ENCORE LA VIEILLESSE ET L'ENDARTËRITE
nos sensations tactiles, vous montrent la différence du pouls de la radiale droite et de la radiale gauche, qui n'est, pour ainsi dire, qu'une ligne tremblée; et néanmoins dans tous deux vous pouvez encore distinguer le plateau de l'athérome.
Mais ce n'est pas tout : cette femme était en proie à une dyspnée qui ne dépendait pas seulement de la rigidité thoracique (laquelle gênait mécaniquement l'ampliation de la poitrine), mais aussi de la douleur que la malade ressentait à la base de la poitrine, surtout du côté gauche; douleur rayonnant en des points spéciaux qui sont ceux de la névralgie diaphragma tique, et principalement le cou et l'épaule. Douleur des deux phréniques, seconde raison pour soupçonner un anévrysme de l'aorte.
Que si, maintenant, vous percutiez la poitrine, vous la trouviez partout sonore : à droite comme à gauche, en avant comme en arrière, sauf à la hauteur des fosses sus et sous-épineuses gauches, où l'on constatait une certaine matité. Eh bien, dans cette poitrine si sonore, le murmure respiratoire ne s'entendait qu'à droite; le côté gauche était absolument silencieux. Qu'était-ce à dire? Puisque la sonorité persistait, c'est donc que le poumon gauche avait conservé son élasticité et ses autres propriétés physiques ; c'est donc qu'il était resté perméable ; mais, puisqu'il était muet à l'auscultation, c'était donc que l'air n'y pénétrait plus. Or, si l'air n'y pouvait pénétrer, c'était vraisemblablement par suite d'un obstacle situé sur les voies de l'air.
L'obstacle ne devait pas comprimer la trachée-artère, car le poumon droit respirait; donc, enfin, la compression ne devait porter que sur la bronche gauche, et sur la totalité de celle-ci, puisque le poumon était muet dans toute son étendue. C'était là une troisième et puissante cause de dyspnée ; mais c'était aussi une troisième et non moins puissante raison de soupçonner un anévrysme de l'aorte; j'ajoute que, seule, elle est suffisante pour vous déterminer à chercher obstinément celui-ci, et môme à l'affirmer, en l'absence de tout autre signe physique (étant donnée d'ailleurs la sénilité de l'individu et de ses vaisseaux). En voici une preuve tirée de mes notes d'internat :
Un jour, dans le service de Monneret, dont j'étais l'interne, une femme d'un âge déjà avancé entrait pour de l'oppression 'sans
douleur ni paroxysmes : elle était simplement oppressée. Cherchant la raison matérielle do ce trouble fonctionnel, je ne trouvai rien que ceci : absence complète de murmure respiratoire à gauche avec conservation de la sonorité de ce côté de la poitrine. J'en conclus à la compression de la bronche gauche et j'attribuai la compression à un anévrysme de la courbure de l'aorte, en raison de la vieillesse du sujet. Mais il n'y avait absolument aucun autre signe d'anévrysmc de l'aorte : ni dilatation de la portion ascendante du vaisseau, ni souffle, ni battement, ni douleur. Mon chef n'accepta pas mon diagnostic, et les externes firent de môme, par discipline. Je n'en persistai pas moins, et j'avais raison. A quelque temps de là, cette femme succomba à une hémoptysie foudroyante, et nous trouvâmes à l'autopsie une tumeur anévrysmale du volume d'une grosse noix, située à la courbure môme de la crosse (loi des courbures), et qui avait aplati la bronche gauche. C'était la rupture de cette tumeur dans le tuyau bronchique érodé qui avait déterminé l'hémoptysie. Quant à l'aorte ascendante, elle était athéromateuse et un peu dilatée seulement. Il y avait des plaques calcaires au niveau des éperons d'origine des vaisseaux. Mais l'anévrysme de la courbure était le seul qui existât. Que ce fait vous rappelle donc la valeur du signe (absence de tout murmure respiratoire à gauche, avec persistance de la sonorité thoracique) ; je ne vous l'ai cité que pour cela.
Ainsi nos soupçons allaient s'accumulant, et nous pouvions déjà affirmer l'existence d'un anévrysme de l'aorte chez la malade du n° 17 ; nous pouvions plus encore, car, bien que nous n'en eussions jusque-là aucune preuve directe, nous pouvions préciser le siège même de la dilatation du vaisseau. En effej puisque d'une part le pouls radial gauche était nul, et que, d'autre part, le poumon gauche était silencieux, cest quilJ avait obstacle tout à la fois à la pénétration du sang dans e vaseau et de l'air dans le poumon; c'est-à-dire vraisemblaMenu compression de l'artère sous-clavière gauche et de la bronche correspondante; donc la tumeur anévrysmale devait siéger a a crosse môme de l'aorte et être assez volumineuse : ce qui expUI quait la matité des fosses sus et sous-épineuses de ce côté. U vous verrez combien l'autopsie devait nous donner raison.