, le rhumatisme; il remarque qu'elle diminue la force du pouls, le ralentit de 10 à 30 pulsations, puis abaisse la température; mais il faut, suivant lui, continuer l'administration du médicament pour obtenir un ralentissement persistant. Enfin, sanctionné par la pratique de Wachsmuth f), de Thau f), de Liebermeister (*), de Jûrgensen f ), le sulfate de quinine est aujourd'hui un des antipyrétiques les plus usités en Allemagne, plus usité peut-être que la digitale.
Voici quel est le mode d'administration prescrit par ces auteurs pour obtenir l'effet voulu. On donne le sulfate de quinine à très-forte dose, au moins 1^',20; Liebermeister donne 1?'",50 à 2 Vs; toute cette dose est donnée en une demi-heure, en une heure au plus. Il s'agit de ramener la température au-dessous de 38°. Si la première dose de 1&'",50 ne réussit pas, il faut donner une dose plus forte ; si elle dépasse le but et amène la température au-dessous de 37°, il faut donner une dose plus faible.
Jûrgensen va plus loin encore. Si la fièvre est intense, dit-il, et résiste aux doses ordinaires, on peut donner à un adulte jusqu'à 5 grammes du coup. Quant aux enfants, il donne 10 centigrammes à un an, et augmente de 10 centigrammes pour chaque année d'âge, jusqu'à cinq ans; alors il donne un demi à un gramme. Jiirgensen a dépassé même ces doses dans la première enfance ; il ne craint
(') Ueber die fieberunlerdrùckende Heilmelhode. 1869.
(-1 Archiv fiir Heilkunde. III. 1SG3.
(') Thau. Dcutsches Archiv fur Kfinischc Medicin. V. Bnnd. ISfiO.
(') LibiBERHElSTER. Deutschcs ArcJiiv fùr Klinische Medicin. lll. 1807. IV. 1868.
C^) JÛRGENSEN'. Gnuulsalze fur die Behandlung der croupasen Pneumonie in Volkmanns Satnmlung Klinischer Vorlrage. Leipzig, 1874.
pas craller jusqu'à i gramme, à donner en une fois, aux enfants d'un an, lorsque la température très-élevée n'a pu être abattue par les bains ni par les doses moindres de quinine. Le médicament doit être donné le soir, entre 6 et 8 heures, en une ou en deux fois. On obtient ainsi un ralentissement du pouls, puis un abaissement de température de 1°V, à 2" '/a; la température la plus basse est atteinte 5 à 7 heures après l'ingestion du médicament. Cette action se maintient 24 à 48 heures, quelquefois moins; elle dure tant que dure l'élimination du médicament, qu'on trouve déjà dans les urines une heure après l'ingestion ; la plus grande quantité s'élimine les douze premières heures, et surtout, chez les fébricitants, d'après Thau, de la 6" à la 12' heure; aussi est-ce à cette période que l'abaissement thermométrique a atteint sa limite inférieure. Au bout de 48 heures au plus tard, l'action est épuisée; alors on renouvelle la dose. Le pouls baisse plus tard que la température, et il remonte aussi après celle-ci. Liebermcister (') donne aussi le sulfate de quinine dans la fièvre typhoïde, la variole, la scarlatine, l'érysipèle, le rhumatisme articulaire, la pneumonie, la phthisie floride. Son action serait moins nette dans certaines maladies, par exemple dans le rhumatisme articulaire et dans la variole suppurée. Déjà Briquet et Lebert avaient remarqué que le rhumatisme articulaire exige des doses trop considérables et qui peuvent déterminer des symptômes cérébraux ; certains cas de rhumatisme cérébral ont été attribués à tort ou à raison à l'abus de la quinine f).
(') LiEBERMEiSTER. l'eber die Behandlung des Fiebers in Volkmanns Sammlung.
{■) Voir Yam.eix. Guide du médecin praticien, ô'rdition, t. T, p. 273.
Quoi qu'il on soit, dans la pneumonie, et même dans la fièvre typhoïde, la quinine à ces doses considérables n'aggrave pas les symptômes céphaliques; au contraire, dans cette dernière affection, la fièvre tombée, rintelligence devient plus nette, et le délire disparaît ou s'atténue. Il y aurait donc, dans les maladies fébriles, une tolérance bien plus grande qu'à l'état de santé à l'égard du sulfate de quinine.
