CENT SIXIÈME LEÇON
Encore la grippe.
Syncope, angine do poitrine et adynamie grippales, — Forme adynamique, apoplexie. — Convalescence traînante. — La grippe et la statistique.
Je viens encore, aujourd'hui (17 janvier 4890), vous parler de la grippe ; car nous en observons toujours de nouveaux cas, et ces cas continuent à être fort intéressants.
Vous vous rappelez cette jeune femme qui est entrée à la crèche après être accouchée en ville et qui est aujourd'hui à la salle Trousseau. Vous savez que cette femme a présenté, peu après son entrée, les signes d'un épanchement pleurétique. Le cœur étant dévié, la malade étant très oppressée, nous fîmes une ponction. Il s'écoula à peine 100 grammes d'un liquide franchement purulent. Que le liquide ftit purulent, cela ne devait pas nous étonner, puisque la pleurésie puerpérale est habituellement purulente. Mais la petite quantité de liquide évacuée par la ponction, alors que nous constations les signes d'un épanchement assez abondant, me fit penser qu'il s'agissait là d'un cas insolite.
Et, de fait, vingt-quatre heares après, cette femme, qui, auparavant, toussait à peine et ne crachait pas, eut une expectoration purulente d'une telle abondance, qu'elle nous fit penser à une vomique. Mais, en auscultant, nous constatâmes des raies de bronchite diffuse; je pensai d'abord qu'il s'agissait peut-Gtre là
celte bronchite purulente d'emblée que la grippe provoque fré-
81î LUS GlUPPKS.
quemment, bronchite spécifique dont je vous ai déjà parlé dans ma dernière leçon.
Mais un doute restait dans mon esprit ; l'expectoration si abondante de la malade avait considérablement soulagé celle-ci. Sans vous rien dire, je l'ai secouée un peu, pour chercher le bruit de flot caractéristique du pneumothorax et de la perforation pulmonaire. Mais ce bruit de Ilot, je ne l'ai pas perçu. 11 y a toujours un peu de souffle et de l'égophonie, ce qui prouve qu'il y a encore un peu d'épanchement. Le cœur a repris sa place normale ; de sorte que je crois qu'il s'est fait une perforation pleuro-pulmonaire, laquelle guérira spontanément après l'évacuation de l'épanchement pleural. Et, dans le liquide purulent expectoré, nous avons en vain recherché le streptocoque de l'état puerpéral dit « pyogène » , ou le microcoque de Seiferl, prétendu « grippogène ».
Yous voyez là un des problèmes que peut soulever l'épidémie de grippe actuelle.
. Voici encore un cas du plus haut intérêt. Ce matin, est entré à la salle Laënnec un jeune blanchisseur, âgé de vingt ans, qui présente, comme symptômes dominants, un abattement profond, du malaise, de la céphalalgie, que rien ne justifie, sinon l'état grippal, car ce malade n'a pas de fièvre ; il n'a pas davantage de catarrhe des voies respiratoires. 11 se plaint de souffrir dans la continuité des membres ; il soufl're aussi et particulièrement dans les jointures. Mais, au niveau de celles-ci, il n'y a ni fluxion, ni gonflement, ni arthrite. Ce sont bien là des douleurs rhumaLoïdes, et non pas des douleurs rhumatismales. Ce malade est, à coup sûr, touché par l'épidémie; il a une grippe rhumatoïde. Mais il y a lieu de se demander si notre jeune homme n'est pas un rhumatisant dont la diathèse s'est réveillée sous l'influence grippale. Nous trouvons, en effet, chez lui une lésion mi traie manifeste ; le cœur est hypertrophié, il bat avec une grande énergie, et, à la pointe, on entend un souffle présystolique et systolique, avec dédoublement du deuxième ton. 11 y a donc insuffisance mitrale avec rétrécissement.
Je vous rappelle, à ce propos, ma doctrine sur les lésions de la valvule mitrale. L'insuffisance est le premier terme, le premier
GRIPPE GASTRO-INÏliSïlNALE. . 313
stade des lésions causées par l'endocardilc rhumalismalc ; le rétrécissement en représente le deuxième terme, et se produit par le ratatinement et la coarclation fibreuse ou calcaire des lames de la valvule.
