AVORTEMENTS DE CAUSE CARDIAQUE
une femme grosse, me fit immédiatement annoncer aux élèves (c'était un jour de leçon) qu'il devait y avoir une maladie du cœur. Et, en effet, on entendait au-dessous du mamelon un bruit de souffle rude, présystolique, avec léger dédoublement du deuxième bruit. A gauche et à la partie postérieure du thorax, on constatait de la matité clans la moitié inférieure avec souffle léger et égophonie type. A droite, et en arrière, à la base, pluie de râles crépitants. 11 y avait donc de la congestion pulmonaire à droite et une pleurésie à gauche.
Les extrémités inférieures étaient, de plus, très œdématiées.
Voici maintenant les antécédents : àl'âge de seize ans, violente et unique attaque de rhumatisme. A vingt-huit ans, première grossesse normale, et accouchement régulier. Trois ans plus tard, seconde grossesse, heureuse comme la première. A trentetrois ans, troisième grossesse, accidentée cette fois par de l'oppression au commencement du huitième mois, à la fin duquel accouchement prématuré, précédé de quelques jours A' hémoptysie. L'enfant vient au. monde vivant.
C'est-à-dire que, à la suite de dix-sept ans de lésion cardiaque et après la fatigue de deux gestations, les troubles de la circulation commencent à se faire sentir à la fois sur la mère, qui oppresse et crache du sang, et sur l'enfant, qui vient au monde prématurément. ,
Enfin, une quatrième conception a lieu en mai 1875, la lésion du cœur ayant vingt ans d'âge ; or, dès le mois de septembre, vers le cinquième mois de la grossesse, commencement de dyspnée. Quinze jours plu? tard, elle entre à l'hôpital Saint-Antoine dans le service de mon collègue M. Brouardel, en proie à une oppression considérable. On diagnostique une lésion mitrale avec congestion et apoplexie pulmonaire. Enfin, au septième mois, elle entre dans ma salle pour les accidents que je vous ai dits.
L'utérus, très volumineux, remontait à deux travers de doigt au-dessus de l'ombilic. Les bruits fœtaux s'entendaient au niveau de l'ombilic.
La malade était tellement anémique que je n'osai ni lui faire une saignée, ni lui appliquer des ventouses scarifiées ; on lui mit un vésicatoire, qui produisit du soulagement, mais de courte
durée. Huit jours plus Lard, la malade éprouvait quelques douleurs d'accouchement et succombait peu d'heures après sans être accouchée. Il y avait deux jours que les mouvements fœtaux avaient cessé.
A l'autopsie, indépendamment d'une double pleurésie diagnostiquée dans les derniers jours de la vie, on trouva l'orifice mitral tellement rétréci, qu'il laissait à peine passer le petit doigt. Les valves en étaient épaisses, jaunâtres, comme cartilagineuses, et insuffisantes.
Quant à l'utérus, c'était deux fœtus et non pas un seul qu'il contenait: chaque fœtus ayant son placenta volumineux et sa poche amniotique. Il y avait quelque chose d'étrange dans le contraste existant entre l'anémie profonde de la mère et la richesse vasculaire de ses deux enfants ; les deux veines utéro-ovariennes étaient considérables; celle de gauche surtout, qui avait le volume d'une veine cave inférieure. Le poids total de l'utérus avec ses deux placentas était de 4\ 120. L'un des fœtus pesait 1 480 grammes, l'autre 1 190.
11 est évident qu'au dernier moment la nature ici fit effort pour délivrer la femme, et que cet effort fut impuissant. Il n'est pas moins évident qu'elle indiquait la voie que je n'ai pas su, ou plutôt que je n'ai pas osé suivre, celle de Y accouchement prématuré artificiel. En pareil cas, je n'hésiterais plus.
Quand les accidents pulmonaires sont devenus trop intenses, que le fœtus ne reçoit plus qu'un sang surchargé d'acide carbonique et qu'il en est ainsi de l'utérus, celui-ci se contracte et l'avortement a lieu. Dans le plus grand nombre des cas, cet avortement spontané est pour la femme un événement doublement heureux, car ce n'est pas seulement une délivrance utérine, c'est encore et surtout une délivrance cardiaque.
Eh bien, il fautsavoirimiterlanature, et, dans ces cas suprêmes, tenter l'accouchement prématuré artificiel; sans être arrêté, comme je l'ai été, par l'anémie profonde de la femme et la crainte de l'aggraver encore par l'hémorrhagie de la délivrance. C'est là une conclusion à laquelle est arrive, de son côté, M. le docteur Duroziez, et je suis heureux de m'y rencontrer avec lui. Si l'on ne peut sauver l'enfant, à l'existence alors si précaire