Je vous ai signalé ces faits qui, après avoir pris naissance en France, nous reviennent de l'Allemagne.
Nous donnons très-souvent le sulfate de quinine à haute dose dans les pyrexies; vous nous l'avez vu prescrire à ce jeune homme du nMO de la salle Saint-Roch, dont la température, après cinq semaines de fièvre typhoïde, ne voulait pas baisser. Vous avez pu voir qu'il a absorbé sans inconvénient 1,50 de quinine en une fois; que cette dose considérable n'a déterminé chez lui que des bourdonnements d'oreilles, sans ivresse quinique, que la température est tombée le lendemain matin et s'est maintenue abaissée. Mais si nous donnons sans crainte i à 2 grammes de quinine à prendre dans l'espace d'une heure, nous n'allons pas d'emblée aux doses prodigieuses de Jûrgensen ; il faut tâtonner d'abord et étudier la tolérance des malades à l'égard du remède; car, ne l'oubliez pas, messieurs, il ne faut pas jouer avec les vies qui nous sont confiées.
Par quel mécanisme se fait l'action antipyrétique de la quinine? Au clinicien il suffit de constater cette action et de l'utiliser; il n'a pas besoin de l'interpréter. Cette question, d'ailleurs, est encore pleine d'obscurité, et cela nous entraînerait hors de notre enseignement, si nous voulions examiner toutes les théories et toutes les expériences qui ont trait à cette substance.
Je VOUS rappellerai seulement quelques faits.
D'abord, il semble démontré, par les analyses de Ranke, de Kerner, de Jiirgensen, de Boeck {'), que le sulfate de quinine diminue la quantité d'urée et d'acide urique excrétés dans les vingt-quatre heures; d'après Boeck, le sulfate de quinine et l'iode sont les médicaments qui diminuent le plus le clùlfre de l'urée.
Cette diminution des oxydations organiques serait due, d'après le professeur Bintz f), de Bonn, à l'action directe que la quinine exerce sur les globules du sang. Elle agit sur les globules blancs, qu'elle paralyse; vous savez que ces globules sont doués de mouvements etdecontractilité; c'est à ces mouvements, dits amiboïdes, que seraient dus, dans la fameuse théorie de Cohnheim, le passage de ces globules cà travers les parois des vaisseaux et leur migration sous forme de pus dans les tissus. Or, le sulfate de quinine paralysant le globule blanc, lui enlève les mouvements amiboïdes, et l'arrêtant ainsi dans sa marche, prévient la suppuration! La quinine agit sur les globules blancs comme elle agit sur les infusoires, qu'elle tue ; la putréfaction, la fermentation butyrique et alcoolique ne peuvent se faire lorsqu'on ajoute du sulfate de quinine aux substances fermentescibles, parce que l'agent vivant, l'organisme ferment est tué. La quinine n'agit pas seulement sur le globule blanc, dont elle arrête la prolifération active, puisqu'elle diminue leur nombre dans le sang; elle agit aussi sur le globule rouge; dans une série d'expériences
(') Boeck. Uni cr suc h un g en âbei^ die Zerselzumj des Eiweisses. Mûnchen, 187 I.
(■) Voir BiVTZ. Expcrimenlelle i'nlcrsuchuiujen ùber dos Wesen der Chininwirkung. Berl. Klin. Wochenschrift. 18(;8. Nr. 10, 13, 31. Mcd. Ceiilrolblalt. lS(i7. Nr. ;V?. — Manuel de thérapeutique.
intéressantes, Bintz a fait voir que ce globule, en présence de la quinine, se transforme moins, qu'il dépense moins d'oxygène, qu'il rend moins d'acide carbonique, que l'hémoglobine reste plus intimement combinée avec l'oxygène ('). Il en résulte que les transformations nutritives sont ralenties, parce que le globule dépense moins d'oxygène que normalement.
Telle serait la raison de l'action antipyrétique de la quinine.