D'où il suit que la constatation d'un rétrécissement, accompagnant et compliquant une insuffisance, témoigne d'une lésion d'origine lointaine. Notre malade a donc une lésion cardiaque de date reculée.
D'autre part, noti'e jeune homme n'a jamais eu de rhumatisme franc. Mais l'expérience m'a démontré qu'une fièvre très éphémère, d'une durée de vingt-quatre ou quarante-huit heures, sans manifestations articulaires, assez légère pour que le malade soit à peine forcé de s'aliter, peut être une « fièvre rhumatismale sans arthrite», bénigne en apparence, redoutable en réalité, par le fait de ses conséquences endocarditiques. Il y a là une forme de la maladie rhumatismale, que j'appelle la « fièvre endocardi tique ».
Ce qui m'autorise à dire que notre malade est un rhumatisant, c'est d'abord sa lésion cardiaque et ensuite cette circonstance qu'à l'occasion de la grippe, sa maladie revêt une forme rhumatoïde, confirmation de ce que je répète sans cesse, à savoir que « chaque malade individualise sa maladie », celle-ci fût-elle la plus spécifique du monde, ce qui motive et nécessite une modification corrélative dans la thérapeutique.
Maintenant, je veux combler quelques lacunes concernant les diverses formes que peut revêtir la maladie actuelle, la grippe, pour l'appeler par son nom.
Et d'abord, je vais vous parler de la forme gastro-inteslinale. Vous avez vu, à la salle Laënnec, un vieillard, entré la veille à l'hôpital, qui présente, en môme temps qu'un abattement très marqué et une fièvre vive (39°), une anorexie absolue, une langue chargée d'un épais enduit saburral, une impuissance complète adigérer, des vomissements bilieux et muqueux, et de la sensibilité à l'épigastre. Notre malade est constipé; mais, en pareil cas, la diarrhée s'observe souvent, accompagnée de coliques plus ou moins vives et précédée de vomissements. Cette
3l't LKS GHIl'PÉS.
forme gastro-intestinale a 6t6 assez rare dans l'épidémie actuelle.
Parmi les /bmes nerveuses, je vous ai déjà décrit la forme syncopale ; je n'y reviens pas. Ce que je veux vous signaler aujourd'hui, c'est la forme angoriquc (angine de poitrine grippale) et la forme adynamtque.
J'ai vu, en ville, dans la même journée, deux cas d'angine de poitrine grippale. Dans le premier, il s'agissait d'un négociant actif, trop actif même, toujours préoccupé, même pendant son sommeil, de ses affaires, d'ailleurs brillantes. Il y a quelques semaines, il est atteint d'un léger catarrhe grippal ; je dis léger, car il vint chez moi me demander s'il pouvait aller dans le Midi; mais il eut ensuite de la bronchite, de la céphalalgie, de l'insomnie, de l'agitation. Puis les troubles respiratoires s'aggravèrent, et il se produisit une sorte de pneumonhémie hypostatique. Le thermomètre marquait 39 degrés.
Les crachats furent d'abord sanguinolents, puis simplement hémoptysiques. Mais, en même temps, le malade se plaignait de malaises non moins étranges que significatifs. Il nous parlait d'une douleur sternale avec irradiation dans l'épaule et le coude gauches. Je ne constatai pas de sensibilité du phrénique, ni de douleur péricardique. Mais j'appris, le lendemain, par une dépêche de son médecin ordinaire, qu'il était mort subitement dans la nuit, par le fait d'une violente attaque d'angine de poitrine.
Le même jour, une jeune dame, qui avait été naguère atteinte d'urémie, causée par une néphrite d'origine gravidique (1), non encore guérie complètement, est prise d'accidents nerveux. Je note ici que son système nerveux n'était pas indemne, ajvant été, dans le passé, fortement ébranlé par l'urémie. Donc, cette dame se plaint, depuis deux ou trois jours, de troubles singuliers ; elle dit : « Je vais mourir. » Et sa peau est ft-oide, son pouls presque nul pendant les accès, elle a alors une douleur violente dans la région précordiale. Son médecin lui fait judicieusement appliquer des révulsifs sur la région du cœur. Elle se ranime. D'ailleurs, elle n'a pas de fièvre, pas de catarrhe. Mais, dans toute la
(1) Voir plus haut, p, 01.
