‹ Leçons de clinique médicaleChapitre 264 sur 287 · PNEUMONIE BILIEUSE · texte numérisé non relu

PNEUMONIE BILIEUSE

bilieuse péripneumonique , ce qu'on appelle aujourd'hui une pneumonie bilieuse. Or, il y avait deux choses à considérer : d'une part, le poumon envahi par la phlegmasie; d'autre part, l'état général. Était-ce sur le point phlegmasie qu'il fallait diriger nos engins thérapeutiques? Était-ce, au contraire, à l'état général qu'il fallait s'adresser? Je pensai que ce dernier parti était le meilleur.

Voici donc, me plaçant à ce dernier point de vue, la médication que j'instituai, et qui ne date pas d'hier. Pour combattre l'état général, j'ordonnai un vomitif: ipéca, 1 gramme; tartre stibié, iO centigrammes, à prendre en trois doses. Puis, pour remédier aux vives douleurs qu'éprouvait le malade, je fis appliquer quelques ventouses scarifiées sur le point douloureux.

L'application des ventouses fut faite en premier lieu et amena une certaine diminution de la souffrance. A trois heures de l'aprèsmidi, on administra le vomitif, qui produisit son effet dans le courant de la soirée, et voici quels en furent les résultats : cet homme, qui, depuis le commencement de sa maladie, avait perdu le sommeil, dormit toute sa nuit; cet homme, dont la peau était sèche, fut pris de sueurs à ce point abondantes, que le matin, à son réveil, il fallut le changer de linge; de sorte qu'au moment de notre visite nous le trouvâmes dans l'état suivant : la figure était souriante, la langue nettoyée, l'appétit revenu ; aussi son premier mot fut-il de nous demander à manger; il n'y avait plus de douleur, ni à l'épigastre, ni à l'hypochondre. En d'autres termes, tous les symptômes gastriques avaient disparu, et le bien-être était tel, que le malade se croyait presque complètement guéri.

Mais avec tout cela qu'était donc devenue la lésion? Eh bien! messieurs, la lésion était un peu plus considérable que la veille, et sa détermination topographique était en contradiction absolue avec l'amélioration de l'état général. La matité était, en effet, plus étendue, et il en était de môme du souffle. Cependant je crus ne devoir instituer aucun traitement contre l'étal, local; je n'ordonnai pas môme de kermès. Je considérai le malade comme guéri, bien que la température fût encore de 39 degrés.

En effet, vingt-quatre heures plus tard, c'est-à-dire ce matin, la température est tombée à 37 degrés.

Ce fait prouverait une fois de plus, s'il en était besoin, que la lésion n'est pas la maladie.

Voici maintenant le fait du malade du n° 50; — il s'en faut bien que le cas soit semblable. La première chose que je remarquai en l'examinant fut qu'il avait le pouls dicrote; puis je fus frappé de son aspect, qui me fit dire aussitôt qu'il avait la figure d'un pneumonique, et j'ajoutai, en raison du dicrotisme du pouls qui accusait l'adynamie, que ce pourrait bien être une pneumonie du sommet. Alors vous m'avez vu percuter tout d'abord les sommets. En avant, je ne trouvai rien qu'un peu de matité au niveau de la clavicule du côté droit. En arrière, de ce même côté, je trouvai une matité considérable et un souffle intense : c'était bien là ce que je craignais.

Je vous ai dit déjà que la pneumonie du sommet se rencontrait le plus habituellement chez les vieillards ou chez des individus débilités; et que c'était là la cause de sa gravité. Or, cet homme de quarante-neuf ans est en réalité un vieil homme. Terrassier de son état, gagnant 3 francs par jour, et exposé à de fréquents chômages, il supporte les conséquences d'un état social misérable et a l'hygiène la plus déplorable. « Machine mal entretenue s'use vite; » aussi son organisme est- il celui d'un vieux ; l'âge réel est bien celui que l'on paraît avoir et non celui de l'extrait de naissance.

Le cas me parut des plus graves. Pour lui aussi, comme pour son compagnon de malheur du n° 34, j'instituai le traitement de l'état général, mais non pas avec le même succès. J'ordonnai du vin, des bouillons, du café enfin, pour relever cet organisme affaissé; mais tout cela ne fut pris qu'avec répugnance, par cuillerées seulement, et l'effet produit fut à peu près nul. Aussi voilà qu'hier soir M. Querlier a constaté des irrégularités du pouls à raison de 4 par quart de minute, alors que la température n'était pas extraordinairement élevée : elle était de 3(J°,6; ce qui n'est pas redoutable comme les 41 degrés que provoquent certaines pneumonies. Ce matin, c'est bien autre chose. La prostration est absolue, à ce point que le malade n'a pas la force de se mettre

