DE LA TYMPAMTE NEUVE USE
debout, OU mieux encore, lorsqu'elle veut prendre quelque nourriture, le ventre se ballonne, des hoquets et des vomissements surviennent, et la tympanite ne se calme que par le décubitus horizontal et l'usage de la glace à l'intérieur. S'agit-il de phénomènes purement nerveux , imputables à un certain degré d'hystérie dont la malade n'est pas exempte, ou faut-il voir dans ces symptômes l'expression d'un développement encore sourd de granulations tuberculeuses sur le péritoine? La question, malheureusement, depuis quelques jours, est tranchée dans ce dernier sens, car la malade maigrit et se cachectise avec rapidité, elle commence à avoir de la fièvre vespérale, et la palpation attentive de l'abdomen fait reconnaître un empâtement suspect dans le flanc gauche, oîi des anses intestinales sont très certainement accolées*.
Cette observation peut servir de transition entre la tympanite liée ù des lésions matérielles, et celles qui dépendent exclusivement d'un trouble nerveux : l'association de ces phénomènes est en effet assez commune, et l'interprétation de la valeur du symptôme ne peut être jugée que par la marche des accidents.
La tympanite est une des manifestations les plus fréquentes de l'hystérie, et elle est susceptil)le de se présenter avec des allures cliniques très différentes. Tantôt elle est partielle et se localise à l'estomac, voire môme à une anse intestinale isolée; tantôt, au contraire, elle est générale. Le plus souvcnl clh,' coïncide avec d'autres manifestations hystériques, ce qui rend le diagnostic aisé, mais parfois elle se montre comme symptôme exclusif de la névrose, et ce sont ces derniers cas qui ont donné et qui donnent journellement lieu à des erreurs d'interprétation.
Quand l'estomac est le siège spécial du méléorisme, il s'ensuit une voussure et une tension sous-diaphraginati<|ur
' La malade a succombé en effet, cinq semaines après, à une tuberculose
miliaire dilluse.
190 MALADIES DE L'LNTESTIN
susceptibles d'acquérir parfois un volume considérable. On se rend compte aisément que la tympanite est stomacale par la forme de la tuméfaction abdominale et la circonscription de la sonorité. La distension de l'estomac se produit, soit à jeun, soit après les repas ; elle n'est pas nécessairement en rapport avec le moment de la digestion ; parfois une impression morale, une émotion la fait naître, avec une soudaineté singulière : en quelques minutes l'abdomen se distend et provoque des étouffemenls ou des borborygmes. Il arrive fréquemment que les malades dans ces conditions se débarrassent en partie de leurs gaz, et soient sujets alors à des éructations incessantes qui se répètent pendant une ou deux beures. J'ai connu un jeune liomme qui, affecté de cette forme particulière de l'iiystérie, dut rester pendant plusieurs mois complètement privé de relations sociales mondaines, à cause des renvois bruyants qui s'écbappaient de son estomac météorisé. L'hydrothérapie et une saison à Fougues furent absolument inefficaces, et le malade, désespéré de sa situation, persuadé que ses digestions se faisaient mal et étaient la cause de ses gaz, se privait de nourriture et commençait à devenir sérieusement affaibli, quand un voyage avec un ami, en lui amenant une distraction salutaire et de la fatigue physique, fit disparaître complètement la tympanite. Depuis, ce jeune homme a eu d'autres manifestations nerveuses, mais jamais la flatulence gastrique n'a reparu.
Cette forme de tympanite stomacale coïncide parfois avec la conservation de l'appétit, mais c'est l'exception : le plus souvent elle entraîne avec elle de l'inappétence et des nausées, en sorte que les malades se soumettent à un jeûne volontaire préjudiciable à leur santé; d'autres fois, il s'y joint des vomissements tenaces, incoercibles, comme c^ux qui surviennent chez certaines femmes au début de leur grossesse ; circonstances fâcheuses qui provoquent rapidement l'amaigrissement et l'anémie chez les malades.
D'ordinaire la tympanite hystérique ne se borne pas à l'estomac et elle est générale. Elle offre alors des symptômes
DE LA TYMPAMTE .NERVELSE 191
caractéristiques que vous pouvez constater chez une femme en ce moment soignée dans le service et couchée au n'' 14 de la salle Delpecb.
