‹ Leçons de clinique médicaleChapitre 56 sur 287 · COEUR ET PASSIONS · texte numérisé non relu

COEUR ET PASSIONS

tique sans merci. J'ai eu l'occasion de voir en consultation en province un préfet chez lequel une maladie du cœur parcourut en moins de dix-huit mois toutes ses phases, depuis l'endocardite génératrice jusqu'aux infiltrations généralisées et terminales; et cela clans les circonstances que voici : En juillet 1868, au milieu d'une tournée de révision, ayant excessivement chaud, il se baigna inconsidérément dans la mer, en éprouva un malaise immédiat, et, trois jours après, sans rhumatisme articulaire concomitant ou antérieur, le matin il était réveillé par une angoisse considérable avec grande agitation. Son médecin constata une endo-péricardite aiguë et à peine fébrile, dont l'origine n'était guère douteuse, et il la traita en conséquence. Nonobstant une médication rationnelle, le malade, restant tourmenté par des palpitations, vint à Paris deux mois plus tard consulter MM. Bouillaud et Bartb, qui tous deux reconnurent l'existence d'une affection organique du cœur. Vers la fin de septembre, je le vis moi-même et lui trouvai un bruit de souffle intense, dur, vers la pointe du cœur, ayant son maximum d'intensité un peu au-dessous du mamelon : c'était là l'indice d'une insuffisance mitrale bien caractérisée, et tel avait été le diagnostic de M. Bouillaud et de M. Bar th. Le cœur était déjà un peu hypertrophié. Le malade, homme très vigoureux, très actif et très remuant, ne se plaignait que de palpitations et d'oppression ; cependant les bases pulmonaires étaient encore intactes. Je conseillai, indépendamment d'une médication révulsive locale et de l'emploi de l'iodure de potassium associé à la digitale à l'intérieur, de modérer l'existence et surtout de mettre un frein à cette politique trop militante. Malheureusement, l'année suivante fut celle des élections générales sous l'Empire ; il fallait faire échouer le candidat de l'opposition, homme très populaire : le préfet donna fougueusement de sa personne, et le candidat populaire ne fut point nommé. Mais quatre mois plus tard le fonctionnaire mourait infiltré de toute part, enseveli dans son triomphe. « Vous m'avez battu, lui avait dit après son échec le candidat évincé, mais vous en mourrez ! » Et la prédiction s'était réalisée.

C'est maintenant, du reste, un fait historique que la coïncidence des affections cardiaques avec la politique active et leur

aggravation par suite des luttes de tribune. Deux de nos principaux ministres, très vivement mêlés à la politique contemporaine, viennent coup sur coup de succomber à une maladie du cœur brusquement aggravée par une intervention active dans les

affaires du pays.

Tenez donc grand compte, dans vos inductions pronostiques, non pas seulement du milieu social, mais du genre de vie dans ce milieu, et de l'influence néfaste des passions sur un cœur malade.

Si je me suis si longuement étendu sur tous ces points, c est que de nos jours, grâce aux progrès de l'investigation médicale, le diagnostic est peu de ebose dans l'élude des affections du cœur ; il suffit, pour le faire, d'appliquer son oreille sur la poitrine du malade ; le difficile est le pronostic et le traitement. Or, j'ai voulu aujourd'hui faire ressortir le rôle prépondérant, dans le pronostic des affections du cœur, de la cause génératrice, de l'âge du malade, du milieu social et du genre de vie.

Et, comme corollaire pratique, vous pressentez déjà l'influence possible et bienfaisante de vos conseils dans la réglementation de l'existence physique et morale de votre malade.

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