FAUSSES MALADIES DU SEIN
ce souffle cardiaque pour un signe de lésion organique (lequel, dans l'espèce, serait un rétrécissement de l'orifice aortique), alors qu'il n'y a pas d'antécédent de rhumatisme ni d'aucune des affections qui engendrent les lésions du cœur ; que la malade est fort jeune et que sa menstruation se fait mal.
D'ailleurs, l'état névropathique de cette femme se manifeste d'une façon bizarre ; elle est hystérique sans avoir jamais eu d'attaque, mais elle présente une anesthésie complète de toute la moitié droite du corps. Je dis anesthésie complète, attendu que cette jeune malade n'a pas seulement perdu la sensibilité de sa peau, mais celle de ses muscles ; et non seulement la sensibilité de ses muscles, mais celle de toutes les parties constituantes de la moitié de son corps. Elle est comme si elle n'était que la moitié d'elle-même. De sorte qu'ayant perdu cette merveilleuse synergie, véritable consensus unus, conspiratio una musculaires, en vertu desquels nous contractons, à un moment donné, et pour un acte volontaire, tout un système de muscles au degré où nous le voulons, de la façon que nous le voulons, et avec la conscience de l'action de ces muscles et de leur situation dans l'espace, elle est, comme les ataxiques, incapable de mouvoir les membres de la moitié droite de son corps dans l'obscurité, ou de leur faire pxôruter rigoureusement les mouvements qu'elle désire. Elle est de plus hors d'état de les retrouver lorsqu'on lui ferme les paupières, et sa main gauche hésite longtemps alors à la recherche de sa main droite, qu'elle ne parvient môme à découvrir qu'en allant de la poitrine à l'épaule et en suivant de celle-ci toute la longueur du bras. Quant à l'analgésie, elle n'est pas moins évidente que l'anesthésie. Vous m'avez vu maintes fois traverser, à l'aide d'une grosse épingle, un espace interdigital, sans que la malade, qui me regardait faire, sourcillât seulement.
Pour la névralgie intercostale gauche, je vous en ai démontré l'existence en portant le doigt au-dessous du mamelon, au niveau du point où vient battre le cœur, et en appuyant vivement; la malade poussait aussitôt un cri de souffrance ; j'avais pressé sur le point douloureux antérieur du cinquième espace ; la même exploration donna le môme résultat pour le sixième. Il en fut ainsi pour les points postérieurs d'émergence des cinquième et
sixième nerfs intercostaux gauches ; et enfin, vous avez pu voir, comme complément d'instruction, que les quatrième, cinquième et sixième apophyses épineuses souffrent à la pression.
Ainsi, cette jeune fille, entrée pour une « maladie douloureuse du cœur », n'a qu'une fausse maladie du cœur. Elle a, en réalité, les palpitations de l'anémie, une névralgie intercostale de môme origine chez une personne nerveuse, et elle souffre de ses palpitations, parce que son cœur vient battre contre une paroi douloureuse.
Mais comme il y a de fausses maladies du cœur, de même il y a de fausses maladies du sein. Vous savez que le cancer de la mamelle est pour certaines femmes l'objet d'une terreur constante. Elles ont vu succomber à cette horrible affection quelqu'une de leurs compagnes, et elles redoutent pour elles le même sort. Que, dans cet état de préoccupation sans relâche, une douleur vienne tout à coup se faire sentir sous le sein gauche; que cette douleur exacerbante simule la douleur lancinante du cancer, et voilà le feu mis aux poudres. On porte avec anxiété la main sur sa mamelle, et la pression semble augmenter la douleur; on palpe la mamelle en tous sens, et l'on finit par trouver en un point un lobule plus volumineux et plus dur : « C'est là qu'est le mal ! » Et l'on s'en vient tout éplorée vous annoncer cette affreuse nouvelle qu'on est atteinte d'un cancer au sein ! Vous examinez alors de sang-froid la prétendue tumeur, et vous découvrez ce qui est : ou un lobule plus gros ou plus consistant •que les autres, sans avoir la dureté du squirrhe ; ou ce que Velr peau a appelé la tumeur adénoïde du sein; en tout cas, rien de lamentable. Puis vous appuyez un peu plus bas, au-dessous du sein, cette fois, et vous trouvez aussi de la douleur ; vous découvrez également des points douloureux latéraux et postérieurs dans les espaces intercostaux correspondants. Enfin, sans aucune précaution oratoire vous exercez une pression suffisamment énergique sur une des apophyses épineuses de ces espaces, cl la malade bondit en se récriant; votre diagnostic est fait : il n'y a pas de maladie du sein ; c'est encore d'une névralgie intercostale qu'il s'agit. Vous pouvez parachever votre diagnostic et vous
ZONA. 4 09
expliquer en même temps l'erreur de voire malade, en pinçant légèrement la peau au niveau des points intercostaux douloureux, car vous constatez alors l'hyperesthésie cutanée des régions en proie à la névralgie. Vous comprenez que, ces points douloureux une fois découverts, vous finirez par convaincre la malade que ce n'est pas la mamelle qui souffre, mais la peau de celle-ci; et par lui faire entendre qu'elle a une névralgie, qu'elle est une femme nerveuse : ce qui, pour certaines dames, n'est pas autrement désobligeant et leur donne, à leurs propres yeux, je ne sais quel cachet de bonne compagnie.