M'est-il permis de formuler une opinion? Tout en admettant la réalité des expériences de Bintz, qui n'ont pas été, que je sache, contestées, je ne saurais voir dans cette action sur le globule sanguin la raison de l'abaissement de température que produit la quinine. Je ne crois pas, et je développerai cette idée ailleurs, qu'il suffise de diminuer artificiellement les combustions organiques pour abattre la fièvre, pas plus qu'il ne suffit de les augmenter pour faire de la fièvre. Les émissions sanguines répétées ont beau diminuer le nombre des globules sanguins et restreindre par suite leur dépense d'oxygène dans une proportion bien plus grande que ne saurait le faire une dose de 1 gramme de quinine, elles n'abaissent pas la température comme celle-ci. Dans les phlegmasies aiguës des poumons, les difficultés de l'hématose empêchent le sang de récolter de l'oxygène, les difficultés de la circulation pulmonaire
Cl Si on ajoute de la térébenthine ozonisée à la teinture de gaiac, celle-ci ne bleuit pas, c'est-à-dire ne s'oxyde pas; mais qu'on ajoute une goutte de sang, l'hémoglobine opère le transport de l'ozone à la teinture de gaiac, et la coloration bleue apparaît. Si on ajoute aii sang une solution neutre de quinine, la coloration bleue ne se fait pas. le transport de l'ozone par le globule rouge est empêché- ou ralenti. L'alcool et l'acide prussique ont la même influence. Manassein a montré que les globules rouges diminuent de volume dans la flèvre; ils reprennent leur volume Icrsqu'on abat lu fièvre par les antipyrétiques.
empêchent ce sang, imparfaitement oxygéné, d'arriver en suffisante quantité au cœur gauche et aux organes; et cependant, malgré cette entrave apportée par le poumon malade à la consommation d'oxygène par le globule sanguin, et à sa distribution aux tissus, la fièvre n'en persiste pas moins. C'est que l'orfimiisme en état de fièvre trouve toujours assez de calorique en lui-même pour réaliser la chaleur fébrile lorsqu'il sait la conserver; et je crois que les antipyrétiques en général, le sulfate de quinine en particulier, agissent par l'intermédiaire des centres nerveux régulateurs de la température, de manière à diminuer la capacité du corps pour le calorique. La précision avec laquelle se manifeste l'action de la quinine, la rapidité avec laquelle cette action disparaît, la constance avec laquelle la fièvre réapparaît quand on cesse le médicament, me semblent plus faciles à expliquer par une action directe sur les centres nerveux qui président à la calorification.
Nous aborderons ailleurs les considérations nécessaires pour bien concevoir cette idée.
La quinine a, en outre, la propriété de ralentir le cœur, et cette propriété paraît se rattacher à une action sur le cœur lui-même; car les expérimentateurs (Eulenburg, Levitzki) (') ont constaté qu'après la section du nerf vague on obtient encore ce ralentissement avec une diminution de tension artérielle. Est-ce sur le muscle cardiaque ou sur les ganglions intracardiaques que l'action a lieu? Cela n'est pas élucidé. Laissons là ces théories. Assises encore sur une base trop fragile, elles ne sauraient venir
(') In NoTHVGEL, loco ciUito.
en aide à la clinique. Il nous suffît d'avoir constaté que le médicament produit, à telle dose et avec tel mode d'administration, une action précise, sans qu'il nous soit nécessaire d'avoir pénétré le mécanisme pharmacodynamique de cette action.
Quoi qu'il en soit, le sulfate de quinine comme antifébrile est un médicament des plus utiles dans la pneumonie. Il agit plus vite que la digitale; on le donnera donc de préférence lorsqu'une température très-élevée, à une époque assez rapprochée de la crise, produit des accidents sérieux, délire, agitation, etc. Son action se maintient moins longtemps que celle de la digitale; ce qui peut constituer un avantage sur ce dernier médicament, en ce qu'on n'aurait pas à craindre le collapsus que la défervescence, continuant après la suspension de la digitale, pourrait produire.
