MÉFAITS DE L'ANTIPYRINE
alors, et il n'était que temps, de cesser la méthode et les accidents cessèrent avec elle.
II est évident qu'ici encore l'absorption avait été complète ; complète parce que le cas était léger et que les surfaces d'absorption fonctionnaient avec une activité voisine de celle de la santé. Il n'est pas moins évident que c*est précisément parce que, dans les cas très graves, l'absorption est amoindrie ou nulle, que l'on a pu employer, avec une certaine impunité, ces médications téméraires; mais l'impunité cesse dès que l'absorption peut se réaliser, et malheureusement alors, celui qui est puni c'est l'innocent — je veux dire le malade.
C'est parce que le sulfate de quinine, donné à dose massive à des malheureux typhoïdiques, a passé dans l'intestin sans y être absorbé, que des accidents n'ont pas eu lieu fréquemment; il était entraîné inerte avec les selles. C'est donc dans les cas légers, ou vers la période de convalescence, que les méfaits de la médication peuvent avoir lieu.
J'ai dit, tout à l'heure, que je me servirais de documents empruntés à la pratique d'autrui et que je les utiliserais pour démontrer l'action toxique des médicaments réfrigérants.
Voici, par exemple, ce que je trouve dans le travail intéressant de M. le docteur Humbert MoUière relativement à l'administration de Vanlipyrine dans la fièvre typhoïde (I). Je cite textuellement :
« Un typhique de cinquante-deux ans, dont la profession faisait supposer l'alcoolisme (qui fut pourtant nié par le malade et sa famille), prend, pendant quinze jours, de l'antipyrine en ville. Il a des épistaxis qui cessent avec l'usage du médicament, et il succombe finalement avec du purpura cachectique et dans l'adynamie. « Dans ce cas, dit M. Humbert MoUière, l'antipyrine « semble avoir déterminé nettement des phénomènes hémorrha- « giques. »
« Une femme de vingt-six ans, entrée à l'hôpitalau cinquième jour de la maladie, succombe au quatorzième, après avoir pris de l'antipyrine ; elle présente des phénomènes d'mtoxicalion ana-
(1) Ci7i(j cornées de Ivaitement de la fièvre typhoïde dans un service hospitalier. — Eau froide et antipyrine, par lo docteur Humbert Molliôrc, 188«.
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logues à ceux de l'éclampsie. « La malade, dit l'auteur, succe comba à une intoxication ressemblant à I'urkmie. Toutefois, « V altération du rein était insignifiante et celte forme d'intoxica- « lion si singulière, il n'est pas irrationnel de la rapporter à des « phénomènes d'accum.ulation du médicament. »
« Une jeune fille qui avait des menaces de syncope dans le bain, fut traitée ensuite par l'antipyrine, qui détermina chez elle des symptômes d'intoxication. »
a Intoxication ! intoxication 1 » le mot est répété, et vraiment, c'est une singulière méthode de traitement que celle dont on peut dire qu'elle intoxique 1
Enfin le même auteur cite encore le cas de « deux malades qui ont présenté des éruptions antipyriques très accentuées, qui, chez l'une, ne furent pas sans l'inquiéter. Chez la seconde, des douleurs assez violentes persistaient dans un bras après la guérison. »
« 11 résulte de tout ceci, qu'en dépit des combinaisons théra- « peutiques, le rôle de l'antipyrine est toujours de beaucoup « inférieur à celui de l'eau froide » conclut M. Humbert Mollière, et je suis bien de son avis, car l'eau froide n'empoisonne pas.
Voilà pour l'antipyrine que je ne veux pas critiquer davantage, me bornant à vous citer des documents que nul ne peut nier puisqu'ils sont publics et empruntés au travail d'un médecin d'une incontestable valeur.
Voici maintenant pour le salicylate de soude à haute dose. En . Allemagne, oîi l'on ne doute de rien, où le malade d'hôpital est . considéré sans scrupule comme un animal en expérimentation ij (les injections aux tuberculeux du poison de Koch viennent de ! le prouver une fois de plus et de la façon la plus sinistre), en i Allemagne on a donné ce sel aux typhoïdiques (les malheureux!) ji à la dose de 6, 8, 10, 12, 14 et même 15 grammes par jour, et \\ le chiffre des décès s'est élevé entre les mains du docteur Riess fi à 24,2 pour 100 !
« On a voulu, dit M. Hallopeau (1), juguler la fièvre typhoïde
(1) Traiteynent de la fièvre typhoïde par le calomel, le salicylate de soude et le sulfate de quinine, par le docteur Hallopeau, 1S81, p. 6.