Voilà donc comment, de proche en proche, la constatation d'un point de côlé à la région du cœur ou à celle de la mamelle vous a permis de chasser l'erreur de l'esprit de vos malades et de les rassurer; de découvrir ensuite derrière ce symptôme douloureux l'affection générale d.ont il est l'expression, anémie ou nervosisme, et de trouver enfin la cause de ceux-ci, soit dans une infraction à l'hygiène, soit dans la perturbation fonctionnelle ou la lésion d'un viscère important. Vous aurez donc à instituer une médication mixte, celle du symptôme et celle de l'affection protopathique.
Mais si les névralgies intercostales peuvent conduire, les malades à l'erreur, elles peuvent parfois, au contraire, mener le médecin à la découverte d'une affection toute locale de la paroi thoracique.
Ainsi vous aurez l'occasion de voir des individus, et jeregrette de n'en avoir pas à vous présenter, qui, après un léger malaise général, ou même sans malaise appréciable, éprouvent une vive douleur de côté, entraînant parfois une certaine gêne des mouvements respiratoires. Cette douleur existe souvent du côté droit. Faisant alors un diagnostic anticipé : « N'avez-vous pas des groupes de boutons de ce côté ? leur dites-vous. — Oui, vous répondent-ils; et comment le savez-vous?» Ces gens-là ont un zona
Idiopathique, le zona est douloureux, mais sans l'être autant que s'il survientchez un rhumatisant et surtout chez un dartreux Dans ces derniers cas, les recherches contemporaines tendent à démontrer qu'il y a lésion des ganglions intervertébraux et des
nerfs qui en émanent ; de telle sorte que la souffrance est alors l'expression de cette névrite, et l'éruption un trouble local de la nutrition consécutif à celle-ci. Ce qui est certain, c'est que l'éruption suit le trajet d'un nerf en souffrance, et que les vésicules se groupent en îlots au niveau des foyers de douleur. Or, voulezvous vous convaincre que ce n'est pas la peau qui souffre parce qu'elle est le siège d'une éruption, mais lenerf qui est au-dessous? Déplacez-la enla faisant glisser, et comprimez l'espace intercostal en appuyant sur de la peau saine ; votre pression est douloureuse comme devant, et puisque ce n'est que le nerf qui a été presse, il est bien évident que la douleur siège dans le nerf.
Mais ce qui le démontre encore davantage, c'est qu'un certain nombre de ces malades voient, au bout d'un temps parfois assez long (deux à trois semaines, par exemple), leurs vésicules d'herpès à éruptions successives se dessécher enfin, des croûtes les remplacer, puis tomber à leur tour, et néanmoins les douleurs persister en prenantmême, chez quelques-uns, de cruelles proportions. Et cela dure ainsi pendant des mois, surtout chez les vieillards.
A ce sujet, laissez-moi terminer cette leçon par le récit d une conversation qui avait lieu entre deux hommes également illustres ; l'un, c'était mon maître Trousseau ; l'autre, un de ncs plus grands orateurs politiques, en même temps qu'il est notre grand historien national. «Docteur, disait celui-ci à son médecin et ami, depuis de longs jours je souffre atrocement de la pod trine; c'est un zona, je le sais ; je sais aussi que vous allez me dire, pour me consoler, que « c'est nerveux » et que cela ne compromet aucune des grandes fonctions de l'organisme ; mail enfin je souffre et voudrais être soulagé, car je ne puis travailler, il me faut absolument préparer mon discours du budget. Votre discours du budget! repartit Trousseau ; mais la sesswfl législative est à peine commencée, et quatre grands mois vouï cparent encore de la discussion de ce budget. Est-ce . donc - > que vous improvisez vos discours ? - Ah ! mon ami, dit 1 o, ateur, on n'improvise que le bavardage ! »
Je ne vous ai parlé jusqu'ici que de points de côté sans lièvre; je vous entretiendrai dans ma prochaine leçon de ceux que fièvre accompagne.
PLEUnODYNIE.