LÀ LÉSION N'EST PAS LA MALADIE
on a largement badigeonné la partie postérieure de la poitrine à la teinture d'iode. Voilà pour la lésion; pour traiter l'état général, j'ai continué l'usage du sulfate de quinine; j'ai fait prendre enfin, pour faciliter la disparition de l'épanchement, du chiendent miellé nitré et un julep à l'oxymel scillitique.
Eh bien! messieurs, je vous disais dans notre dernière séance de ne pas généraliser le traitement et de faire un peu ce que faisaient les anciens, qui, bien ignorants de la lésion, s'occupaient de la fièvre concomitante, de l'état inflammatoire, bilieux ou nerveux. Actuellement, au contraire, c'est de la lésion surtout qu'on se préoccupe.
La question est précisément de savoir si c'est un bien. Voyez vous, nous vivons trop sur cet apophthegme de Bichat : « Qu'est l'observation si l'on ignore le siège delà maladie? » Si cette proposition d'un jeune homme de génie, qui l'aurait sans doute modifiée s'il eût vécu davantage, nous a fait faire les plus magnifiques découvertes en anatomie pathologique et en séméiotique, on peut dire qu'elle nous a éloignés de plus en plus de la thérapeutique. En effet, je ne crains pas d'émettre ce qui va vous paraître d'abord le plus étrange des paradoxes : dans la plupart des maladies, loin d'impliquer l'idée de traitement, la notion de la lésion implique l'idée contraire; et par cette toute simple raison que nous n'avons le plus souvent aucun moyen direct d'agir contre la lésion; je dis la plus spécifique. C'est par l'intermédiaire d'un traitement général, par exemple, que l'on arrive à guérir la lésion quelle qu'elle soit de la syphilis, la lésion quelle qu'elle soit de la goutte.
Pour certains organiciens, ontologistes en ce sens, il n'y a pas de malades, il y a des maladies, et la maladie consiste en la lésion û'wi organe, autour duquel s'en groupent d'autres qui seraient absolument sains : ainsi dans la pneumonie, maladie pour eux des plus ontologiques, il y a tant de centimètres cubes d'un poumon atteints d'une lésion dont on peut maintenant dire au juste le degré pathologique, et c'est là tout. C'est au moins tout ce que peut leur apprendre la lésion. Combien grande est l'erreur! Tout est malade chez le pneuiimnique : le poumon est assurément lésé d'une façon matérielle, mais l'organisme est en totalité
troublé fonctionnellement. Et la lésion est si peu la maladie tout entière, que tel individu est malade au point d'en mourir avec une lésion pneumonique des plus restreintes, alors que tel autre supportera vaillamment une lésion géométriquement double ou triple en étendue. C'est affaire de vigueur primitive, ou de force actuelle de l'organisme; en d'autres termes, la maladie est bien plus dans l'état général, dans l'ensemble des symptômes, dans la fièvre concomitante, que dans les troubles fonctionnels produits par la lésion.
Pour moi, la lésion est à la matière ce que les symptômes sont aux forces — un effet de la maladie. L'anatomie pathologique l'a bien compris, puisqu'elle s'occupe des produits morbides. On ne guérit pas un produit; on ne s'attaque pas à un effet.
La pneumonie est une maladie de tout l'organisme avec altération locale du poumon : ce qu'il faut traiter, c'est l'état général ; c'est la fièvre concomitante (1) . Il faut donc agir de telle façon avec une pneumonie inflammatoire ou franche, de telle autre avec une pneumonie bilieuse, de telle autre encore avec une pneumonie adynamique ; j'en veux pour exemple le malade du n° 50, atteint de pneumonie adynamique, et le malade du n° 34, atteint de pneumonie bilieuse.
Quant à la lésion du poumon, ce que nous pouvons directement contre elle est peu de chose : tout au plus quelque saignée locale pour diminuer la douleur et anémier le parenchyme du poumon.
Tel malade a, je suppose, une portion de son poumon à l'état d'hépatisation rouge. A ce malade nous donnons du tartre stibié. « Tartre stibié, que me veux-tu? » — Quel rapport, en effet, je vous le demande, peut-il y avoir entre la molécule de tartre stibié et la molécule de fibrine infiltrée? Envisagée de la sorte, une telle médication n'est-elle pas des plus insensées? Et cepen- (1) En pleine Faculté parisienne, parlant au nom de cette Faculté - en plein triomphe de l'organicisme, de l'organicisme intolérant comme tout ce qui est vulsaire j'ai dit (c'était en 1 8G9) que la pneumonie était la « local.sat.on d une fièvre » (voir déjà plus haut, p. 731, 732 et 756, d'une part; ot plus loin, p. 778, Ere part). Or, cette doctrine, qui tend à prévaloir en .880 à Par, s, abrite du pavillon allemand! c'est à Jûrgensen qu'on attribue 1 honneur de réaction. Et toujours parce que « Nul n'est prophète en son pays. » Voir
dïïeurs, plus haut, p. 687, >* même doctrine de " ^ 9MnM°> ^ à propos de la pleurésie.)
