LA SCIENCE MODERNE ET LA TRADITION
on est toujours le disciple de quelqu'un ou le- serviteur d'une idée. La doctrine contemporaine est celle de l'anémie ; elle régente la thérapeutique à Paris et la régente fâcheusement (1).
Il y a là une interprétation malheureuse et inconséquente des recherches hématologiques d'Andral et Gavarret. Voyant l'anémie partout, on a frappé de réprobation la doctrine qui, parce qu'elle versait le sang, paraissait devoir tendre à anémier davantage, et l'on n'a pas pris garde que la doctrine opposée pouvait conduire à ce même résultat, en prolongeant la maladie ou en la laissant s'aggraver.
Les analyses d'Andral et Gavarret prouvaient ce qu'elles pouvaient prouver, à savoir, que les « gens d'hôpital » sur lesquels on faisait les recherches sont loin d'avoir un sang riche en globules, et elles ne prouvaient que cela. L'erreur a été de leur faire dire plus ou autre chose, de transporter immédiatement dans le champ de la pratique médicale ce qui n'était encore que du domaine de la physiologie. On a été de la sorte et trop vite et trop loin.
Il n'y avait rien là qui pût autoriser à considérer comme irrationnelle et malfaisante la pratique traditionnelle de la médication antiphlogistique dans les phlegmasies, et spécialement dans celles de poitrine. Ce qui était parfaitement irrationnel, c'était précisément la conclusion déduite des expériences physiologiques : on n'avait pas logiquement ce droit-là; nous verrons dans un instant si, pratiquement, on l'avait davantage.
Un des plus grands malheurs de la science médicale contemporaine, c'est qu'elle soit exclusivement faite avec des matériaux d'hôpital et par des jeunes gens; avec des matériaux d'hôpital et d'hôpital de grande ville, c'est-à-dire avec des malades appartenant à une population malsaine et tout à fait spéciale, dégradée par la misère, les privations ou les excès; population qui n'est en
(1) Voir, 9ur les conséquences déplorables de la doclrine aussi exclusive qu irrationnelle de l' Anémie, t. I, leçon XXXII, sur le Traitement des Pneumb- "mes; et t. Il, leçons sur les Maladies puerpérales, la fréquence croissante de 1 tclampste, résultant des théories erronées sur l'anémie de la femme grosse comm, de l'hygiène ainsi que du Lraitement fâcheux qu'on y oppose 'iléons LXVII LXVIII, LXIX et LXXI). Voir aussi irait Lent de Z Fié fuerpérole (leçon LXXX). Aliène.
peter.- Clin.méd. 3° édit. , .to
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rien comparable.à celle des hôpitaux de petite ville, encore moins l à celle des campagnes. Conclure des uns aux autres est donc le comble de la déraison ; c'est cependant la tendance du jour.
J'ajoute que la science est actuellement faite par de tout jeunes gens, à peine sortis de l'École et dont l'expérience est doublement insuffisante, puisqu'elle n'a le contrôle ni de l'âge ni de l'observation dans un milieu dilférent de celui de l'hôpital. Aussi notre époque a-t-elle vu le triomphe de ce qui est matériel en médecine : la séméiotique, l'anatomie pathologique et l'expérimentation physiologique :
La séméiotique, depuis les minuties de l'auscultation et de la percussion (minuties qui ont leur application, mais restreinte), jusqu'à la thermoscopie, la sphygmographie et la laryngoscopie. La chose étant bien autrement facile de plonger un thermomètre dans l'aisselle, ou ailleurs, et de faire des zigzags qu'on appelle des courbes thermométriques, que d'accumuler lentementles observations de malades, d'examiner scrupuleusement l'état général, d'analyser avec sagacité les éléments morbides des cas observes, d'en déduire les indications thérapeutiques, de comparer les malades d'une époque ou d'un milieu donnés à d'autres malades observés à une époque ou dans un milieu différents;
L'anatomie pathologique, et surtout la micrographie, chose nouvelle, dont l'observation est facile, ne demande que de la patience et du loisir, peut se répéter commodément au logis un arand nombre de fois dans un court espace de temps, et est bien autrement aisée que l'observation des vivants, subordonnée aux éventualités les plus diverses, de temps, de lieu et d'occas.on;
L'expérimentation physiologique, qui ne prouve le plus habituellement que pour l'animal en observation el qui, maigre le paralogisme évident, n'en a pas moins conduit quelques-uns à conclure de l'animal sain à Y homme malade : de sorte que, de nos jours, nous avons la « thérapeutique par les animaux »!
Ainsi s'est produit ce fait étrange, que l'inspiration médicale est venue de partout ailleurs que des salles de clinique. G est à quoi je ne saurais souscrire ; estimant qu'il est aussi peu sage de se soumettre aveuglément à la tradition que de la rejeter sans examen, et par cela seul qu'elle est le passé.