La brusquerie du début tout d'abord a quelque cbose de spécial. En quelques secondes, le ventre se ballonne au point d'acquérir les dimensions d'un ventre de femme prête à accoucher, et cela pour des causes ordinairement légères, n'ayant aucun rapport avec des malaises digestifs véritables. Lorsque l'on recherche l'origine de ces tympanites subites, on retrouve presque toujours un point de départ psychique, une émotion, une contrariété, souvent une misère, une discussion des plus futiles: et ce n'est pas un des caractères les moins probants de la nature hystérique de l'affection que de voir la disproportion <{ui existe entre l'intensité du svmptôme et l'insignifiance de sa cause productrice. D'autres fois, le méléorisme survient à l'occasion d'une perturbation menstruelle, de l'arrêt des règles par exemple ; ou encore, à la suite d'un traumatisme ; mais le mécanisme est toujours le même ; ce n'est pas la suppression de la fonction ovarienne, mais le choc nerveux qui agit en pareil cas, de même que le traumatisme, souvent insigniliant par lui-même, ne produit d'eilet que par l'impression psychique qui l'accompagne.
La nature nerveuse de ces tympanites est d'ailleurs prouvée, la plupart du temps, par une série de symptômes accessoires qui sont comme la signature de l'hystérie, et constituent les stigmates de la névrose ; ce sont tantôt des anestliésies partielles ou diffuses, tant(M dr< zones d'iiypéresthésie, des points névralgi(jues, des troubles visuels fonctionnels, du rétrécissement du champ papillaire: je n'insiste pas sur ces signes que vous connaissez bien, et (jui, dans l'espèce, ont une valeur diagnosli(|ne décisive. .Mais il ne faul j);is oublier qu'ils peuvent mancpier, et (|ue la lyin[)anile est parfois la sîuile manifestation de la névrose.
Les caractères locaux de la tympanite hystérijjue son! fort variables. Tantôt elle s'accompagne d'un cortège de troubles
fonctionnels intenses : douleurs abdominales vives, hypéresthésie cutanée intolérable, anxiété respiratoire, sensation de défaillance et de lipotbymie. Le plus souvent, elle est au contraire indolente, malgré le degré considérable de la distension intestinale, et c'est un des caractères les plus frappants de la névrose de voir un météorisme véritablement excessif ne produire que des malaises insignifiants. Dans ce cas, il est probable qu'il existe une véritable anesthésie des parois abdominales aussi bien que des tuniques intestinales en même temps qu' une paralysie motrice, en sorte que les gaz subissent une expansion pour ainsi dire indéfinie, sans trouver de résistance ni dans la contraction musculaire, ni dans la sensibilité spéciale de l'intestin. C'est le même pbénomène, vous le savez, qui cbez certaines hystériques donne lieu à des rétentions d'urine considérables sans provoquer de douleur : la vessie est paralysée en même temps qu'anesthésique.
Dans cette forme de tympanitc, la flaccidité des parois abdominales est la règle, et si tendues que soient les anses intestinales, il est possible de les déprimer par la palpation méthodique du ventre. Mais il n'en est pas toujours ainsi ; et il y a une variété de tympanite nerveuse qui se complique constamment d'une véritable contracture musculaire. Au lieu de la souplesse delà paroi abdominale, on trouve l'abdomen dur, uniformément bombé, beaucoup moins saillant en général que dans les formes flaccides, et donnant l'impression d'une masse sohde de consistance ligneuse. Les anses intestinales sont comme immobilisées et refoulées vers la colonne vertébrale, le diaphragme est égalementcontracturé, en sorte que les dernières côtes sont fixes et que la respiration se fait presque exclusivement par les côtes supérieures. Il en résulte une dyspnée particulière caractérisée par la fréquence des respirations et la difficulté d'expansion du thorax, et s'accompagnant fréquemment d'une sensation de constriction fort pénible.
