INFLUENCE DES FATIGUES EXCESSIVES
du cœur chez les soldats anglais, dont les trois quarts, suivant lui, meurent de maladies de la circulation, attribue une influence très-grande à la forme des habits, à l'équipement, au cou serré par des uniformes trop étroits, aux ceintures, toutes causes propres à gêner la circulation, surtout chez les recrues, dont le thorax, non encore ossifié, subit les plus fâcheux effets.
Des médecins allemands, Thurn (') et Fraentzel (-), ont aussi observé des faits de ce genre pendant la dernière guerre. Ce dernier a vu 19 cas, dont il rapporte 7. Il insiste sur le mécanisme étiologique suivant : « Les marches incessantes et rapides (exemple à Orléans) exigeaient un travail énergique de l'appareil respiratoire, d'autant plus énergique qu'il était contrarié du côté du thorax par la pression du sac et du fusil, du côté de l'abdomen par le ceinturon et les deux cartouchières pleines qui y étaient accrochées. De là une tension considérable dans le système vasculaire du poumon, laquelle dispose à la dilatation d'abord, et, par suite, à l'hypertrophie du cœur droit. De plus, en même temps que la respiration devient plus laborieuse, le travail musculaire général est suractivé, ce qui amène, comme on le sait, un excès de tension dans le système aortiquc. Enfm le froid, très-intense dans les derniers temps de la guerre, pouvait contribuer à augmenter cette tension en provoquant la contraction des vaisseaux périphériques. De là l'hypertrophie et la dilatation du ventricule gauche. A ces causes on peut ajouter l'abus des spiritueux et l'excitation psychique. »
i') TnrRX. Die Entstehung von Kronkheiten als direkte Folge anstrenyender Mûrsche. ZwcHer AbsdinUt. Berlin, 1S7 2.
r) Fr^.ntzel. Arch.fùr patfi. Anutomie und Physiologie, t. LVII. p. 215.
i84 AFFECTIONS CARDIAQUES SANS LÉSIONS VALVULAIRKS.
Los médecins civils ont fait des observations analogues de maladies cardiaques développées surtout à la suite de fatigues excessives. Albutt Clifl'ord, médecin de l'hôpital Saint-Georges de Londres, a communiqué à la Société clinique de cette ville le résumé de ses opinions et de ses observations sur l'action que peut avoir une fatigue corporelle excessive sur le cœur et Taorte ('). C'est dans la population ouvrière occupée à des travaux pénibles qu'il a constaté des palpitations et autres troubles fonctionnels du cœur, soit passagers, soit aboutissant à l'hypertrophie avec dilatation. Albutt pense que la dilatation est de cause mécanique; par suite des efforts considérables, le sang s'accumule dans le cœur, qui, surtout chez les gens mal nourris, se laisse distendre; cette dilatation, d'abord passagère, deviendrait à la longue permanente et serait suivie d'hypertrophie.
Un autre médecin anglais, Peacock, a observé ces maladies primitives du cœur chez les ouvriers qui travaillent dans les mines de cuivre et d'étain de Cormvalhs, où ces cas sont si fréquents, qu'on les désigne du nom spécial d'asthme des mineurs f). Ces ouvriers sont particulièrement surmenés : ils montent pendant des heures sur des échelles, ce qui produit au cours de la circulation des obstacles tels que le cœur ne peut pas les surmonter ; il est surmené. Il en résulte une alTection cardiaque qui ressemble à une affection valvulaire, et à l'autopsie on ne constate qu'une dilatation simple du cœur et une insuffisance fonctionnelle relative des valvules mitrales.
(') Albutt T. Clifford. Saint-George' s Hospital Reports, vol. V. London, Mac Mil'.an and C., 1872. British vied. Jonrn.. March. 15, 1873.
{*) Peacock. On some of the causes and effects of valvular diseases of the hearth. — Medk. Times and Gazette, l.S7;j.
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Enfin, dans un mémoire fort long et riche de nombreuses observations, le docteur Seitz, assistant du professeur Biermer, relate et discute les faits qu'il a observés d'affections du cœur généralement graves qui, après avoir évolué comme des lésions valvulaires, montrèrent à l'autopsie de l'hypertrophie des parois du cœur, de la dilatation de ses cavités, sans altérations valvulaires ('). Pour lui, la cause du mal est toujours un surmènement ou travail corporel excessif. A la suite de ce surmènement survient un trouble dans l'innervation ou la musculature du cœur ; de là affaiblissement de la force contractile de cet organe, faiblesse cardiaque, qui donne lieu au développement progressif des symptômes de l'asystolie chronique. M. Seitz pense qu'il faut réunir tous ces cas et en faire un groupe spécial, presque une entité morbide, à laquelle il donne le nom de Veberanstrengiing des Herzens {surmènement du cœur).
Telle est aussi l'opinion d'un de mes élèves distingués, le docteur Emile Lévy, qui a recueilli dans mon service un certain nombre d'observations dont il a fait le sujet de sa thèse, intitulée : Du Cœur forcé ou de l'asystolie sans lésions valvulaires (Nancy, 4875). M. Lévy pense qu'une cause unique, le surmènement, l'épuisement du cœur à la suite de fatigues et d'excès de travail, peut donner Heu à des troubles fonctionnels du cœur. Tantôt un excès considérable de travail produirait des accidents d'asystolie aiguë, tantôt des efforts prolongés et soutenus qu'exigent certaines professions, ou bien la fatigue du muscle résultant des progrès de l'âge, produiraient des accidents d'asystolie à marche lente et intermittente.
