FAITS DE GUÉRISON
s'affaissait, et cependant il fallait combattre la lésion pulmonaire sans affaiblir plus encore l'organisme. Mais pour relever les forces, il était nécessaire de s'adresser au tube digestif, affaibli lui-môme et devenu intolérant, ainsi que l'indiquaient l'anorexie, la diarrhée et le ballonnement du ventre.
Eh bien, ce fut ce mauvais état de l'appareil digestif qui constitua le plus grand péril, et mit le plus grand obstacle au traitement.
Assez peu soucieux de la lésion pulmonaire — contre laquelle j'employai quelques ventouses et un vésicatoire — je résolus de traiter la malade comme si j'avais eu affaire à une fièvre typhoïde; et, en fait, à cela près qu'il n'y avait certainement pas de lésion des plaques de Peyer, cliniquement et thérapeutiquement c'en était une : — je veux dire que l'organisme était ce qu'il est dans ia dolhiénentérie, et devait être traité de même sorte.
A ussi en raison de l'état de l'estomac fls-je administrer I gramme d'ipécacuanha. La malade prit dans la journée deux pots de limonade vineuse et quelques cuillerées de bouillon — elle n'en put avaler davantage. On appliqua cinq ventouses scarifiées au sommet droit.
Le lendemain, 2 février, l'état nauséeux était moindre, mais la diarrhée persistait avec la même abondance. Je prescrivis 10 grammes de sel de Sêignette.
Le 3, l'épanchement pleurétique a manifestement augmenté, la matité qui l'accuse occupe la moitié inférieure du côté droit de la poitrine : là matité absolue; souffle doux sur toute la ligne de contour avec broncho-égophonie. Matité moins dure au sommet, où se perçoit un souffle intense avec bronchophonie retentissante. L'expectoration est à peu près nulle, à peine un crachat sanglant et visqueux dans les vingt-quatre heures; l'oppression est extrême; la face est grippée, abdominale, la voix faible et plaintive ; le ballonnement du ventre contribue pour sa part à la dyspnée. Le pouls est petit et dépressible, à 120 ; la température du matin est de 39°,6, le soir de 40°,4. Ce fut la plus haute température. Voilà deux nuits qu'il y a du délire. | La veille, j'avais essayé de faire prendre une potion de Todd à 50 grammes d'eau-de-vie pour un julep de 120 grammes. Mais là peter. — Clin. mM. 3» êdit.
malade ne put la supporter, disant que cela lui brûlait la gorge. Pour provoquer l'expectoration, je donnai un julep avec 10 centigrammes de kermès, à alterner avec la portion cordiale des hôpitaux.
Le lendemain 4, la température est un peu moins forte, de 39 degrés le matin, et de 39°,8 le soir ; mais la faiblesse est toujours aussi grande, et l'anorexie persiste absolue ; la diarrhée continue et le ventre est encore très ballonné.
Je prescris de nouveau 10 grammes de sel de Seignette, du thé Chaud sans rhum, la malade ne pouvant le supporter, de la limonade vineuse, du vin de Bagnols et du lait comme nourriture, la malade se refusant à continuer le bouillon. Fomentations émollientes sur le ventre et lavements émollients matin et soir; vésioatoire en arrière et à droite sur la poitrine.
Sous l'influence du purgatif il y a cinq ou six selles fétides, puis la nuit se passe sans aucune garde-robe; c'estla première fois que la diarrhée a subi une aussi longue rémission. On a supprimé le julep au kermès. Le délire est tranquille ; la malade marmotte des mots sans suite une partie de la nuit, puis s'endort vers la matinée d'un sommeil assez paisible, à la suite duquel elle sue un peu. La température reste à 39 degrés le malin, à 39» ,5 le soir.
Le 6, la température est à 40 degrés le matin ; c'est le chiffre le plus haut qu'elle ait atteint dans la matinée. Je prescris de nouveau 6 grammes de sel de Seignette : il y a plusieurs garderobes coup sur coup, puis la diarrhée cesse le soir et toute la nuit : le soir la température baisse de 0»,5 et retombe à 39°,5.
Le 7 la température du soir n'est que de 39°,2; mais l'advnamie es't excessive, la langue et les lèvres sont recouvertes d un enduit épais, croûteux et noirâtre; le pouls est misérable, meculier. La malade prend à peine quelques cuillerées de lait : l| seule chose qui la soutienne, c'est un peu de pain trempe dans du vin de Bordeaux ; dans les vingt-quatre heures, il y a près d'un litre de vin absorbé sous forme de bordeaux, de bagnols. de vin de quinquina et de limonade vineuse.