La marche de la tympanite nerveuse est éminemment va-
DE LA TVMI'ANITE NERVEUSE 193
l'iable. Tantôt c'est un phénomène fugace, disparaissant au ))Out de quelques heures, de quelques jours au plus, mais susceptible de se reproduire inopinément, sous l'influence de la moindre cause occasionnelle. Tantôt, au contraire, elle met un certain temps à se constituer; mais, une fois étabhe, elle peut persister indéfiniment, sans donner lieu du reste ordinairement à des troubles fonctionnels sérieux. La seule conséquence de cette atonie intestinale chronique, outre le météorisme abdominal, est la constipation, qui est toujours très prononcée et qui dure des semaines et des mois. Chose remarquable, malgré les accidents de coprostase qui théoriquement devraient être la conséquence de cet état de l'abdomen, il est exceptionnel de rencontrer des troubles fonctionnels sérieux. Les malades ne souffrent pas de cette rétention anormale des matières fécales, elles n'ont aucun signe de résorption septique et souvent s'arrangent fort bien, en apparence du moins, de n'aller à la garde-robe qu'une fois tous les dix ou douze jours.
Dans ces formes chroniques de tympanite, la démarche des malades devient caractéristique. Il se produit une véritable lordose, avec renversement en arrière et incurvation de la colonne vertébrale, tandis que le ventre proémine on avant, comme celui des femme.s arrivées au terme de leur grossesse. Cette apparence peut tenir simplement à la position instinctive que prennent les malades pour garder leur centre de gravité et ne pas être entraînées en avant : il est possible également, comme le soutient un médecin allemand Krukenberg', qu'il y ail une parésie plus ou moins complète des muscles abdominaux avec ou sans contracture des muscles spinaux postérieurs. Dans quelques cas, il est certain (jue le diaphragme intervient pour exagérer, par sa contracture, la tympanite abdominale : le muscle contractui-t' r('[)0usse en bas et en avant la masse des intestins, et accroît la saillie du ventre. Ce fait a été mis en relief de la façon la
' Krukenhii;:. 7^nr K'-nntniss dcr fiystcrisrhen Vhanloinijcschwulslc (Aicli. f. (iynœUol. lid XXIII. lielt I, 1884).
CLl.MQUE MKUKULE. — T. II. 1 ^J
plus précise par M. Potain, dans son Enseignement clinique, et il a été confirmé depuis en Allemagne par les recherches deTalma', qui a montré que la contracture pouvait même se localiser à certains groupes de muscles de la paroi abdominale.
La connaissance de ces particularités est importante à retenir, car la tympanite hystérique peut revêtir des allures cliniques bien difl'érentes, qui mettent le médecin parfois dans un grand embarras.
Il peut se faire, tout d'abord, qu'une paralysie des membres se développe en même temps que la tympanite abdominale, et simule, à s'y méprendre, le tableau d'une paralysie organique à lésions spinales, alors qu'il ne s'agit que d'une paralysie hystérique étendue aux viscères abdominaux.
Dans les conditions habituelles, l'erreur est en général facile à éviter, les paraplégies d'ordre purement nerveux s'accusant surtout par des phénomènes d'anesthésie profonde, la perte du sens musculaire et de la sensibilité articulaire, alors que les symptômes d'atonie musculaire sont incomplets et relégués au second plan. La marche des accidents, leur début brusque sous l'influence d'une cause morale ou d'une suppression de règles, l'absence de troubles trophiques et d'amaigrissement, sont encore autant d'indices qui permettent d'éliminer l'hypothèse d'une lésion destructive de la moelle.
Parfois cependant, ces signes différentiels manquent, et le tableau clinique est identique à celui d'une myélite transverse. J'ai observé en 1874, quand j'avais l'honneur d'être l'interne de M. le professeur Potain, le fait suivant, que je n'oublierai jamais, parce qu'il induisit complètement en erreur ce maître éminent. Une jeune femme de vingt-trois ans, figurante dans un théâtre de second ordre, et, comme telle, suspecte de syphilis , bien qu'elle n'en présentât aucune trace évidente, est amenée à l'hôpital Necker avec une para-
^ Talma. lur Keimtniss dcr Tympunilis (Berl. Kliii Wocli., p. 3G9, juin 1886).