{') J. Seitz. Zur Lehre von der Ueberansttengung des Herzens. Juin 1872. (Deufsches Arc/i./ùr KUnische Medicin, 1873.)
Vous voyez donc que, de toutes parts, rattenlion s'éveille de nouveau sur les affections cardiaques sans lésions valvulaires, et que l'ancienne étiologie de Conisart, absorbée et comme perdue par linfluence prépondérante, mais non exclusive, de la diathèse rhumatismale, celte étiologie réapparaît, à grand renfort d'observations, comme mie nouvelle découverte.
L'idée de surmènement, de fatigue du cœur par surexcitation, créée par Dacost^, admise par Seitz et par E. Lévy, n'a, ce me semble, rien de satisfaisant, ni au point de vue clinique, ni au point de vue physiologique. Le cœur n'est pas un muscle qui se fatigue; son état normal est de passer alternativement du relâchement à la contraction, et vice versa; il bat ainsi 70 ans sans jamais se fatiguer. Ce n'est pas non plus un muscle qu'on puisse fatiguer et surmener à volonté, comme les muscles des membres ; il échappe à la volnnlé. il se contracte à notre insu, il n'est pas en notre pouvoir d'augmenter ou de ralentir les battements de notre cœur. Le mot de surmènement du cœur n'a donc pas un sens bien défini ; le mot asysiolie, de Beau, pris dans le sens de dyssysttolie, systole faible, est plus exact; il exprime un fait : l'affaibhssement du cœur et les symptômes qui en résultent. En détachant, pour ainsi dire, de son substralum organique l'appareil symptomatique qui correspond à l'affaiblissement de la systole du cœur caractérisé par l'oppression, l'anxiété, la faiblesse du choc et des bruits du cœur avec ou sans irrégularités et palpitations, l'engouement pulmonaire, la cyanose, l'œdème, etc., l'éminent clinicien français a été inspiré par ce fait d'observation : que ce tableau clinique peut exister sans que la lésion organique en rende compte. 11
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ifimplique donc qu'un trouble fonctionnel qui nnérite d'être décrit à part, non pas comme une entité morbide, mais, si je puis dire ainsi, comme une entité sî/mptoma figue. Le mot de surmènement créé par les Allemands et la description qu'ils donnent de cet état, n'ajoutent à l'asystolie de Beau qu'une conception erronée et antipliysiologique. Veut-on par ce mot surmènement exprimer que la cause unique de cette asystolie réside dans des fatigues corporelles ou des efforts musculaires dont l'effet, par un mécanisme quelconque, réagirait sur le cœur? Cette conception a le tort d'appliquer une cause unique à des troubles fonctionnels qui, ainsi que nous le verrons, reconnaissent des causes multiples. Si d'ailleurs les fatigues musculaires excessives devaient avoir une influence si préjudiciable au cœur, tous nos ouvriers, tous nos gymnasiarques devraient mourir d'affection cardiaque. Legroux, d'après un relevé statistique portant sur 90 observations où les professions avaient été notées, arrivait à cette conclusion assez singulière que non-seulement les professions les plus pénibles n'étaient pas en majorité, mais que, pour les femmes atteintes d'hypertrophie, une profession éminemment sédentaire, celle de couturière, était prédominante. Je veux bien, avec Maurice Reynaud, ne rien conclure au point de vue de la statistique professionnelle, car il aurait fallu commencer par établir le chiffre proportionnel, assurément très-considérable, des couturières parmi la population féminine des hôpitaux. Il n'en résulte pas moins, et notre observation confirme parfaitement ce (lut, que l'hypertrophie du cœur et d'autres troubles fonctionnels se manifestent chez des personnes, gens de cabinet, à vie sédentaire, qui n'ont fatigué aucun de leurs
muscles. Voyons d'ailleurs la statistique établie par Dacosta, relative aux causes de ce surmènement du cœur. Sur 500 cas, il signale 34 fois des fièvres, 61 fois de la diarrhée, 69 fois le service en campagne, surtout les marches forcées, 36 fois plaies, blessures, rhumatisme, scorbut, service ordinaire et cas douteux. Que conclure? si ce n'est que cette étiologie est des plus complexes et qu'il y a là des coïncidences en même temps que des causes. Si on lit, d'autre part, les nombreuses observations publiées par Seitz, on constate qu'elles ne sauraient toutes être rangées dans le même groupe ; ce sont des hypertrophies et des dilatations du cœur de causes diverses : dans l'une, c'est une pleurésie chronique ; dans l'autre, c'est une néphrite interstitielle; dans une troisième, de l'athérome artériel, ailleurs c'est l'alcoolisme, qui semblent être le point de départ de la maladie; souvent la cause et le mécanisme de l'affection restent inconnus. Mais on cherche en vnin dans ce groupe d'observations le lien commun étiologique ou symptomatique qui en fait une entité morbide ; toutes les maladies cardiaques se ressemblent par l'asystolie aiguë ou chronique, comme toutes les affections pulmonaires se ressemblent par la dyspnée. De cet ensemble de faits laborieusement observés ne se déduit que cette seule conclusion qui n'avait pas échappé à Beau : que l'asystolie aiguë peut exister sans que l'on trouve de lésion cardiaque, que l'asystolie chronique à marche continue ou intermittente peut évoluer sans lésion vahailaire du cœur.