Le 8 la plaie du vésicatoire se sphacèle et cause beaucoup M souffrance. J'ai ajouté à la ration de vin 250 grammes de catt noir; 5 grammes de sel de Seignette dans la journée.
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Le 9, au matin, le pouls tombe à 101 ; il est plus plein et n'est plus irrégulier;. la température à 37°, 4 (baissée de près de 2 degrés; le soir du 8 elle était à 39°, 2) ; le soir elle n'est que de 37", 8. Dans la journée de la veille il n'y a eu que deux garde-robes et deux autres dans la nuit. La langue est encore noire, mais elle a ' cessé d'Être sèche. Les crachats sont enfin plus abondants, rouilles et visqueux. II y a toujours du souffle en arrière, mais mêlé pour la première fois à des râles crépitants de retour.
L'amélioration se fait parallèlement du côté du ventre et de la poitrine; la fièvre est devenue momentanément presque nulle, et l'on peut enfin espérer la guérison. Cependant ce qui met un obstacle presque invincible au rétablissement, c'estl'impossibilité toujours aussi absolue de nourrir la malade : bouillons, potages, œufs h la coque, tout est refusé ; la malade ne se soutient que par le vin et le café noir ; le lait la dégoûte.
Le lendemain, 10 février, la température s'élève de nouveau, elle est de 38 degrés le matin, de 38°, S le soir; cependant l'amélioration persiste : il y a eu une sueur abondante et chaude pendant la nuit; la langue est toujours sèche et noire sur la ligne médiane, mais beaucoup moins que les jours précédents ; la pointe en est rose et humide ; la peau est fraîche et moite pour la première fois.
En avant et en arrière, au sommet, surtout en arrière, bouffées de râle crépitant, avec souffle persistant, mais moins intense et aux deux temps. Il y a toujours de la broncho-égophonie ; mais la matité de la base a presque disparu et la diarrhée a cessé ; trois garde-robes encore ont été rendues dans les vingt-quatre heures, mais les matières commencent à être moulées.
A partir de ce moment, le mieux s'accentue de jour en jour. Cependant la température reste toujours à 38 degrés le matin, à 38°, 4, 38°, G, le soir; ce n'est que le 18 qu'elle tombe le soir à37",6. Ce jour-là seulement la malade a mangé avec plaisir de la soupe et un peu de noix de côtelette : les jours précédents, depuis le 10, elle avail h peine pu prendre un œuf à la coque sans pain et un peu de bouillon ou de lait. Celle femme a été ainsi près de vingt-six jours sans pouvoir prendre de nourriture Ces! évidemmentau vin et a,, Cftfé noirqu'elle a dû de ne pas mourir
Les minoratifs ont également été bienfaisants ; chaque fois que le sel de Seignette fut pris, il y eut une diminution de la diarrhée et moins de fétidité dans les selles, en même temps que de la tendance au retour de garde-robes plus solides.
Vous remarquerez que la défervescence ne se fit en aucune façon brusquement ; que si la température baissa notablement « vers le quinzième jour de la maladie (9 février), alors que les troubles abdominaux surtout s'amendèrent, cependant la température resta fébrile huit jours encore (jusqu'au 16), et qu'ainsi la malade ne voulut pas se soumettre à la courbe idéale de la pneumonie.
Le traitement de la convalescence fut aussi laborieux que celui de la maladie ; l'appareil digestif était toujours des plus intolérants ; pour un peu la malade reprenait la fièvre ; il lui suffisait d'avoir mal ou péniblement digéré les quelques aliments choisis qu'elle prenait. Je la gardai ainsi cinq semaines encore (jusqu'au 19 mars), d'abord pour la guérir, ensuite pour vous faire voir que, dans ces mauvais états de l'organisme, « la convalescence est une maladie nouvelle » qui, pour être moins véhémente que la maladie première, ne demande ni moins de soins ni moins de prudence. Et j'espère que ce cas remarquable vous aura démontré que le pneumonique est loin d'être guéri alors que sa pneumonie semble l'être.