GRIPPE ANOOlllQUIi ET ADYNAMIQUE. 815
maison, régnait la grippe calarrliale. J'en conclus que, chez celte dame, prédisposée par des troubles nerveux antérieurs, il y avait grippe nerveuse, avec angor pecloris, par liyperhémie du plexus cardiaque (1). La malade a eu trois jours de suite un accès quotidien. Elle présentait du reste un symptôme que nous avons rencontré bien fréquemment chez nos grippés; je veux dire «la douleur de la nuque»; elle avait, de plus^ de la douleur spontanée et à la pression à la région du plexus cardiaque.
Vous savez qu'il y a dans les statistiques du docteur Bertillon cette rubrique : « Causes de mort inconnues; « -- ou celle-ci : « Autres causes de morts. » Or, les colonnes qui correspondent à ces désignations ont été surchargées depuis quatre semaines ; j'estime que cela tient pour une grande part à la forme syncopale et à la forme angorique de la grippe.
Donc, dans la période que nous traversons, ne négligez pas ces symptômes : douleur sternale, syncope ; et intervenez activement.
Intervenez comme vous me le voyez faire ici. Mettez un vésicatoire à la nuque pour combattre l'hyperhémie du bulbe oh réside l'origine des accidents cardiaques, et injectez l'éther à pleine seringuée.
La forme achjnamique m'a été signalée par le docteur Ballet, professeur agrégé ; elle frappe les individus nerveux, surmenés, ou qui ont une tare par le fait d'une cardiopathie, d'un diabète, etc. Ici, c'est la mort sans phrases. Le malade, affaissé, immobile, ressent une inexprimable sensation de fatigue ; mais il ne souffre pas, il n'a pas de catarrhe ; il meurt avec un refroidissement progressif. Dans ces cas, l'hyperhémie des centres nerveux me semble certaine.
Qu'il s'agisse maintenant d'un vieillard athéromateux et cérébralement très actif; qu'à son hyperhémie fonctionnelle quotidienne s'ajoute l'hyperhémie grippale : c'est l'apoplexie.
J'ai pu le voir deux fois en ville; d'abord céphalalgie intense, puis finalement, hémiplégie.
De tels faits vous expliquent l'élévation du chiffre mortuaire
(1) Voir plus loin la leçon sur VAnqinn de poitrine par hj/pcrhémie du plexm cardiaque.
par « Accidents cérébraux » dans les dernières semaines : la grippe en a été encore une cause indirecte et certaine.
Quelques mots sur la convalescence de cette affection ne me paraissent pas superllus. Maladie infectieuse, elle a une convalescence traînante, aussi traînante que celle de la fièvre typhoïde ; le convalescent a la tôte pesante, il est « fatigué », son inaptitude intellectuelle est étrange, ses centres nerveux restent touchés. Chez d'autres convalescents, on observe une impressionnabilité persistante de l'appareil respiratoire. Aussi, la récidive du catarrhe est-elle fréquente; c'est ainsi que certains malades, à peu près guéris, étant sortis^ se sont refroidis, et ont contracté une pneumonie mortelle. Chez d'autres enfin, la tuberculisation pulmonaire, latente jusque-là, se démasque et marche rapidement. Ne négligez donc pas l'hygiène du convalescent.
. EnAUj d'autres malades ont une anorexie persistante, des digestions laborieuses, et leurs forces reviennent très lentement.
Je vous rappelle encore le traitement qu'il faut opposer à la grippe. Les cordiaux (deux ou trois grogs par jour), un peu de sulfate de quinine, du quinquina, voilà la base du traitement. N'oubliez pas que l'injection d'éther est merveilleuse contre les accidents nerveux.
