INFLUENCE DES ORGANISMES
El voici maintenant qu'au n° 39 nous voyons une vieille femme doublement intéressante pour moi : d'abord parce que je l'ai déjà guérie il y a deux ans, à la Charité, d'une première pneumonie; ensuite parce qu'elle a prouvé le mal-fondé de cette assertion de Niemeyer, que la tuùerculisation est la suite de la pneumonie du lobe supérieur.
Sortie de la Charité (ou je l'avais gardée en observation pendant un mois après sa guérison) en conservant seulement un peu de souffle au sommet droit, elle nous est revenue après deux ans passés sans lésion tuberculeuse aucune, et avec son souffle à peine perceptible, mais ayant cette fois une pneumonie du sommet gauche. Guérie depuis un mois de cette deuxième pneumonie, elle conserve cette fois encore un peu de souffle. Dans chacune de ces pneumonies il y a eu expectoration rouillée caractéristique; on entendait de la crépitation, puis du souffle; de sorte qu'à cela près du siège et de la lenteur de la résolution, c'a bien été une pneumonie fibrineuse et non tuberculeuse qu'a eue cette femme à ses deux sommets. La première fois je l'ai observée très attentivement avec M. Ferrand, chef de clinique; la seconde fois avec M. Duguet, également chef de clinique, tous deux maintenant mes collègues dans les hôpitaux. Je n'ai pas besoin d'ajouter que ces deux pneumonies à deux ans de distance ont été déterminées par les causes de débilitation que je vous ai signalées : la première, par le chagrin de la perte d'un fils ; la deuxième, par la misère et la mauvaise alimentation ; cette pauvre femme étant obligée de suffire seule par son travail à ses besoins et à ceux de son mari malade.
Remarquez aussi que ces deux pneumonies, au lieu de se terminer par la suppuration, se sont terminées par une sorte ^induration. Ce qui m'amène à vous parler de l'homme qui occupe le n° 15 de notre salle Saint-Paul et qui, tout en nous offrant un type de sénilité, a une pneumonie d'un lobe que j'appellerai indifférent, c'est-à-dire du lobe moyen. Écœuré par l'exemple du n° 14, nous ne lui avons pas mis de vésicatoire; nous nous sommes contenté de badigeonnages à la teinture d'iode. Dès le début, la fluxion inflammatoire étant peu prononcée, nous avons essayé de l'alimenter; il s'y est refusé 11 y
772 LES PNEUMONIQUES.
a une quinzaine de jours cependant, la fièvre a disparu, et avec elle l'expectoration rouillée; mais la malilé et le souffle persistent tout aussi intenses, avec quelques râles sous-crépitants de retour. Ainsi, cet individu, guéri de sa lièvre, conserve une lésion chronique des voies respiratoires, une sorte d'infiltration fibrineuse dont il ne peut se débarrasser.
La fièvre tombée, je cessai aussitôt ma médication, déjà si peu active. Je passai aux toniques, qu'il repoussa comme il avait fait auparavant des aliments, et aujourd'hui encore il ne prend qu'une faible ration.
Voilà donc une pneumonie lobaire que nous sommes obligés de sous-catégoriser en pneumonie de vieillard, qu'il eût été insensé et criminel de traiter par la saignée ou par la méthode rasorienne. C'est ainsi qu'on pourrait voir qu'il n'y a peut-être pas deux pneumonies qui se ressemblent, et qu'une pneumonie ne se ressemble même pas à elle-même aux différents jours de son cours : il ne faut donc pas de traitement exclusif, mais bien un traitement qui varie pour chaque malade, et même à chaque jour de sa maladie.
Le traitement doit donc prendre en considération, indépendamment de la lésion et de la maladie, le malade et son individualité. Ce qui revient à dire que toute médication exclusive ne peut qu'être mauvaise.
En résumé, nous vous enseignons ici, le plus scientifiquement que nous pouvons, la manière de traiter les Parisiens de l'hôpital, et c'est la seule chose que nous puissions faire; mais vous allez bientôt essaimer dans les lieux les plus divers du monde, alors gardez-vous de nous imiter servilement; à votre sagacité de savoir reconnaître le traitement spécialement applicable à vos pneumoniques du Nord ou du Midi, de la campagne ou de la ville.