Parlons maintenant d'un autre antipyrétique qu'Aran (') employait déjà dans la pneumonie et qu'on a ressuscité, dans ces dernières années, en Suisse et en Allemagne ; je veux parler de la vératrine, l'alcaloïde qu'on extrait des rhizomes de l'ellébore blanc et des semences de cév?dille : c'est à Vogt (-) et à Kocher, en Suisse, puis à Ritter f ) en Allemagne, qu'on doit les recherches les plus complètes sur ce médicament. Dans ces dernières années, on a expérimenté le veralrum viride qui nous vient d'Amérique; le premier travail important sur son action est dû à Cutter ('), 186'^; en Europe, une commission anglaise en
(') AnAN. Bulletin de Ihérapeuliquc. 1SC3.
(-) Vogt. Schweizerische Monatschrift fnr praktische Medicin. ISôO. Mai-Juli.
(') HlTTEn. Deutsche Klinih. 18G0. Nr. M, 16. (') Voir Canstatt. Jahresbericht. 1862. S. 212.
VÉRATRINE DANS L.V PNEUMONIE. 93
conslata les bons effets ('); puis Drasche, de Vienne, et Kocherf), de Berne, Tétudièrent de nouveau; importé en France et expérimenté par M. Ilirtz (^), il fut enfin étudié à Paris par Oulmont (^) et Léon Labbée f).
La vératrine s'administre en pilules de 5 milligrammes; le malade prend une pilule chaque heure ; après 4 à 6 pilules, l'effet est généralement obtenu, et il est inutile de dépasser cette dose. Quel est l'effet? La température n'est pas toujours influencée; elle ne l'est que dans un peu plus de la moitié des cas. Elle tombe alors de environ 1",5 en 10 heures; la durée de cette rémission est en moyenne de 8 à 9 heures ; entre les deux températures minima et maxima qui suivent l'administration du médicament, il se passe en général 13 heures. En moyenne, la descente thermométrique commence 2 à 3 heures après la première pilule. L'action sur le pouls est plus constante : il commence à diminuer de fréquence après la première dose, et atteint son plus grand ralentissement en moyenne après 13 heures; ce ralentissement du pouls dure plus longtemps que la rémission thermométrique, mais en général ne se soutient pas plus longtemps. Sur 60 observations, Alt f ), d'Erlangen, a vu sept fois seulement le pouls rester normal jusqu'à la crise, dont deux fois à partir du 2' jour, une fois du 3", trois fois du 4" et une fois du 5' jour.
Ainsi la vératrine ne produit pas toujours une rémission
(') Lancet, 1802.
(-) KociiER. Behandlunrj der croupœscn Pneumonie mil Veratruvi prœparatum. 186G.
(^) HiaTZ. Article Fièvre in Dictionn. de médecine el de chirurgie pratiques.
('•) OuLMO.M. Bnllelin de l'Académie de médecine. 1868.
(') Labbée. Gazelle médicale de Paris. 1870. 44, 4ô.
("') Deutsches Archit far Klinische Medicin. 1871. IX. Band. 2. Ilcft.
dans la température; elle agit très-rapidement sur le pouls ; celui-ci , pendant qu'il est ralenti, est en général plus mou ; quelquefois cependant il reste plein.
Tels sont les résultats obtenus par le D' Alt : ils concordent en général avec ceux obtenus par les autres médecins. Ainsi, Kocher, de Berne, obtint toujours une rémission durant 1 à 16 heures; en moyenne 6 heures et demie. Entre la température la plus basse et la nouvelle réascension terminée, se passaient 4 à 30 heures, en moyenne 11,6 heures. Depuis l'ingestion de la première pilule jusqu'à ce que le pouls fût normal, le temps écoulé était en moyenne de 8 heures et demie, et la température était normale après 11 heures et demie.
Mais la vératrinc produit toujours des vomissements; déjà 1 centigramme a pu en déterminer, et ce vomissement se répète à chaque dose. En vain a-l-on essayé d'associer à la vératrine l'extrait d'opium ou de belladone; on n'a pas réussi à prévenir les vomissements.