D'ailleurs, pendant ces cinq semaines, nous pûmes voir combien la résolution de la phlegmasie fut lente à se faire ; le souffle bronchique fut jusque vers les derniers jours très -intense au sommet, et, lorsque cette femme nous quitta pour aller à l'asile de convalescence du Vésinet, on entendait encore un peu de respiration soufflante au niveau de la grosse bronche droite. La faiblesse était encore très notable.
Par un heureux hasard, le lendemain même de l'admission de cette malade (le 1" février), entrait dans notre service, pour y être couchée dans le lit voisin (au n° 4), une jeune femme, atteinte elle aussi de pneumonie du sommet droit. De sorte que, sans efforts, vous avez pu voir ce qu'entraîne de différence dans la marche comme dans la gravité d'une maladie, absolument semblable quant au reste, la différence de l'Age et de la constitution.
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Dans ce cas, en effet, la maladie était semblable en tant que lésion et que symptômes généraux ; clans ce cas également, il y avait état typhoïde et désordres intestinaux redoutables ; — mais la malade était beaucoup plus jeune d'âge et de vaisseaux, aussi guérit-elle et plus vite et plus facilement : l'organisme se prêtant au traitement et allant volontiers au-devant de la guérison.
Cette jeune femme avait vingt-cinq ans et élait cuisinière ; du 25 au 28 février elle ressentit un froid inaccoutumé; le 29, la sensation de froid devint beaucoup plus vive et, vers trois heures de l'après-midi, elle éprouva une syncope de dix minutes environ de durée. Revenue cà elle, elle demanda à être transportée de Neuilly à Paris, chez une de ses parentes, où elle arriva à six heures du soir. Durant le trajet, elle se plaignit d'un grand mal de tête, en même temps qu'elle éprouvait pour la première fois un point de côté qui l'empêchait de respirer .
Un médecin, appelé le lendemain, prescrivit contre cette maladie, qui s'annonçait si clairement par la douleur de côté et la dyspnée, des sinapismes aux jambes, un vomitif à l'ipécacuanha et un purgatif à l'huile de ricin ; il recommanda, en outre, de « faire suer la malade » . Si l'on reconnaît dans cette médication l'aversion à la mode contre toute émission sanguine, au moins ne peut-on pas accuser le médecin d'avoir négligé de faire feu des quatre pieds, en malmenant dans la même journée la peau qu'il rougissait et voulait faire suer, l'estomac qu'il faisait vomir et l'intestin qu'il voulait vider. Il n'oublia que les reins ! Peutêtre eût-il été plus simple de combattre la phlegmasie pulmonaire qui s'annonçait certaine, sinon par une saignée, au moins par des ventouses scarifiées, et l'état saburral par un vomitif ;— mais on ne s'avise jamais de tout.
: Malgré cette médication, le mal ne faisant que s'aggraver, la jeune femme se décida à entrer à l'hôpital le 1er février, quatrième jour de la maladie.
A la visite du soir, mon interne, M. L. Andral, constatait l'état suivant : grande prostration ; injection des pommettes ; rougeur de la langue à sa pointe, tandis que sa face dorsale est couverte d'un épais enduit saburral blanc jaunâtre; tremblement de la
langue; lièvre ardente, respiration anxieuse; pouls à 128; température à 40", 2; respiration à 32.
Soupçonnant une pneumonie avec état typhoïde, il ausculta la malade,' mais en arrière seulement, et négligea d'écouter dans l'aisselle, ainsi que je vous y engage toujours : il ne perçut aucun bruit morbide; néanmoins il fit appliquer le soir môme six ventouses scarifiées, en arrière et à droite, la malade accusant une très vive douleur de ce côté.
Le lendemain matin, 2 février, je constate l'existence d'une matité très dure sous la clavicule droite, et je perçois du souffle dans cette région, ainsi qu'au sommet du creux axillaire. Evidemment il y a de l'hépatisation du sommet pulmonaire droit, mais la lésion est très limitée. L'état général n'en est pas moins des plus sérieux : ainsi la fièvre est très vive, la température à 40°,1 ; la langue est sale, la diarrhée abondante, le ventre ballonné; la respiration est anxieuse, moins cependant que la veille, la toux fréquente et l'expectorai ion nulle. Je fais appliquer six ventouses scarifiées au-dessous de la clavicule (ce qui fait douze en dix-huit heures); je prescris une potion gommeuse avec 10 centigrammes de kermès ; 10 grammes de sel de Seignette, deux pots de limonade vineuse (un tiers de vin par pot) et des bouillons.