PNEUMONIE ADYNAMIQUH. 765

sur son séant, et qu'on est obligé de l'y asseoir pour l'ausculter. Le pouls, toujours irrégulier, est le plus misérable qu'on puisse supposer. Il n'a pas de délire, mais il associe difficilement ses idées, et ne répond qu'à grand'peine aux questions qu'on lui fait. C'est donc un homme qui va mourir, avec une lésion bien plus circonscrite que son camarade du n° 34; il va mourir et je n'y puis rien. La lésion est géométriquement restée la même, la maladie continuant ses progrès; mais ce n'est pas là un état bilieux dans lequel je puisse agir en débarrassant le tube digestif. Je ne sais où m'adresser chez ce malheureux; je ne puis m'appuyer sur l'estomac, qui refuse jusqu'au vin que je lui ai fait donner, parce qu'il le pouvait absorber sans travail. Cet homme va mourir, et mourir de partout, mais non par son poumon seulement.

Je ne suis pas toujours aussi malheureux, mais c'est surtout quand la nature s'y prête, et alors on ne me voit guère batailler. Tout comme un autre, en effet, je sais pratiquer la facile méthode de l'expectation.

Nous avons eu, au n° 3 de la salle Saint-Paul, un individu atteint d'une lésion peu grave des voies respiratoires, pour tout dire en un mot, d'une pneumonie. Cette pneumonie, aussi légère que possible, a présenté les caractères que je vais vous dire :

Le -15 mai, cet homme s'est refroidi; puis il a été pris dans la nuit d'un point de côté avec dyspnée, toux, etc. Il entre chez nous le 20 mai, c'est-à-dire cinq jours après le début de sa maladie, et le soir même de son entrée il présentait une température de 38°, I avec 80 pulsations. C'était donc bien une phlegmasie fébrile des poumons, caractérisée non pas seulement par des phénomènes subjectifs, mais bien aussi par des phénomènes objectifs : crépitation clans l'aisselle, submatité au même niveau, crachats visqueux en assez grande abondance, etc.

Je ne vis ce malade que le lendemain matin; il présentait les mêmes symptômes que la veille au soir. Seulement la température élail à38°,4 et le pouls à72.Eh bien ! ces cas-là, messieurs, sonl le triomphe de l'expectation que je me suis mis en devoir de pratiquer ici. J'ai solennellement ordonné un sinapisme contre le point de côté, un julep gommeux contre la toux: et rien autre chose.

70G LES PNEUMONIQUES.

Or, il est bien certain que, si j'appliquais un traitement systématique à mes malades pris par séries, celui-ci se serait très mal trouvé d'être dans la série des saignées coup sur coup ou dans celle de la méthode rasorienne; comme aussi il n'eût éprouvé aucun dommage de tomber dans la série de l'expectation pure et simple. Ceci pour vous dire combien ont peu de valeur les expériences ainsi faites, sans esprit de critique, et qui consistent à traiter uniformément des malades présentant des phénomènes I généraux absolument différents.

Or, le troisième jour de ce traitement radical, notre homme n'avait plus de point de côté, et sa température tombait à 36°, 5, en même temps que les phénomènes stéthoscopiques tendaient à disparaître. En définitive, cette phlegmasie fébrile, si évidente, s'est donc guérie avec un julep gommeux. C'est vous dire que, suivant les cas et d'après les inspirations de votre intelligence, inspirations qui ne vous feront pas défaut, il vous faudra pratitiquer l'expectation ou bien avoir recours soit à la saignée et aux vomitifs, soit aux toniques, et en particulier à la potion de Todd, suivant l'heureuse formule de Béhier.

Voici trois cas encore où le moins actif des traitements triompha de la moins grave des pneumonies :

Un homme de cinquante ans, très robuste, cordonnier de son état et ivrogne par occasion, ayant fait, le dimanche 1" août, d'assez abondantes libations, s'endormit pesamment le soir pour se réveiller le lendemain en proie à un malaise qui ne l'inquiéta guère; mais voici que vers trois heures de l'après-midi il fut pris de frissons et de fièvre, puis il sentit un violent point de côté. 11 ne put manger ce soir-là et passa une nuit fort agitée.

11 resta ainsi dans son lit pendant cinq jours, faisant de V« expédition » sans le savoir, jusqu'au jour où il entra à l'hôpital, au n° 38, et où, très sciemment, je continuai la médication qu'il avait inconsciemment commencée.

La raison de mon abstention, parfaitement motivée, étail que. malgré la fréquence du pouls et sa force, malgré l'aspect vultueUX de la face, malgré l'abattement, il ni y avait que 38 dégréa M matin; la raison de mon abstention était encore que, malgré les cinq jours d'existence de la pneumonie, malgré le rejet de quel-

Page 1