MÉFAITS DU SALICYLATE DE SiUDE. 247
comme on jugule un rhumatisme articulaire aigu ; on a échoué, et l'on a fait du mal. Nous considérons môme, actuellement, les doses de 4 et 3 grammes que nous avons d'abord prescrites comme susceptibles de donner lieu à des accidents, si on les continue loiigtemps (c'est Hallopeau lui-même qui souligne), car nous avons observé, chez plusieurs de nos malades, des troubles qu'elles paraissent avoir sinon provoqués, du moins aggravés, et particulièrement des phénomènes de dyspnée avec ou sans congestion pulmonaire, des hémorrhagies et de Vexcitation cérébrale. »
Il y a, suivant moi, de ces accidents, deux raisons pour une : la première, c'est vraisemblablement que le médicament s'accumule ; la deuxième, c'est surtout que l'absorption du médicament se fait d'autant mieux qu'on se rapproche davantage de la convalescence, et pour les raisons que j'ai dites plus haut.
« La dyspnée, dit encore M. Hallopeau, a été très prononcée, dans plusieurs cas, et son aggravation a coïncidé trop souvent avec l'administration du salicylate de soude à doses un peu élevées, pour que nous n'attribuions pas à ce médicament une part dans sa production.
« Sur les onze typhiques auxquels nous avons donné le salicylate de soude, pendant notre séjour à la Charité, deux ont eu des hémorrhagies intestinales ; chez un troisième, il s'est produit des hémorrhagies pulmonaires et cutanées; c'est là une proportion notablement supérieure à la moyenne, car Louis ne les a observées que dans huit cas sur cent trente-quatre. Sur les douze malades de Musy, un est mort d'entérorrhagie, un autre a eu des épistaxis abondantes, un troisième des crachats rouillés. Léonhardi Aster a observé deux cas de pleurésies hémorrhagiques. »
Les hémorrhagies, et surtout les hémorrhagies pulmonaires et les pleurésies hémorrhagiques, qu'on n'observe guère dans le cours et par le fait de la dothiénentérie, sont évidemment des phénomènes d'intoxication.
« Les accidents cérébraux ne paraissent être qu'exceptionnellement provoqués ou aggravés par le salicylate chez deux de nos malades; cependant, un délire violent, analogue à celui de l'ivresse, s'est manifesté le jour même qu'ils ont pris la pre-
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mière dose, pour disparaître rapidement dès que la médication a été suspendue. »
Je vous ai parlé tout à l'heure de la médication par le sulfate de quinine à haute dose, et j'y reviens.
Vous savez que c'est par une communication faite à l'Académie sur cette étrange méthode de traitement que commença, en 1883, la discussion sur le traitement de la fièvre typhoïde. Cette méthode avait la prétention de supprimer la fièvre dans la dothiénentérie ; la donnée rationnelle n'était pas seulement d'abaisser la température, mais d'agir sur le microbe. On sait en effet que l'addition du sulfate de quinine à des bouillons de culture y arrête le développement des microbes qu'ils contiennent. Les réfrigérateurs par le sulfate de quinine à haute dose faisaient donc ainsi « coup double » : ils abaissaient la température et tuaient le microbe; par malheur, il leur arrivait parfois de faire « coup triple » en tuant aussi leur malade. Le fait n'est pas niable : la mort subite à la suite de l'administration du sulfate de quinine, à la dose de A grammes par jour, a été signalée à l'Académie même et observée plusieurs fois dans les hôpitaux de Paris, à la Charité et à Lariboisière notamment, pendant l'épidémie de 1883.
Ces médicamentations si dangereuses ont-elles au moins le mérite, au risque d'être périlleuses pour quelques individus, d'être manifestement bienfaisantes pour le plus grand nombre et d'abaisser le chiffre de la mortalité des dothiénentériques? Je n'ai point à vous citer de chiffres statistiques de la médication par le sulfate de quinine à haute dose, mais je puis vous dire, relativement à la médication par l'acide phénique, que le docteur Claudot accuse une mortalité de 11,6 pour 100 sur quarante-trois malades, et que le professeur Desplats (de Lille) et le docteur Van Oye, son élève, ont eu, par cette même médication, une mortalité de 19,4 pour 100 sur trente-six malades. — Voilà qui n'est pas pour encourager.
A côté de ces médications, à la fois réfrigérantes et microbicides, il n'est pas illogique de mentionner une médication dont le but est de faire cesser, dans l'intestin même, les fermentations dites bactériennes, en môme temps qu'on s'efforce d'obtenir la