Dans la journée, la malade a eu des nausées; le purgatif a produit de nombreuses garde-robes ; quelques crachats visqueux, couleur reine-claude, ont été rejetés. La température était de 40 degrés.
Le 3, au matin, pouls à MO, température à 40",2; même état local et général. Limonade vineuse, thé, lait; potion au kermès, 10 centigrammes; vésicatoire sous la clavicule. Le soir, pouls à 120; température à 40°,8.
Le 4, môme état, môme prescription; je prescris de nouveau 1 0 grammes de sel de Seignette, qui balaye sans fatigue l'intestiti et fait cesser la diarrhée dans la nuit qui suit son administration. Température du soir à 40 degrés.
Le 5, la diarrhée reprend; la langue est toujours sale.de couleur blanc- jaunâtre; le ventre est ballonné, mais beaucoup moins que chez sa voisine de lit de douleur. 11 y a toujours du
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souffle au sommet en avant; en arrière, dans les i'osses sus et sous-épineuse, raies crépitants et souffle; expectoration peu abondante de crachats caractéristiques, un peu plus rouilles. Fièvre toujours vive; pouls à 124 ; température à 39°, 8 le matin ; pouls à 132 le soir et température à 40°, 8.
Jefais cesser le kermès ; fomentations émollientes et lavements émollients; lait à la discrétion de la malade.
L'état reste le môme jusqu'au 8, où il s'améliore notablement ; la diarrhée a cessé et la malade a bien dormi pour la première fois; il y a toujours du souffle en avant et en arrière; mais, en avant, on entend des râles crépitants de retour ; cependant le pouls reste encore à 104 et la température à 38 degrés.
Le 9, l'amélioration s'accentue davantage ; les cracha Ls sonl plus abondants et spumeux, sans coloration ; la nuit a été bonne, la température est tombée à 37°, 4 le matin, pour remonter, il est vrai, le soir, à 38°, 6.
Le 10, on ne trouve plus de souffle en avant ; il n'y a que quelques râles crépitants dans les grandes inspirations; on entend cependant du souffle en arrière, près du rachis. Les selles sont encore liquides, mais il n'y en a eu que deux dans les vingtquatre heures; pour la première fois, la malade demande à manger; le soir, la température est encore à 37°, 8 et le pouls à 120, mais la peau est fraîche.
A partir de ce moment, on peut considérer la malade comme guérie : la fièvre cesse, les signes locaux disparaissent assez rapidement ; cependant la faiblesse persiste à un assez haut degré pendant huit à dix jours, au bout desquels la malade commence à se lever. Le lor mars, c'est-à-dire dix-neuf jours avant sa voisine du n° 2, qui n'avait pas plus de lésion, mais beaucoup plus de maladie, la jeune femme du n° l quitte l'hôpital parfaitement guérie. Au moment de son départ, on trouve encore un peu de matité au sommet droit en arrière, avec respiration légèrement soufflante. ■
Vous remarquerez, je vous prie, qu'ici comme pour la malade pu n°2, il n'y eut pas de défervescence, mais que la température revint progressivement à son chiffre normal; vous remarquerez encore que la pneumonie ne suivit pas une marche cyclique.
Mais peut-être, après tout, les amoureux de l'expectalion en. accuseront-ils le traitement qui fut suivi ; à vous qui avez pu juger la nature et la gravité de ces pneumonies typhoïdes, de voir si la thérapeutique mise en œuvre n'a pas été pour quelque chose dans l'issue favorable de la maladie (surtout pour la femme du n° 2, qui fut si longtemps dans un état voisin de la mort). La « marche naturelle » de la maladie a sans doute été troublée, mais en ce sens qu'au lieu de conduire à la mort, elle ;i mené au rétablissement de la santé ; ce qui vaut bien la régularité d'une courbe thermométrique.
Sincèrement, vous avez vu quels ont été mes efforts thérapeutiques pour arriver à la guérison; je reviendrai plus spécialement sur le traitement de pareils malades dans des leçons prochaines, mais je veux terminer celle-ci par cette proposition qui indique nettement la nature et la gravité de la maladie : « La pneumonie du sommet est, le plus ordinairement, à un état général mauvais plus ou moins récent, ce que la twberculisation des sommets est à un état général chronique : un produit de cachexie. »