BAINS FROIDS. — THÉORIES DE LIEBERMEISTER
paraît être celle-ci : que, à l'état de fièvre, les souslraclions de calorique ne déterminent pas une contraction aussi active de la peau et de ses vaisseaux qu'à l'état normal ; par suite, la chaleur s'écoule plus facilement. D'autre part, si la production de chaleur s'accroît, chez le fiévreux comme chez le non-fiévrcux, pour compenser la déperdition, cependant cet accroissement, bien que considérable, ne l'est pas tout à fait autant chez l'un que chez l'autre. Voilà ce qui résulterait des calculs de Liebermeister. Comme conséquence nécessaire, le fiévreux ayant perdu plus de chaleur pendant le bain que l'homme sain, et n'ayant pas, au même degré, compensé sa perte par la production, subit plus que celui-ci l'action réfrigérante ; sa température profonde est plus facile à abaisser par l'eau froide parce que l'appareil régulateur de la température fonctionne moins bien chez lui. Remarquons encore que, si la température peut s'élever, pendant le bain môme, par l'accroissement dans la production de chaleur, cette élévation est suivie après le bain d'un abaissement notable. La contraction vasculaire dé la peau ayant cessé, et la circulation périphérique étant redevenuc libre, la température de la profondeur est rafraîchie par le sang de la périphérie et tend à se niveler avec celle-ci. Signalons enfin, d'après Liebermeister, ce fait, que la production de chaleur accrue pendant le bain retombe quelque temps après à un taux moindre ; elle deviendrait même momentanément inférieure à ce qu'elle est normalement. Quand un homme sain prend un bain à 24 degrés, il exhale dans le bain plus d'acide carbonique qu'avant; immédiatement après, cette augmentation d'acide carbonique exhalé continue encore; c'est le produit de la com-
biistion antérieure qui s'élimine encore lorsque la combustion est achevée; après 50 minutes, le chiffre d'acide carbonique est redevenu ce qu'il était avant le bain; puis il baisse notablement au-dessous de ce chilfre et y reste assez longtemps. Dans la fièvre, L. Schrœder ('), à Dorpat, confirma ces mêmes faits que Liebermeister avait trouvés dans ses expériences sur l'homme sain : il observa que chez des fiévreux, 5 à 10 minutes après un bain froid, l'exhalation d'acide carbonique était accrue, puis venait une diminution au-dessous du chiffre normal; cette diminution arrivait à son point le plus bas une demi-heure après le bain, puis la température du corps se relevant, le chiffre d'acide carbonique montait et redevenait, au bout de 2 à 3 heures, ce qu'il était avant. Donc les conditions régulatrices de la température animale sont modifiées à l'état normal et plus encore à l'état de fièvre par des soustractions de calorique excessives comme intensité ou comme durée; la température normale et fébrile ne se maintient constante que dans certaines limites, au delà desquelles elle obéit aux lois physiques et tend à se niveler avec le milieu ambiant.
L'efficacité du traitement hydrothérapique serait due tout entière, suivant Liebermeister, à ce que la chaleur totale du corps étant ainsi abaissée, les combustions organiques diminuées, les dégénérescences parenchymateuses et les troubles nerveux graves que commande l'élévation persistante de la température se trouvent conjurés dès que celle-ci est maintenue plus basse.
En envisageant la médication au point de vue simple-
(') L. SCHROEDER. Deulschcs Archiv fur Klinische Medicin. Band M, 1S69, S. 385.
BAINS FUOIDS. — TIIÉOUIES. — OBJECTIONS. 479
ment Ihcorique, bien des objections se présentent à l'esprit. Etd\ibord, s'il est vrai que la production de calorique soit momentanément accrue par le froid dans un but de régularisation compensatrice, voilà une production qui se fait aux dépens du fébricitant; la chaleur perdue en plus a pour résultat d'augmenter les combustions organiques d'un malade déjà affaibli par la maladie et l'absence de nutrition. En second lieu, quand le malade est sorti du bain et qu'il se réchauffe graduellement en 2 à 3 heures, de manière à reconstituer sa température primitive, c'est encore à ses dépens qu'il refait la quantité de calorique soustraite artificiellement, mais que commande de nouveau impérieusement la cause persistante de la fièvre non éteinte par les bains froids. Voilà donc un malade qui, six, dix, douze fois par jour, est obligé de refaire sans cesse assez de chaleur pour relever la température de son corps de 37 degrés, par exemple, à 40 degrés. S'il est vrai, comme Liebermeister pense l'avoir démontré, que la quantité des combustions fébriles, en un temps donné, n'est pas proportionnelle au degré de la température existant, mais à la quantité de calorique fait par l'organisme pendant ce temps, c'est-à-dire à l'ascension thermométrique; s'il est vrai qu'une température persistant deux heures à 40 degrés exige moins de combustions organiques qu'une température qui s'élève en deux heures de 37 à 40 degrés, n'y a-t-il pas là, dans ces oscillations thermométriques auxquelles le fébricitant est soumis, une cause active de procès d'oxydation? N'est-on pas induit à penser que le travail de dénutrition des tissus, qui aboutit aux dégénérescences parenchymateuses, l'usure fébrile doit être singulièrement activée ?