Le Vcratriim viride a une action identique à celle de la vératrine. M. Hirtz(') a employé l'extrait résineux; le médicament fut donné sous forme de granules renfermant 0,01 d'extrait résineux; le malade en prenait un toutes les heures, en tout 3 à 5. Au bout d'une heure, le pouls commence déjà à être impressionné; après quelques heures, le nombre des pulsations radiales peut diminuer de plus de moitié ; en même temps la tension augmente fortement; mais ces effets ne durent guère plus de 12 à 18 heures; dès le lendemain la tension est devenue plus faible qu'à l'état normal, le pouls est plus fort et plus
(V) Voir Linon. De t Action antipyrétique du Ycratrum riride. Thèse de doctorat. Strasbourg, 18(39.
VÉRATRINE DANS LA PNELMONIE. 95
dépressible, ce que le tracé sphygmographique traduit par ramplitudc de la ligne d'ascension et par un dicrotisme très-accusé ; cet état se maintient plusieurs jours avec des variations diverses. La température est plus difficile à impressionner, elle descend en général peu; quelquefois cependant elle arrive à la normale 4 ou 5 heures après, rarement elle devient hyponormale; une fois, nous l'avons vue, à la clinique de M. Hirtz (cas cité par Nicol. Thèse de Strasbourg, 1868, page 34), donner lieu à un collapsus avec température de 35"4 et pouls à 40 ; quelques stimulants firent cesser cet état. La vératrine produit quelquefois de la salivation; elle ne donne lieu ni à la diurèse, ni à la diaphorèse. Elle détermine ordinairement des vomissements et des hoquets; quelquefois ils sont incoercibles et empêchent de continuer ce médicament. En résumé, action très-rapide sur le pouls, voilà l'avantage de la vératrine sur tous les autres antipyrétiques; mais l'influence moins constante et moins intense sur la température, la durée très-courte de la rémission, l'impossibilité, à cause des vomissements, de continuer l'emploi de cette substance, font qu'elle a été peu à peu abandonnée.
Quelques mots, maintenant, sur ce fameux traitement antipyrétique qui jouit en Allemagne d'une vogue si considérable, je veux parler des bains froids. Soustraire directement de la chaleur au corps en le soumettant à l'action du froid semble la méthode la plus simple pour diminuer la température. Il y a trente ans^ public et médecins avaient horreur de l'eau froide; on enveloppait les fiévreux, on les gorgeait de tisane chaude, on les faisait suer à haute dose ; cette tradition s'était perpétuée depuis les temps antiques^ née de fidée que les fièvres étaient dues
à un refi'oidissement, que la sueur fébrile était critique, que le froid appliqué sur la surface du corps provoquait des révulsions internes. Gurrie, le premier, en 1790, osa rompre avec la tradition séculaire et recourir aux affusions froides dans certaines pyrexies graves. Mais la méthode de Currie resta comme un remède extrême dans les cas désespérés, mcliiis anceps rcmcdium quam mdlum. Dans ces dernières années seulement, l'hydrothérapie méthodique, instituée parPriessnitz, Brandt, Jûrgensen, Liebermeister, est devenue en Allemagne le traitement classique de la fièvre typhoïde ; nous jugerons cette méthode lorsque nous parlerons de cette maladie. Elle a aussi fait invasion dans le traitement de la pneumonie. C'est aux chniques de Liebermeister à Bàle, et de Jûrgensen à Kiel, que les premiers essais ont été faits; les résultats obtenus par le premier ont élé publiés par Mayor et Fismer. D'après Mayor (Thèse de Bàle, 1870), cette méthode, qui est la même que celle appliquée par Liebermeister à la fièvre typhoïde, aurait fait tomber la mortalité de la pneumonie de 24,4 p. 100 à 8,8 p. 100. D'après Fismer (') qui relate 152 cas traités à la cUnique de Bàle, de 1867 à 1871, la mortalité de la pneumonie aurait diminué de 9 p. 100 : (. Elle y reste néanmoins plus élevée, dit l'auteur, que dans certaines putres localités, telles que Paris, par exemple. Cela tiendrait à ce que les formes graves sont plus fréquentes à Bàle. » Ajoutons que ces résultats ne jugent pas les bains froids seuls; Liebermeister donne le plus souvent, concurremment, le sulfate de quinine à haute dose et la poudre de digitale. D'ailleurs, les cas les plus graves
(') Deulsches Archiv/ur Klin. Medicin. 1S73. XL Band, 4. und 5. HefL