PNEUMONIE BILIEUSE. 7til
dant elle a réussi; elle a réussi entre les mains d'un grand médecin, de Rasori, non pas parce qu'il y a lulte entre l'émétique et le tissu hcpalisé, mais parce que cet émétique absorbé produit un effet général qui est une dépression profonde des forces, une tendance syncopale , une diminution du calibre des vaisseaux, et, par suite, une anémie du poumon.
Mais vous employez, au contraire, un moyen en apparence bien différent : c'est une saignée que vous pratiquez. Espérez-vous ainsi soutirer la fibrine du poumon et prévenir l'hépatisation de celui-ci? Ce raisonnement de « bonne femme », je ne vous le prêterai pas. Et cependant la saignée produit un soulagement aussi rapide que considérable. Que s'est-il donc passé? Quoi? sinon que le malade a éprouvé une sensation de dépression qui pour quelques-uns peut aller jusqu'à la lipothymie ou à la syncope. 11 y a eu, comme tout à l'heure par le fait du tartre stibié, diminution du calibre des vaisseaux, pâleur de la peau et des extrémités; et puisqu'il n'y a pas de raison pour que ce qui a lieu dans le département de l'aorte ne s'effectue pas dans celui de l'artère pulmonaire, il y a probablement aussi pâleur du poumon et pâleur de la lésion. Ainsi, très indirectement, par la saignée comme par l'émétique, on a fait du bien au poumon malade; mais sans avoir pris souci de la lésion, dont on pourrait à la rigueur ignorer l'existence.
On a traité du même coup l'organisme et l'organe — modifié l'état inflammatoire et la lésion qu'il avait produite; mais cette médication n'est précisément valable qu'au cas de pneumonie franche ou inflammatoire; il s'en faut bien qu'ellejréussisse de même lorsqu'il y a état bilieux ou adynamique. Dans ce cas la médication doit être autre, et c'est ce que nous allons voir à propos des malades du n° 34 et du n° 50.
Le premier de ces malades est entré à l'hôpital avec une pneumonie dont je vais vous retracer rapidement l'histoire. 11 y a eu mardi huit jours, il a été pris dans l'après-midi de frissons accompagnés d'un certain malaise qui l'empêche de dîner le soir; remarquez bien ce point : il ne (Une pas. Il passe une nuit assez maussade ; puis le lendemain matin il se met à vomir. 11 ne vomit pas d'aliments, puisque nous remarquons qu'il n'a pas mangé
depuis près de vingt-quatre heures. Ce n'est donc pas là ce qui se passe assez souvent au début des pneumonies; ce ne sont pas ces vomissements de matières alimentaires que signalent les auteurs, et qui ne sont autre chose que des indigestions, le travail digestif étant brusquement suspendu par la (lèvre péripneumonique. Celui-ci, au contraire, qui n'a pas mangé, vomit de la bile; il a une anorexie absolue, la bouche amère et pâteuse, et déjà un état subictérique que lui l'ont remarquer ses voisins. Bientôt il présente les signes habituels de la pneumonie, dyspnée, point de côté à droite, etc.; je n'ai pas besoin d'insister.
Le jeudi, il a de la céphalalgie, et la douleur du côté droit s'étend et devient gravalive; enfin il expectore quelques crachats péripneumoniques.ll entre chez nous le lundi dans la journée, et c'est le mardi matin seulement que je le vois dans l'état suivant : Sa figure est jaune, de la teinte que vous lui pouvez voir encore aujourd'hui ; la conjonctive présente également une teinte jaune, qui, à l'heure qu'il est, a presque disparu. Sa langue est très sale, et recouverte d'un enduit limoneux. 11 éprouve une céphalalgie continuelle, une vive douleur à l'épigastre; l'hypochondre droit est également douloureux, en même temps que persiste à la base de la poitrine le point de côté caractéristique de la pneumonie. 11 y a 116 pulsations à la minute, et ce matin une température de 39°, 7 (bien près de 40 degrés), ce qui est une température très élevée. D'ailleurs, la peau est chaude et sèche: notez bien ce dernier point.
Voilà pour l'état général; voyons maintenant l'état local. En arrière, du côté droit, au niveau du lobe moyen, nous trouvons de la matité à la percussion; à l'auscultation, une crépitation circonférentielle, et, au centre de cette crépitation, un souffle d'une grande intensité, ainsi qu'une bronchophonie bien évidente. De plus, sur un point assez circonscrit, à la base, on trouve encore de la matité et tous les signes de la pleurésie de voisinage. Cet homme avait donc une pneumonie : rien n'était moins douteux; et le diagnostic s'autorisait encore de quatre ou cinq crachats rouillés, visqueux, un peu aérés, que le malade avait expectorés depuis la veille au soir.
Eh bien! c'était là ce qu'on aurait appelé autrefois une fièvre