L'observation clinique démontre que ces craintes ne sont pas fondées : L. Schrœdcr a constaté que l'urine des jours où les malades prenaient des bains contenait moins d'urée que celle des jours où ils n'en prenaient point. Ce qui est certain, c'est que, à la suite des bains, les malades ne maigrissent pas davantage, ils ne deviennent pas anémiques, la dénutrition ne s'empare pas d'eux; au contraire, les organes et les tissus restent mieux nourris, les dégénérescences parenchymateuses sont moins actives, le cœur notamment ne se ramollit pas comme chez les typhoïdes qu'on laisse brûlés par la fièvre. C'est donc à Tobservation clinique quil faut en appeler; les théories physiologiques de la calorification sont trop mal assises encore pour que sur elles seules on puisse édifier une pratique rationnelle.
Nous avons cherché à établir que la fièvre seule ne suffît pas à expliquer ni les manifestations nerveuses graves, ni les altérations organiques rapides de l'affection typhoïde. L'améhoralion souvent si remarquable des symptômes nerveux qui succède aux bains froids, ne me paraît pas due exclusivement à l'abaissement de température; il m'a semblé que la digitale, mêiPiC lorsqu'elle produit une défervescence complète, n'amende pas au môme degré les troubles fonctionnels du système nerveux. Faut-il admettre que l'action du froid sur la périphérie des nerfs a pour conséquence une modalité favorable imprimée aux fonctions des centres nerveux ?
Nous avons attribué à l'infection plutôt qu'à la fièvre le rôle prépondérant dans la genèse des troubles nerveux et organiques. Les bains froids n'ont évidemment aucune mùacnce directe sur l'agent infectieux, sur le poison typho-
DES BAINS FllOIDS. — CONTRE-INDICATIONS. 481
i;èiic. Comment expliquer dès lors l'iiLilllé des bains froids qui n'iigissent que sur l'élément fièvre, lequel, nous pensons contrairement à l'école do Liebermeister, ne joue qu'un rôle secondaire? On peut supposer que le principe infectieux agit plus activement à la faveur d'une température élevée; que, semblable aux autres ferments, le ferment morbide de la fièvre typhoïde a besoin, pour réaliser des transformations chimiques ou biologiques, d'une certaine chaleur. Si on refroidit le milieu fermentescible, le travail de fermentation pathologique s'arrête ou diminue. C'est à peu près la doctrine de Brand, à laquelle nous sommes ramenés par l'observation attentive des faits; nous constatons que l'infection typhoïde évoluant sans fièvre ou avec moins de fièvre, grâce aux bains froids, produit moins de désordres nerveux et nutritifs; nous savons, d'autre part, que la fièvre seule ne suffit pas à expliquer ces derniers; nous concluons que l'infection s'associe à la fièvre pour les réaliser, et qu'en supprimant l'un ou l'autre de ces éléments, on diminue l'activité du travail destructeur. Comme contre-indication à l'emploi des bains froids, on signale : l^une faiblesse excessive du malade, et surtout une grande faiblesse cardiaque ; lorsque les extrémités sont déjà froides parce que le cœur n'envoie plus le sang jusqu'à la périphérie, il peut être dangereux d'augmenter encore davantage les difficultés de la circulation périphérique. L'engouement pulmonaire, la pneumonie, la bronchite typhoïde ne contre-indiquent pas les bains froids lorsque le cœur fonctionne bien. On pourrait croire que le refoulement du sang à l'intérieur, produit par la contraction a frifjore des vaisseaux de la surface, détermine des congestions viscérales et aggrave l'hyperé-
mie et rinflammation broncho- pulmonaire existantes. L'observation prouve qu'il n'en est rien : les lésions pulmonaires de la fièvre typhoïde semblent, au contraire, favorablement amendées par les bains froids. Les faits que nous avons rapportés viennent à l'appui de ce que j'avance.
2" La contre-indication principale, c'est Thémorrhagie ou la perforation intestinale, ou bien le développement de symptômes abdominaux graves de nature à faire craindre ces complications. Il paraît incontestable que les mouvements imprimés au malade pour le mettre au bain et le remettre dans son lit peuvent favoriser l'hémorrhagie ou la perforation d'ulcérations intestinales profondes. Mais est-il vrai que, d'une manière générale, la nouvelle méthode ait eu pour résultat d'augmenter la proportion des hémorrhagies intestinales dans la fièvre typhoïde, comme beaucoup de médecins l'ont prétendu? Voici les faits :
Liebermeisler, avant Ihydrothérapie, avait eu, surSGIcas, 72 fois cette complication, soit 8,4 p. iOO; depuis les bains froids il l'a eue, sur (S82 cas, 55 fois, soit G, 2 p. 100. Donc, la fréquence des Iiéniorrliagies aurait plutôt diminué qu'augmenté à la suite des bains froids. Immermann à Bàle eut, en 1872, sur 116 cas traités par les ij.iins, G hémorrhagies, soit 4, 1 p. 100. \Yunderlicli fils rap[)Oi toque, à la clinique de son père, de i8G8 à 1872, 253 cas de fièvres ty- I Iioïdes furent traités, dont 155 par l'hydrothérapie; ^ur cos253 ras, il y eut 18 hémorrhagies intestinales, c'est-à-dire 7,1 p. 100; sur l's 155 traités par les bains, il y eut IG hémorrhagies, c'est-à-dire 10,3 p. 100. Mais en analysant ces cas, on voit qu'ils ne se répartissent pas également sur la période de A ans d'observations; on observe 4 hémorrhagies en 0 semaines, puis 2 seulement pondant 3 ans, puis 12 on 0 mois; il semble, d'après cela, que la Iréquenco ou la rareté de cette complication soit liée au caractère générique de l'épidémie régnante.
Bœhm et Michel, sur 131 malades traités pendant la guerre à Nie