Une question intéressante, soulevée par l'épidémie actuelle, est celle de la résistance remarquable de certains sujets. Celle des enfants a été particulièrement frappante ; ils ont été peu atteints, et la grippe infantile a presque toujours revêtu une forme bénigne : un peu de coryza, de laryngo-bronchite, et c'était tout. Aussi la mortalité des enfants a-t-elle été très faible, ce qui justifie ce que je vous disais sur les dispositions individuelles à la maladie; l'enfant est résistant parce qu'il n'a pas de tare, parce que les dépressions psychiques, morales et ph^'-siques ne peuvent l'atteindre, et parce que le surmenage n'est pas son fait.
Par contre, les phthisiques, les cardiaques, les calarrheux, les emphysémateux, les diabétiques obèses ont été frappés avec une fréquence et une violence lamentables.
Pour étudier l'épidémie dans son ensemble, je vous propose
RRIPPE ET STATISTIQUE. 317
une incursion dans le domaine de la st atistique. Nous prendrons pour guide les excellents documents du docteur Bertillon, et nous examinerons la mortalité dans les deux dernières semaines de 1889 et les deux premières semaines de -1890.
Tout d'abord, je constate que la « grippe » figure à peine parmi les causes de mort. Ce n'est pas la faute du docteur Bertillon qui prend les diagnostics qu'on lui donne. Mais vous allez voir néanmoins combien les tables mortuaires dressées par lui sont intéressantes.
Je prends d'abord la colonne qui répond aux a Autres causes de mort » ou « Causes de mort inconnues ».
Pendant la cinquante et unième semaine de 1889, je trouve sous cette rubrique 254 décès; pendant la cinquante-deuxième, 459 décès. Pendant la première semaine de 1890, 520 décès. (Nous sommes alors en pleine épidémie de grippe ; comment ne pas croire que cette augmentation ne soit due à la grippe !) Enfin, pendant la seconde semaine de 1890, nous trouvons 395 décès.
En vérité, il m'est impossible de ne pas mettre cet excès de mortalité sur le compte de la grippe, — alors que dans les semaines correspondantes des cinq années précédentes la mortalité de ce chef est à peine indiquée.
Examinons maintenant la mortalité par cause déterminée. Je vous ai dit que la statistique du docteur Bertillon ne mentionne guère la grippe ; de sorte que si, dans quelques années, un étranger, ignorant que la grippe a sévi à Paris, consultait ces tableaux, il serait bien étonné de l'augmentation de mortalité portant sur certaines colonnes; il ne saurait comprendre pourquoi les «affections du cœur», les « bronchites» et les « pneumonies M ont été tout à coup si malfaisantes ; il se verrait obligé d'invoquer une mystérieuse influence sidérale. 0 statistique, voilà de tes coups !
Voyons d'abord la mortalité par la p/««/(me. Pendant la cinquante et unième semaine de ,1889, il est mort 212 phtliisiques ; tandis que le chiffre moyen de la môme semaine pour les cinq années précédentes est de 183.
Pendant la cinquante-deuxième semaine de 18S9, il est mort
818 LlîS GRIPPÉS.
421 phlliisiques ; ce chiffre esl presque le triple du chifi're moyen, et une pareille augmentation ne peut être mise que sur le compte de la grippe.
i?endant la première semaine de 1890, il est mort 463 phthisiques, au lieu de 194, chiffre moyen des cinq années précédentes.
Pendant la deuxième semaine de 1890, il est mort 349 phthisiques, au lieu de 182, chiffre moyen des cinq années précédentes.
La mortalité par les affections cérébrales (hémorrhagie et ramollissement) est représentée par le tableau suivant :
Si» semaine de 1889 77
iro „ (le 1890 84
Les cardiopathes ont été emportés par des congestions pulmonaires. Voici le chiffre des décès par maladies du cœur :
bie semaine de 1889 103
iro ^890 110
au lieu de 63 à 7a décès pour les semaines correspondantes des trois années précédentes.
Ce n'est pas la maladie du cœur elle-même qui a tué tant de cardiaques, mais les complications pulmonaires d'une grippe intercurrente.
La mortalité par bronchite aiguë est ainsi représentée :
81° semaine de 1S89 93
irp — de 1890 144
au lieu d'un chiffre qui varie entre 40 et 30 pendant les cinq années précédentes.